Au fil des auditions, un constat s’est progressivement imposé : une part importante de l’économie française est désormais détenue par des acteurs financiers dont les logiques diffèrent fortement de celles de l’investissement industriel traditionnel. Selon plusieurs estimations évoquées durant les travaux, entre 10 % et 15 % de la production française seraient aujourd’hui sous le contrôle de fonds d’investissement. Cette présence dépasse largement le seul secteur industriel. Les auditions ont montré que ces fonds sont désormais actifs dans des domaines très variés : sidérurgie, chimie, automobile, aéronautique, numérique, santé, maisons de retraite, laboratoires médicaux ou encore crèches privées.
Parmi les entreprises mentionnées lors des travaux figurent notamment Novasco, Valdunes, Polytechnyl, Walor, Latécoère, Ingenico, Atos, Biogaran ou Seqens. Plusieurs groupes liés au secteur du soin, comme Colisée ou Cerba, ont également été cités. Derrière ces opérations apparaissent régulièrement de grands acteurs internationaux du capital-investissement comme Apollo Global Management, KKR, Blackstone, EQT, Mutares ou encore Ardian. Ces acteurs gèrent des centaines de milliards d’euros d’actifs et fonctionnent selon une logique très différente de celle d’un actionnariat industriel classique. Leur objectif principal est généralement de garantir à leurs investisseurs des rendements élevés (environ 15 %) sur une période relativement courte, souvent de cinq à sept ans. Notre article.
« LBO » : comment les fonds
prennent le contrôle sur des entreprises détenant peu de capitaux… en
faisant porter l’essentiel du coût du rachat sur l’entreprise elle-même !
L’un des apports centraux de la commission a été de rendre plus compréhensibles des mécanismes financiers souvent peu connus du grand public. Le principal outil utilisé dans ces opérations est le LBO, pour « leveraged buy-out » ou rachat avec effet de levier. Concrètement, un fonds rachète une entreprise en recourant massivement à l’endettement. Mais cette dette n’est généralement pas supportée directement par le fonds : elle est transférée à l’entreprise rachetée, qui doit ensuite rembourser les emprunts contractés pour son propre achat.
Autrement dit, une entreprise peut se retrouver fortement endettée, non pas parce qu’elle a investi dans de nouveaux outils de production ou développé son activité, mais simplement parce qu’elle a été achetée par un fonds. Ce mécanisme permet surtout aux fonds d’investissement de prendre le contrôle d’entreprises avec peu de capitaux propres, en faisant porter l’essentiel du coût du rachat sur l’entreprise elle-même. Souvent très endettées après l’opération, ces sociétés se retrouvent soumises à une forte pression financière, avec des exigences de rentabilité élevées qui se traduisent par des suppressions d’emplois, des réductions d’investissements ou des ventes d’actifs.
En effet, les auditions ont mis en évidence plusieurs pratiques récurrentes associées à ces opérations : versements de dividendes importants, facturation de frais de conseil par les fonds eux-mêmes, vente d’actifs immobiliers, réduction des coûts, restructurations ou suppressions d’emplois. Ainsi, les capacités d’investissement industriel avaient été affaiblies au profit d’objectifs financiers de court terme. En effet, ces stratégies reposent sur une logique d’extraction rapide de valeur plutôt que sur une stratégie industrielle de long terme.
Le cas de Novasco est frappant. Cet aciériste spécialisé dans l’acier bas carbone avait été repris en 2024 par le fonds britannique Greybull Capital, qui promettait plusieurs dizaines de millions d’euros d’investissements afin de moderniser les sites et de pérenniser l’activité. Quelques mois plus tard, la situation s’était fortement dégradée : trois sites sur quatre étaient menacés de fermeture et plusieurs centaines d’emplois supprimés.
Pour aller plus loin : Novasco : anatomie d’un saccage industriel organisé par Macron et ses sbires
D’autres dossiers, comme Polytechnyl ou Valdunes, ont alimenté les interrogations des parlementaires sur la capacité de l’État à protéger certaines activités industrielles stratégiques. Ces affaires ont également mis en lumière les conséquences sociales très concrètes de ces restructurations : pertes d’emplois, disparition de savoir-faire industriels, fragilisation de bassins économiques entiers et dépendance accrue aux importations.
Car plusieurs des entreprises concernées jouent un rôle important dans des secteurs sensibles. Atos intervient dans des infrastructures numériques critiques de l’État français. Biogaran représente une part significative de la production française de médicaments génériques. Certaines entreprises liées à l’armement, à la métallurgie ou à la chimie stratégique ont également été évoquées au cours des auditions. La commission s’est donc intéressée non seulement aux conséquences économiques de ces opérations, mais aussi à leurs implications en matière de souveraineté industrielle et technologique.
