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jeudi 30 juillet 2026

Impérialisme américain : les États-Unis, un Empire fondé sur la violence et le racisme.


L'impérialisme américain. Le 4 juillet 2026, les États-Unis ont fêté leurs 250 ans devant le plus grand feu d’artifice de leur histoire. Au même moment, l’armée américaine bombardait l’Iran pour la sixième nuit consécutive, la campagne de frappes contre des embarcations dans les Caraïbes atteignait 221 morts, et la Cour suprême achevait de vider le Voting Rights Act de 1965 de sa substance. Le 28 janvier dernier, devant la presse internationale, Jean-Luc Mélenchon avait posé le diagnostic : les États-Unis sont « un empire agressif né d’un génocide ». Deux siècles et demi plus tard, la machine tourne toujours. Elle a seulement cessé de s’excuser.

Il fallait voir la fête. Un million de personnes attendues sur le National Mall, des « Freedom Trucks » sillonnant le pays depuis des mois, et un président octogénaire transformant l’anniversaire d’une nation en meeting personnel. L’organisation avait été confiée à Freedom 250, structure étroitement liée à Donald Trump. Le résultat tient de la réécriture assumée : une Amérique blanche et chrétienne, purgée de l’esclavage et des massacres des peuples natifs.

Ce n’est pas un détail de mise en scène. La Maison-Blanche a exigé des « corrections » dans huit musées de la Smithsonian Institution, sous peine de coupes budgétaires. Les pièces commémoratives célébrant l’abolition, le suffrage des femmes et les droits civiques ont été retirées du programme au nom de la lutte contre le « wokisme ». Un décret présidentiel porte même un nom digne d’Orwell : « Restaurer la vérité et la raison dans l’histoire américaine ».

On efface les victimes avant de recommencer. Il faut donc rappeler ce qui est effacé.

Un Empire né d’un génocide

Les chiffres existent, et ils sont désormais officiels. En juillet 2024, le ministère de l’Intérieur américain a publié le rapport final de son enquête sur les pensionnats pour enfants autochtones. Bilan : au moins 973 enfants morts dans 417 pensionnats fédéraux répartis sur 37 États, entre 1819 et 1969, et 74 sites de sépulture. Le Washington Post en a documenté plus de 3 100. Vingt-trois milliards de dollars ont été engloutis dans cette entreprise d’assimilation forcée. Un président des États-Unis a présenté des excuses en octobre 2024. Deux ans plus tard, son successeur finance des camions qui expliquent que tout cela n’a pas vraiment eu lieu.

Avant les pensionnats, il y eut la dépossession. L’Indian Removal Act de 1830 et la Piste des Larmes. Sand Creek en 1864, où un colonel massacre un campement de femmes, d’enfants et de vieillards. Wounded Knee en 1890, environ trois cents Lakotas tués par la 7e cavalerie. Le Dawes Act de 1887, qui fait perdre aux nations autochtones les deux tiers de leurs terres. Les études démographiques les plus récentes, publiées dans la revue PNAS, confirment un effondrement général des populations autochtones après 1500. Dans le sud-est du continent, la chute atteint 72 % entre 1685 et 1790.

L’autre pilier, c’est l’esclavage. Environ 12,5 millions d’Africains embarqués dans la traite transatlantique. Moins de 4 % débarquent en Amérique du Nord. Et pourtant, en 1860, plus de quatre millions d’êtres humains y sont la propriété d’autres êtres humains. Cette croissance par la reproduction forcée en dit plus long que n’importe quel discours sur le système américain. La Constitution de 1787 avait tranché : une personne asservie compterait pour trois cinquièmes d’un individu.

L’abolition n’a pas clos le chapitre. Elle a ouvert celui de la terreur. L’Equal Justice Initiative a recensé près de 6 500 lynchages racistes entre 1865 et 1950, dont 4 084 pour la seule période 1877-1950 dans douze États du Sud. Sans procès. Souvent en public, avec cartes postales souvenir. À cela s’ajoutent les massacres de Wilmington en 1898, d’East St. Louis en 1917, le Red Summer de 1919, la destruction du quartier noir de Greenwood à Tulsa en 1921.

