Le gouvernement fait ainsi passer le budget en dĂ©tournant cet article de son objet originel : ni « la sĂ©curitĂ© », ni « l’ordre public » ne sont « gravement compromis ou menacĂ©s » ! Toutefois, le Parlement rĂ©siste et vote, en vertu de l’article 48-3, une motion de rejet, qui provoque la dissolution du Parlement – la première d’une sĂ©rie de quatre dissolutions entre 1930 et 1933 – par le PrĂ©sident. Toutefois, le PrĂ©sident fait passer le budget tout de mĂŞme, par ordonnance, avant l’Ă©lection de la nouvelle assemblĂ©e, ce qui constitue un vĂ©ritable coup de force (juillet 1930).
Mais la dissolution est un Ă©chec : l’AssemblĂ©e qui rĂ©sulte des Ă©lections du 14 septembre 1930 est encore plus ingouvernable que la prĂ©cĂ©dente, marquĂ©e par un tassement des partis des coalitions gouvernementales (gauche modĂ©rĂ©e, centre et droite) et une progression des communistes (KPD) avec 13,1 % des voix et, surtout, du NSDAP (parti nazi) qui passe de 2,6 % des voix en 1928 Ă 18,3 %.
Qu’importe pour les conservateurs : le gouvernement de BrĂĽning, maintenu dans ses fonctions, gouvernera par ordonnances et dĂ©crets. Mieux, il Ă©chappe Ă la motion de rejet (on dirait en France « de censure ») par la bienveillance des sociaux-dĂ©mocrates qui font le choix, tout en se disant dans l’opposition, d’une « politique de tolĂ©rance » vis-Ă -vis de BrĂĽning, par peur de l’arrivĂ©e au pouvoir de l’extrĂŞme droite et pour sauver la RĂ©publique
« Après avoir votĂ© contre les lois de BrĂĽning et après avoir fait triompher une motion de censure contre l’ordonnance de juillet [1930], le SPD s’apprĂŞte Ă soutenir des mesures fiscales et sociales bien pires, non en votant pour elles, mais en s’abstenant chaque fois qu’une motion de rejet (article 48 alinĂ©a 3) sera dĂ©posĂ©e contre une ordonnance de l’article 48-2. Les sociaux-dĂ©mocrates dĂ©fendent que BrĂĽning est « le moindre mal », comparĂ© aux nazis. Ils vont toutefois « tolĂ©rer » une politique Ă©conomique et sociale qui, en aggravant la crise, nourrit le vote nazi comme jamais. »
J. Chapoutot, Les Irresponsables…, p.46
La droite aux affaires mène une politique économique et sociale inefficace et impopulaire
Cette « politique de tolĂ©rance » du SPD permet au chancelier de mener sa politique austĂ©ritaire qui, en rĂ©alitĂ©, asphyxie l’Ă©conomie allemande. Par la dĂ©flation (baisse des salaires) BrĂĽning espère redonner de la compĂ©titivitĂ© Ă l’Ă©conomie de son pays, dans le contexte de la grande dĂ©pression Ă©conomique mondiale : c’est peine perdue face aux dĂ©valuations monĂ©taires et autres politiques protectionnistes menĂ©es par la plupart des autres pays.
Après s’ĂŞtre maintenu deux ans au pouvoir, l’honnĂŞte mais austère chancelier chute sur sa volontĂ© d’assainir les aides aux territoires allemands les plus Ă l’est (Prusse orientale, Mecklembourg, etc.) : ces Osthilfe (aides Ă l’Est) sont largement dĂ©tournĂ©es au profit des grands propriĂ©taires terriens dont les intĂ©rĂŞts sont dĂ©fendus par Hindenburg, lui-mĂŞme grand propriĂ©taire terrien, qui, avec sa « Kamarilla » entrainĂ©e par le gĂ©nĂ©ral von Schleicher, pousse BrĂĽning Ă la dĂ©mission (30 mai 1932).
Son successeur, l’aristocrate et homme de rĂ©seaux von Papen, très proche de Hindenburg, forme un gouvernement totalement « hors-sol » (1er juin – 3 dĂ©cembre 1932), coupĂ© des rĂ©alitĂ©s du peuple, composĂ© pour l’essentiel d’aristocrates et de grands bourgeois : on le surnomme « le cabinet des barons ». Le nouveau chancelier demande et obtient de Hindenburg de dissoudre le Parlement et d’organiser de nouvelles Ă©lections lĂ©gislatives.
