Chaque année en France, des dizaines de lycéens se suicident. Les
syndicats pointent notamment les pressions que subissent les élèves à
cause de Parcoursup. Les candidatures sur cette plateforme sont ouvertes
depuis ce lundi 19 janvier. Depuis plusieurs années, les témoignages de
lycéens et d’étudiants déçus par leur passage dans les écoles privées
se multiplient : formations promises comme « d’excellence », frais de
scolarité exorbitants et, à l’arrivée, des diplômes à la valeur
contestée ou des certifications pas toujours reconnues.
Derrière Parcoursup et les vies brisées, c’est une logique
ultra-libérale qui s’installe. L’école n’est plus pensée comme un
service public ou un lieu d’émancipation, mais comme un simple marché.
Dans ce marché, Parcoursup est une fabrique d’échecs, de morts et de
mensonges.
L’introduction de plateformes comme Parcoursup (2018, plateforme nationale qui centralise et gère les candidatures et admissions en première année de l’enseignement supérieur) et MonMaster (2023, plateforme
nationale permettant aux étudiants titulaires d’une licence de
consulter l’intégralité de l’offre de formations de master et de déposer
leurs candidatures en première année) a accéléré la sélection
dans l’enseignement supérieur, tout en créant de nouvelles angoisses
pour les lycéens, les étudiants ainsi que leurs familles. Un marché
florissant s’est même développé autour de l’accompagnement individuel.
De plus en plus de familles font même appel à des coachs spécialisés
parfois à des tarifs atteignant 700 €) dans l’espoir d’optimiser les
chances de leurs enfants.
Paroursup et MonMaster, en laissant chaque université organiser sa
propre sélection, ferment à de nombreux bacheliers et licenciés l’accès
au public et les poussent à se rabattre vers des écoles privées, souvent
très onéreuses. Le coût de l’enseignement privé supérieur connaît
d’ailleurs, une hausse constante depuis 2019.
Pour aller plus loin : Classes
de Défense et Sécurité/Service National Volontaire : face à ses échecs,
Macron envoie les élèves dans les bras de l’armée
Pour les acteurs privés, Parcoursup et MonMaster servent désormais d’argument marketing : « Si vous n’êtes pas pris dans le public, achetez votre avenir chez nous ». Les écoles privées rivalisent de promesses et de communication agressive pour attirer ces « recalés du système »
et transformer l’angoisse sociale en opportunité commerciale. Certains
lycéens et lycéennes renoncent même à s’inscrire sur Parcoursup afin
d’éviter l’intense tension émotionnelle générée par la longue attente et
l’incertitude de la période d’admission, qui s’étend de juin à
septembre.
De nombreuses écoles privées supérieures mettent en avant l’existence
de bourses d’étude, qu’elles présentent comme des dispositifs destinés à
favoriser l’égalité des chances et à répondre à l’exclusion potentielle
que crée le coût élevé de leur formation. Pourtant, dans la réalité,
ces aides servent aussi d’élément de communication visant à redorer leur
image et à répondre aux accusations de sélection sociale ou d’élitisme.
Cette démarche offre ainsi à ces écoles une forme de bonne conscience
institutionnelle, sans remettre en cause le modèle économique global
fondé sur la marchandisation de l’enseignement supérieur.
Suicides, dépressions, mal-être : Parcoursup, une pression intenable sur la santé mentale des jeunes
Les témoignages publiés récemment sont révélateurs : absence de
suivi, enseignants non-payés ou démissionnaires, stages invisibles,
valeurs des diplômes floues, enseignement dématérialisé à outrance,
modalités d’évaluation bâclées, niveau d’expertise des enseignants pas
systématiquement assuré. Beaucoup d’étudiants découvrent trop tard que,
derrière des tarifs prohibitifs, ils se sont engagés dans un parcours
sans garantie réelle d’insertion professionnelle ou de reconnaissance
académique. De plus, la pression financière amène parfois certains
établissements à dévoyer le principe du redoublement pour percevoir à
nouveau des frais d’inscription.
Parcoursup et MonMaster, censés améliorer l’organisation des
parcours, n’ont fait qu’accentuer la pression, enfermer la formation
dans une logique de concurrence et d’achat de places, au détriment du
projet éducatif et collectif et de la santé mentale des jeunes. Ainsi
les syndicats, à commencer par la Fédération des Conseils de Parents
d’Elèves (FCPE), pointent la responsabilité de Parcoursup et de la
pression qu’il implique dans les nombreux drames qui touchent chaque années des centaines de lycéens. En 2024, une étude de Santé Publique France
révélait par exemple que près d’un lycéen sur dix déclarait avoir déjà
fait une tentative de suicide. La même année, le député LFI Louis Boyard
lançait une grande enquête nationale dans laquelle les lycéens étaient
près de 81 % à affirmer que Parcoursup était une source d’angoisse.