Le capitalisme racial n’est pas une bavure du système, c’est le système

W.E.B. Du Bois, dans Black Reconstruction in America, a montré que l’abolition avait été trahie par une alliance entre le capital du Nord et les propriétaires du Sud. Il y forge le concept de « dividende racial » : les travailleurs blancs acceptaient une part moindre du produit économique en échange d’un statut symbolique de supériorité raciale. C’est ainsi que l’on brise une solidarité de classe.

Cedric Robinson a poussé la démonstration jusqu’au bout dans Black Marxism. Le capitalisme occidental ne s’est pas constitué malgré la race, mais à travers elle. Le capitalisme racial n’est pas une distorsion du capitalisme : c’en est la forme normale. Domenico Losurdo, dans sa Contre-histoire du libéralisme, avait établi le même paradoxe côté politique : la liberté proclamée en 1776 et l’esclavage n’étaient pas contradictoires, ils étaient articulés. Les mêmes hommes rédigeaient la Déclaration d’indépendance et possédaient des plantations.

Aimé Césaire avait nommé le mécanisme inverse dans son Discours sur le colonialisme : le choc en retour, ce moment où la violence exercée aux colonies revient frapper les métropoles. Chalmers Johnson lui donnera un nom en anglais, blowback. Michelle Alexander, dans The New Jim Crow, a fermé la boucle contemporaine : l’esclavage aboli et la ségrégation démantelée, restait l’incarcération de masse comme système de caste raciale.

Tout cela peut sembler théorique. Une ville américaine en administre la preuve expérimentale.

Flint, Michigan : quand l’Empire empoisonne ses propres enfants

Flint est une ville du Michigan, majoritairement africaine-américaine, l’une des plus pauvres des États-Unis. Elle fut pourtant un fleuron industriel : General Motors s’y installe en 1908, la population décuple en trente ans et atteint son pic à près de 197 000 habitants en 1960. Puis viennent la désindustrialisation, le redlining, la fuite blanche vers les banlieues et la concurrence fiscale entre municipalités. L’historien Andrew Highsmith l’a démontré : Flint n’est pas devenue pauvre par hasard, elle a été appauvrie par des politiques délibérées.

En décembre 2011, la ville est placée sous la tutelle d’un « emergency manager » nommé par le gouverneur républicain Rick Snyder. Cet administrateur dispose de tous les pouvoirs et peut passer outre le conseil municipal élu. Les habitants de Flint perdent le droit élémentaire d’être gouvernés par des personnes qu’ils ont choisies. Dans le Michigan de ces années-là, ce dispositif a été appliqué de façon écrasante à des villes noires.

En avril 2014, pour économiser, l’emergency manager débranche Flint du réseau de Détroit et bascule sur l’eau de la rivière Flint, sans y ajouter d’inhibiteur de corrosion. L’eau attaque les canalisations en plomb. Les habitants se plaignent immédiatement du goût, de l’odeur, de la couleur. On leur répond que l’eau est saine. Le maire ira jusqu’à déclarer que les gens gaspillent leur argent en achetant des bouteilles.

En décembre 2014, Lee Anne Walters, mère de famille, fait mesurer l’eau de sa maison. La limite fixée par l’agence fédérale de l’environnement est de 15 particules de plomb par milliard. Chez elle, la première mesure donne 104. Une semaine plus tard, 397. Il ne se passe rien. Il faudra qu’une militante, Melissa Mays, envoie plus de 300 échantillons à un professeur de Virginia Tech, puis qu’une pédiatre, Mona Hanna-Attisha, constitue elle-même le registre épidémiologique que les institutions n’avaient pas constitué, pour que la vérité éclate : la proportion d’enfants présentant une plombémie élevée est passée de 2,4 % à 4,9 %, et jusqu’à 6,6 % de hausse dans les quartiers les plus contaminés. Aucun changement significatif en dehors de la ville.

Le 23 mars 2015, le conseil municipal vote le retour à l’eau de Détroit. Le vote est ignoré. La ville est sous tutelle.

Officiellement, la crise a fait douze morts, par légionellose. Des enquêtes journalistiques portent le bilan réel jusqu’à 115 décès, de nombreuses pneumonies n’ayant jamais été rattachées à l’épidémie. Le plomb, lui, tue lentement : troubles de la concentration, chute des résultats scolaires, fausses couches. Une génération entière d’enfants a été exposée. En 2020, un accord d’indemnisation de 600 millions de dollars a été conclu. Aucun responsable n’a été condamné pénalement. La chercheuse Heather Sullivan résume la règle non écrite : les personnes blanches et aisées n’iront pas en prison.