Les travaux parlementaires ont aussi porté sur le rôle des pouvoirs publics dans ces transformations. Plusieurs auditions ont mis en lumière les critiques adressées à Bercy, accusé par certains intervenants d’avoir privilégié des solutions financières faute de stratégie industrielle de long terme. La question du rôle de Bpifrance a également été débattue, notamment concernant certains cofinancements réalisés avec des fonds d’investissement privés.
Les tribunaux de commerce ont eux aussi été évoqués lors des auditions, plusieurs observateurs estimant que les procédures de reprise favorisent parfois davantage les offres financières que les projets industriels de long terme. Les auditions ont également permis de mettre en lumière les nombreuses passerelles existant entre haute administration, monde politique et finance d’investissement, plusieurs anciens responsables publics ayant rejoint des fonds ou des structures de conseil liées à ces milieux (parmi eux, François Fillon, Nathalie Kosciusko-Morizet ou encore Cédric O).
« Shadow banking », « private credit » et risques systémiques
Par ailleurs, il faut replacer cette évolution dans un contexte plus large de transformation de la finance mondiale depuis la crise de 2008. Une partie croissante des activités de financement ne passe plus aujourd’hui par les banques traditionnelles mais par ce que les économistes appellent le « shadow banking », ou finance de l’ombre. Ce terme désigne l’ensemble des acteurs financiers qui réalisent des activités proches de celles des banques (prêts, refinancement, gestion de dette) sans être soumis aux mêmes obligations réglementaires.
Après la crise des subprimes, les banques ont été davantage encadrées afin de limiter les risques systémiques. Mais une partie des activités risquées s’est progressivement déplacée vers des fonds d’investissement, des fonds de dette ou des véhicules financiers beaucoup moins régulés.
Dans ce cadre, le « private credit » ou crédit privé connaît une croissance particulièrement rapide. Il s’agit de prêts accordés directement par des fonds d’investissement à des entreprises, souvent en échange de taux d’intérêt plus élevés que dans le système bancaire classique. Ce marché mondial représente aujourd’hui plusieurs milliers de milliards de dollars et continue de croître fortement. Pour les entreprises, ce type de financement peut apparaître attractif car il permet d’obtenir rapidement des liquidités, notamment lorsque les banques deviennent plus prudentes.
Mais ce système soulève aussi plusieurs inquiétudes. D’abord parce que ces prêts sont moins transparents et moins régulés que les prêts bancaires traditionnels. Ensuite parce qu’ils concernent parfois des entreprises déjà très endettées ou fragiles économiquement. Enfin parce que les fonds eux-mêmes utilisent souvent un fort levier d’endettement pour financer leurs opérations.
Plusieurs responsables financiers internationaux alertent désormais sur les risques systémiques liés au développement rapide du crédit privé. Le patron de JP Morgan, Jamie Dimon, a récemment estimé que les pertes dans ce secteur pourraient être « plus importantes que prévu ». Des agences de notation comme Fitch ont également relevé une hausse des défauts de paiement parmi les entreprises financées par le private credit. Ces tensions commencent déjà à apparaître concrètement.
Aux États-Unis, plusieurs grands fonds ont dû faire face à des demandes massives de retraits de la part des investisseurs. Certains ont enregistré des demandes de remboursement dépassant largement les plafonds prévus, révélant la fragilité d’un système où une partie importante des actifs est difficilement revendable rapidement.
Tant que les taux restent faibles et que l’économie continue de croître, ces montages peuvent sembler rentables. Mais dans un contexte de ralentissement économique, de hausse des taux d’intérêt ou de faillites en chaîne, toute la mécanique peut devenir extrêmement fragile. Des entreprises déjà très endettées peuvent rapidement se retrouver incapables de rembourser leurs prêts, ce qui fragilise à son tour les fonds qui les financent. Certains observateurs redoutent ainsi que cette finance de l’ombre puisse jouer un rôle majeur dans une future crise financière mondiale, comme les subprimes avaient pu le faire avant 2008.
À l’issue de ses travaux, la commission a ouvert plusieurs pistes de réflexion : encadrement plus strict des LBO, régulation accrue du « shadow banking », interdiction de ces fonds dans les secteurs stratégiques, ou encore évolution du rôle de Bpifrance pour construire une grande banque publique pour l’économie des besoins sous contrôle démocratique.
Au-delà des désaccords politiques, cette enquête parlementaire aura surtout permis de rendre plus visibles des mécanismes financiers complexes qui jouent désormais un rôle majeur dans l’organisation de l’économie française, tout en posant des questions de plus en plus centrales sur l’avenir de l’industrie, de l’emploi et de la souveraineté économique.
Sources:linsoumission.fr (Par Elias Peschier)


