Ce seront les Ă©lections du 31 juillet 1932. Ce choix est difficilement comprĂ©hensible car il est pris en pleine ascension Ă©lectorale des nazis : Hitler vient de rĂ©aliser un très bon score Ă l’Ă©lection prĂ©sidentielle (plus de 30 % des voix au premier tour, près de 37 % au second) et le NSDAP gagne ou progresse très fortement dans la plupart des Ă©lections locales (dans les Länder qui composent l’Allemagne, dans les municipalitĂ©s aussi), au point que les nazis peuvent participer aux gouvernements locaux, ce qu’ils font depuis 1930 dans le Brunswick ou en Thuringe par exemple…
Bref, dissoudre dans la situation de montĂ©e de l’extrĂŞme droite relève d’un « pari fou » qui, naturellement, est perdu. Non seulement les nazis, profitant de la levĂ©e de l’interdiction des SA et des SS, milices nazies, par von Papen, organisent une violence inouĂŻe durant la campagne Ă©lectorale, causant plus de cent morts au cours de l’Ă©tĂ© 1932. Mais encore le gouvernement en profite pour prendre le contrĂ´le du gouvernement du Land de Prusse (et en Ă©liminer les sociaux-dĂ©mocrates) et pour imposer des lois d’exception dans la rĂ©gion de Berlin – en pleine campagne Ă©lectorale !
Le rĂ©sultat : la base Ă©lectorale du gouvernement s’effondre Ă moins de 10 % des voix ; les nazis en tirent tout le bĂ©nĂ©fice avec 37,3%, leur « apogĂ©e Ă©lectorale » comme le souligne Alfred Wahl (Alfred Wahl, L’Allemagne de 1918 Ă 1945, Armand Colin, 1993, p.80)
Peu importe, pour le chancelier von Papen, membre de cette aristocratie nostalgique de l’ancien rĂ©gime impĂ©rial : il gouvernera sans majoritĂ© au Parlement, en tordant un peu plus le bras Ă la Constitution de 1919, selon les principes du retour « au capitalisme, Ă l’Ă©conomie privĂ©e, Ă la libre initiative de l’individu ». Von Papen ajoute : « il faut assouplir et dĂ©rĂ©glementer partout oĂą nous le pouvons » (CitĂ© dans J. Chapoutot, Les irresponsables…, pp.147-154), tout en condamnant l’Etat-providence. Il mène une politique de l’offre que nous appellerions « nĂ©olibĂ©rale » fondĂ©e sur la dĂ©pense publique Ă destination des entreprises et la rĂ©duction des droits sociaux.
Ainsi s’en prend-il aux assurances chĂ´mage, renvoyant l’aide aux plus dĂ©munis vers la charitĂ© privĂ©e. Tout cela, toujours selon le chancelier von Papen, ne peut se faire que dans un Etat autoritaire : « L’ordre et la paix civile, et encore l’ordre […] sont les prĂ©supposĂ©s de toute vie Ă©conomique qui repose sur la libre initiative de l’entreprise privĂ©e. » On ne saurait mieux dĂ©finir le libĂ©ralisme autoritaire !
Mais, lors de la première sĂ©ance de travail du Reichstag nouvellement Ă©lu, le 12 septembre 1932, le gouvernement von Papen est renversĂ© par une motion de censure votĂ©e par 512 dĂ©putĂ©s contre 42 ! C’est une humiliation pour le chancelier. Et pourtant, soutenu par seulement 7,5 % des dĂ©putĂ©s, il s’accroche au pouvoir.
La « Kamarilla » autour du prĂ©sident Hindenburg offre la chancellerie Ă Hitler
Après avoir sapĂ© le gouvernement de BrĂĽning puis donnĂ© par la dissolution de juin 1932 une puissante assise parlementaire aux nazis, von Papen entame des discussions avec d’Ă©ventuels partenaires parmi lesquels les nazis. Il leur propose une participation au gouvernement, et mĂŞme la vice-prĂ©sidence de la chancellerie pour Hitler. Celui-ci, craignant non sans raison d’ĂŞtre affligĂ© de l’impopularitĂ© du gouvernement von Papen, refuse et exige de devenir lui-mĂŞme chancelier, ce qu’Hindenburg rejette avec hauteur. La situation est bloquĂ©e. Le ministre de l’IntĂ©rieur, von Gayl analyse la division de l’AssemblĂ©e en trois grandes forces politiques difficilement conciliables :
« On peut attribuer un bon tiers des Ă©lecteurs aux nazis. […] La gauche ouvrière organisĂ©e dans le SPD, avec les communistes, est Ă peine moins forte. Entre ces deux piliers, il y a le centre comme force importante. »
Baron Wilhelm von Gayl, 10 aoĂ»t 1932, citĂ© dans J. Chapoutot, Les Irresponsables…, p.171.
A suivre: Du NSDAP Ă l’AFD : le 30 janvier 1933 en Allemagne, une droite irresponsable confie le pouvoir aux nazis (part3)






