En 2017, la Commission des droits civiques du Michigan a rendu son verdict dans un rapport intitulé sans détour : la crise de l’eau de Flint, ou le racisme systémique vu à travers Flint.

Racisme environnemental, injustice épistémique : la mécanique du déni

Ce que Flint donne à voir, c’est un mécanisme reproductible, et c’est là que la sociologie devient indispensable.

La géographe Laura Pulido, dans le seul texte universitaire qui articule Flint au capitalisme racial en pleine crise, refuse le mot « contamination », qui suggère l’accident, et impose celui d’« empoisonnement » : les décideurs connaissaient les risques et ont poursuivi. Elle a par ailleurs déplacé le concept de racisme environnemental des intentions individuelles vers les structures. Le racisme environnemental n’exige pas de racistes conscients. L’emergency manager n’avait aucun besoin d’être personnellement raciste pour appliquer une politique raciale. Il suffit d’un système qui accorde une valeur différentielle à la vie selon la couleur de peau et le revenu.

Deuxième rouage : ce que les sociologues des sciences appellent l’undone science, la science non faite. Certaines questions ne sont pas posées, certains registres ne sont pas constitués, certaines mesures sont méthodologiquement biaisées. Sans données, pas de preuve. Sans preuve, les plaintes des habitants restent des anecdotes. Et l’anecdote est exactement ce dont les institutions ont besoin pour maintenir le déni.

Troisième rouage, le plus tranchant : l’injustice épistémique, concept forgé par la philosophe Miranda Fricker. Des femmes savaient. Elles l’ont dit. Elles n’ont pas été crues. Non par défaillance individuelle de leurs interlocuteurs, mais par fonctionnement structurel des hiérarchies du savoir. Il aura fallu qu’une médecin diplômée dise la même chose que les mères de famille pour que la parole devienne audible. Du Bois avait théorisé cette condition dès 1903 sous le nom de double conscience : se voir en permanence à travers les yeux des autres.

Et pourtant, ce sont ces femmes qui avaient raison. Le mouvement Flint Democracy Defense League, porté par des militantes noires comme Claire McClinton, Nayyirah Shariff ou la pasteure Bernadel Jefferson, s’était constitué dès 2011, non pas contre le plomb, mais contre la suspension de la démocratie locale. Trois ans avant que le premier robinet ne devienne toxique. Bernadel Jefferson l’a dit d’une phrase : tout a commencé en 2011, 2014 n’en est que le résultat.

La démocratie n’était pas un supplément d’âme du combat écologique. Elle en était la condition.

Du chlordécone à Flint, le même mécanisme

Avant de regarder l’Amérique de haut, un détour s’impose par la France. Aux Antilles, le chlordécone a été autorisé pendant des années après son interdiction ailleurs, empoisonnant durablement les sols, l’eau et les corps de Guadeloupe et de Martinique. Les mêmes mécanismes s’y retrouvent, terme à terme : des alertes portées par des populations noires traitées comme des inquiétudes irrationnelles, des études épidémiologiques commandées trop tard, des normes de contamination fixées à des niveaux contestés, et une impunité pénale totale.

La spécificité française tient à une forme propre de science non faite : l’interdiction des statistiques ethniques rend structurellement impossible de documenter les inégalités raciales de santé que l’universalisme républicain nie par principe. Une ignorance organisée différente dans sa forme, identique dans sa fonction.

Dénoncer l’Empire américain n’exonère de rien. Cela oblige.

Impérialisme américain : 750 bases et 400 interventions

Le même mouvement s’est déployé vers l’extérieur. Doctrine Monroe en 1823, corollaire Roosevelt en 1904, comme L’Insoumission l’a détaillé. Guerre contre le Mexique en 1846 et amputation de la moitié de son territoire. Guerre hispano-américaine de 1898, guerre des Philippines et ses centaines de milliers de morts civils. Occupations d’Haïti, du Nicaragua, de la République dominicaine. Renversement de la reine d’Hawaï en 1893. Porto Rico, colonie qui n’ose pas dire son nom.