Parcoursup est devenu un outil de tri social qui broie des vies
plutôt qu’un dispositif d’orientation au service de l’émancipation. Il
met les lycéens en concurrence, avec des critères opaques, et leur fait
porter individuellement la responsabilité d’un système organisé pour
sélectionner, exclure et hiérarchiser les parcours, au risque de mener à
des drames. Ces logiques pèsent lourdement sur la santé mentale :
angoisses, troubles du sommeil, perte d’estime de soi et sentiment
d’échec définitif se multiplient, particulièrement dans les milieux
populaires et les territoires déjà fragilisés. Pour certains, cette
incertitude radicale sur l’avenir, combinée au manque de soutien
psychologique (psychologues, infirmières et infirmiers, assistants et
assistantes sociales en nombre insuffisant et sous-payé·es), devient une
violence institutionnelle insoutenable et amplifie un mal‑être
préexistant.
La logique de marché, racine du problème
Ce nouveau marché du diplôme suscite de multiples dérives : recherche
du profit, baisse de la qualité, chasse aux certifications RNCP,
multiplication de cursus « de niche » pour répondre à toutes les
anxiétés d’orientation. Les écoles privées occupent le vide laissé par
la massification de l’enseignement supérieur public, qui se veut
sélectif sans offrir d’alternatives crédibles à tous.
La déception ressentie par de nombreux étudiants ne relève pas
simplement d’une expérience individuelle, mais révèle l’envers d’une
marchandisation généralisée de l’éducation : au lieu de s’engager dans
un projet pédagogique choisi, l’étudiant se trouve souvent contraint de «
financer » un espoir de diplôme, alimentant ainsi un système où le
prestige d’une formation dépend avant tout de son coût et du pouvoir
séducteur de son discours commercial. La non-sélection, attribuée à un
classement technique, se transforme en blessure personnelle alors
qu’elle est, en réalité, la conséquence mécanique d’un modèle systémique
structuré autour de la rareté, de la compétition et du tri social.
Un ascenseur social en panne depuis les années 1990, désormais proche de l’effondrement
L’ascenseur social, historiquement présenté comme la promesse d’une
progression sociale grâce à l’éducation, est aujourd’hui pratiquement
détruit. En France, Parcoursup et MonMaster n’ont fait qu’aggraver ce
phénomène. Alors que l’accès aux études supérieures devrait permettre
aux jeunes issus de milieux modestes de s’élever, la logique de
marchandisation du secteur privé et la sélection accrue via ces
plateformes renforcent la reproduction des inégalités : pour beaucoup,
le passage à l’enseignement supérieur devient un parcours d’obstacles
financier, organisationnel et psychologique, alimenté par la concurrence
pour des places trop rares dans le secteur public et le marketing
d’acteurs privés.
Des études et des témoignages récents montrent que la mobilité
sociale stagne, voire régresse depuis les années 2000, malgré les
promesses d’équité et de pluralisme portées par ces réformes. Il faut
désormais six générations pour accéder à la classe moyenne en venant
d’un milieu défavorisé, contre deux dans certains pays nordiques.
Le capital économique, culturel, informationnel et symbolique joue un
rôle décisif au moment des choix d’orientation et les jeunes issus de
l’aide sociale à l’enfance ou de territoires défavorisés cumulent les
obstacles vers les diplômes qualifiés et les emplois stables. Parcoursup
et MonMaster, en accentuant la concurrence, en précarisant l’accès,
contribuent à figer les barrières, rendant plus difficile, voire
inaccessible, la promesse de l’émancipation par l’école.
Pour restaurer l’idéal d’une éducation accessible à tous, il faudrait
sortir d’une logique de marché et d’orientation exclusivement
concurrentielle : cela passerait par une augmentation significative des
capacités d’accueil dans le public, une redistribution volontaire des
moyens, mais aussi une simplification et une humanisation des modalités
de candidature. À long terme, il s’agirait d’affirmer à nouveau l’école
et l’université comme espaces de service public, de mixité sociale, et
d’émancipation collective, au lieu d’en faire des marchés de diplômes et
des lieux de sélection sociale. Cette réorientation exigerait un débat
politique de fond sur le sens et la finalité de l’éducation dans la
société à venir.
Sources:linsoumission.fr (Par Stéphane Renouf, professeur agrégé, doctorant en Sciences de
l’éducation et de la formation & Sabrina Sailly, professeure des
école