Le Military Intervention Project de l’université Tufts recense environ 400 interventions militaires américaines depuis 1776, dont près de la moitié après 1950. Mélenchon parle des neuf dixièmes du temps passé en guerre. La formule est politique, les données ne la démentent pas.

Suit la liste des gouvernements renversés. Iran en 1953. Guatemala en 1954. Congo et l’assassinat de Lumumba en 1961. Brésil en 1964. Indonésie en 1965 et ses centaines de milliers de morts. Chili le 11 septembre 1973. Opération Condor. Contras au Nicaragua. Honduras en 2009. À chaque fois le même vocabulaire : la liberté, la démocratie, la stabilité. À chaque fois les mêmes intérêts : le pétrole, le cuivre, les bananes, les bases.

Le Vietnam a reçu plus de bombes que toute l’Europe pendant la Seconde Guerre mondiale. L’Irak a été envahi en 2003 sur la foi d’un mensonge exposé à la tribune de l’ONU. Le Costs of War Project de l’université Brown chiffre le coût humain des guerres postérieures au 11 septembre : entre 4,5 et 4,7 millions de morts en comptant les décès indirects, pour environ 8 000 milliards de dollars. Aucun responsable américain n’a jamais été jugé pour cela.

Aujourd’hui, les États-Unis maintiennent environ 750 sites de bases dans 80 pays et colonies, soit davantage d’installations militaires à l’étranger que tous les autres pays du monde réunis. Le SIPRI a chiffré leurs dépenses militaires 2024 à 997 milliards de dollars, soit 37 % du total mondial. Plus que les six puissances suivantes additionnées.

2026 : l’Empire a jeté le masque

Le prétexte a changé, la méthode non. Depuis le 2 septembre 2025, l’armée américaine détruit des embarcations dans les Caraïbes et le Pacifique au nom de la lutte contre le narcotrafic. Le rapport « Killing Spree » de l’ONG WOLA, publié le 24 juillet 2026, en dresse le bilan : 63 attaques, 67 bateaux détruits, 221 personnes tuées. Vingt-trois naufragés laissés sans secours. Et deux survivants achevés par un second tir, le « double tap » du 2 septembre 2025, révélé par la presse américaine.

Aucune preuve produite. Aucun procès. WOLA parle d’exécutions extrajudiciaires susceptibles de constituer des crimes contre l’humanité. Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’Homme, Volker Türk, a jugé ces frappes inacceptables et exigé leur arrêt. Trump, lui, avait prévenu dès octobre 2025 : « Nous allons les tuer. » Il ne mentait pas.

Le 3 janvier 2026, les forces spéciales américaines ont enlevé le président vénézuélien Nicolas Maduro et son épouse à Caracas, avant de les transférer à New York. Un chef d’État en exercice, capturé chez lui, jugé par la puissance qui l’a enlevé. Trump a annoncé que les États-Unis « dirigeraient » le Venezuela jusqu’à une transition jugée convenable par Washington. Le pétrole n’est mentionné dans aucun communiqué officiel. Il figure dans tous les contrats.

Le 28 février, ce fut le tour de l’Iran. Frappes conjointes américano-israéliennes, riposte iranienne, mémorandum de cessez-le-feu en juin, reprise des bombardements en juillet. Du 12 au 17 juillet, six nuits de frappes ont détruit des ponts, un aéroport civil, des gares ferroviaires. Frapper délibérément des infrastructures civiles porte un nom dans les Conventions de Genève de 1949. Pendant ce temps, Washington continue d’armer l’État qui a rasé Gaza.

Le racisme n’est pas une bavure, c’est une structure

À l’intérieur, la même logique s’applique aux corps racisés. La loi budgétaire de juillet 2025 a débloqué environ 170 milliards de dollars pour la police de l’immigration, dont 45 milliards pour la seule détention, avec un quota d’arrestations porté de 1 800 à 3 000 par jour. En cinq jours au début du mois de juillet, l’ICE a procédé à 10 000 arrestations.

L’année 2025 a été la plus meurtrière en centre de rétention depuis plus de vingt ans : 32 morts recensées par le Vera Institute. Le 7 janvier 2026, un agent de l’ICE a tué Renée Nicole Good, 37 ans, mère de famille, à Minneapolis. Le médecin légiste du comté de Hennepin a qualifié sa mort d’homicide. Elle était citoyenne américaine. En septembre 2025, la Cour suprême avait autorisé les agents à cibler les personnes selon leur apparence et leur langue. Dans son opinion dissidente, la juge Sonia Sotomayor décrivait un pays où le gouvernement peut arrêter quiconque a l’air latino, parle espagnol et semble occuper un emploi mal payé.

Les statistiques structurelles, elles, ne datent pas de Trump. Les Américains noirs sont incarcérés à près de cinq fois le taux des Blancs : un adulte noir sur 81 est en prison d’État. Les jeunes Noirs sont incarcérés 5,6 fois plus que les jeunes Blancs. La police américaine a tué 1 365 personnes en 2024, année record, et les Noirs y sont tués 2,9 fois plus souvent que les Blancs. Côté patrimoine, l’enquête de la Réserve fédérale est sans appel : 285 000 dollars de patrimoine médian pour un ménage blanc, 44 900 dollars pour un ménage noir, soit 15 %. Ces machines ont été construites par des administrations démocrates autant que républicaines.

Le 29 avril 2026, la Cour suprême a franchi un cap. Par six voix contre trois, l’arrêt Louisiana v. Callais a vidé l’article 2 du Voting Rights Act de 1965, conquête majeure du mouvement des droits civiques. Les plaignants devront désormais prouver une discrimination intentionnelle. Dans sa dissidence, la juge Elena Kagan constate que le texte devient pratiquement lettre morte. Soixante et un ans après la marche de Selma, les électeurs noirs perdent la protection arrachée sur le pont Edmund Pettus.

Il faut dire aussi ce qui a résisté. Le 30 juin, la même Cour a invalidé le décret de Trump supprimant le droit du sol et confirmé le quatorzième amendement. Une victoire, mais fragile : plusieurs opinions ouvrent la porte à une restriction par voie législative. Et la Garde nationale, déployée à Washington depuis août 2025, a vu son mandat prolongé jusqu’en 2029. Une urgence qui dure trois ans et demi n’est plus une urgence. C’est un régime.

Le « néosuprématisme » et la fin des illusions

Le 28 janvier 2026, lors de sa conférence de presse internationale, Jean-Luc Mélenchon a proposé un mot pour qualifier le pouvoir installé à Washington : le « néosuprématisme ». Ni le fascisme historique, ni un simple néolibéralisme autoritaire. Un composé de suprématisme ethnique, de libertarianisme, d’obscurantisme et de techno-capitalisme. L’illibéralisme, ajoute-t-il, n’est pas l’inverse du néolibéralisme : il en est la réponse raciste aux souffrances qu’il inflige.

Flint en est la démonstration miniature. L’austérité impose la tutelle, la tutelle suspend la démocratie, et la suspension de la démocratie s’applique d’abord aux villes noires. Capitalisme racial, austérité néolibérale et dépossession démocratique ne sont pas trois problèmes distincts. C’est le même.

Le point décisif de l’analyse insoumise est celui qui dérange le plus les commentateurs français. Trump n’est pas une parenthèse. La guerre contre la Chine, le contrôle des détroits et des routes maritimes, les prétentions sur le Groenland et le canal de Panama forment une continuité qui traverse Obama, Biden et Trump. Le retour des démocrates ne changerait pas la trajectoire de l’Empire. Aurélien Saintoul le formulait dès janvier 2025 : « Donald Trump n’a pas inventé l’impérialisme américain. Il le radicalise. »

Face à cela, l’Union européenne a choisi son camp, et c’est celui du paillasson. Accord commercial signé sur un terrain de golf en juillet 2025, engagement de porter les dépenses militaires à 5 % du PIB, détricotage du RGPD, puis signature de la déclaration « Pax Silica » le 25 juin 2026, qui arrime le continent au capital technologique américain. « L’Union européenne est devenue le paillasson de Donald Trump », résume l’eurodéputée insoumise Manon Aubry.

Le non-alignement, seule réponse à la hauteur

Il existe une autre voie et elle est écrite noir sur blanc. Le programme de l’Union populaire pour 2027 prévoit de « se retirer immédiatement du commandement intégré de l’OTAN puis, par étapes, de l’organisation elle-même », de refuser toute alliance militaire permanente et d’engager la formation d’une nouvelle entente altermondialiste. Le 27 juin dernier, Mélenchon l’a redit sans détour : il ne peut pas être question de rester membre de l’OTAN.

Le non-alignement n’est pas la neutralité molle. C’est une stratégie : centralité du droit international, refus de la logique de bloc contre bloc, réduction méthodique de nos dépendances militaires, numériques, industrielles et monétaires, reconstruction d’une filière technologique publique et souveraine. Ni vassal de l’Empire américain, ni supplétif d’un autre.

Cela suppose de nommer les choses. Non, les États-Unis ne sont pas le pays de la liberté qui aurait mal tourné en 2016. C’est un Empire bâti sur la conquête, la traite et la guerre, qui n’a jamais cessé de l’être, et qui aujourd’hui assume de le dire tout haut. Les 250 bougies soufflées le 4 juillet éclairaient une histoire officielle. Les peuples autochtones, les descendants d’esclaves, les Vénézuéliens, les Iraniens, les Palestiniens et les enfants de Flint en connaissent une autre.

Reste que l’anti-impérialisme n’est pas de l’antiaméricanisme. Le 28 mars dernier, entre huit et neuf millions de personnes ont défilé dans plus de 3 300 villes des États-Unis sous le mot d’ordre « No Kings ». C’est la plus grande journée de protestation de l’histoire du pays. Un autre peuple américain existe. Il ressemble beaucoup aux femmes de Flint : il sait, il le dit, et on refuse de l’entendre.

C’est avec lui qu’il faut construire. Contre l’Empire, toujours.

Par Léolo Kayser

Pour aller plus loin : La Doctrine Monroe, de la « protection » à la prédation : après le Venezuela, l’Europe prochaine cible de Trump ?

Sources:linsoumission.fr   

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mercredi 29 juillet 2026

L’Odyssée d’Homère, par Christopher Nolan.

 Odyssée. L’Insoumission.fr publie un nouvel article de sa rubrique « Nos murs ont des oreilles – Arts et mouvement des idées ». Son but est de porter attention à la place de l’imaginaire et de son influence en politique avec l’idée que se relier aux artistes et aux intellectuels est un atout pour penser le présent et regarder le futur.

Qui raconte le monde ? Que choisit-on d’effacer ou de transmettre ? L’Odyssée de Christopher Nolan nous invite à y penser. Nolan le fait en fidèle lecteur d’Homère. En regardant le monde tel qu’il va. En faisant confiance à l’intelligence du spectateur. Et en cinéaste matérialiste. Pour lui, les mythes, les corps, les images et les techniques ne servent jamais à fuir le réel, mais à mieux l’habiter. 

Pourquoi Homère aujourd’hui

Les grandes œuvres ne réapparaissent jamais par hasard. Le présent découvre leur actualité. Miroirs en abymes. L’Odyssée de Christopher Nolan tient précisément à cela. Le cinéaste ne cherche jamais à moderniser Homère. Ni simplification. Ni habillage contemporain. Sous le récit mythologique apparaissent les grandes questions éternelles de nos sociétés. La guerre. L’exil. La mémoire. Le pouvoir. La culpabilité. Les dominations. Des forts sur les faibles. Des hommes sur les femmes. Les récits qui fabriquent les héros. Ceux qui dissimulent les victimes. 

On peut y lire ainsi des enjeux de notre temps. Les empires justifiant leurs interventions au nom de valeurs universelles tandis que se jouent prosaïquement des intérêts géopolitiques et commerciaux. Ménélas, roi de Sparte, y dévoile les raisons de la Guerre de Troie. Moins liées à l’exfiltration d’Hélène qu’à la concurrence sur les voies maritimes commerciales. On croirait du Trump dans le texte. Son Odyssée rappelle que les récits héroïques servent souvent à masquer des entreprises de conquête. Effleurement des conflits du Moyen-Orient sans jamais les nommer.

Ulysse se désole : « Nous avons brisé le lien fragile qui unissait les peuples ». Conflagration des boucheries. Le vieux monde qui se meurt. Le nouveau qui tarde à apparaître. Et dans ce clair-obscur le surgissement des monstres. Comme disait Gramsci. Retour de l’Odyssée à son origine. Non, le simple récit d’un aventurier. La méditation d’une civilisation sur les conséquences de la guerre.

À chaque époque son Ulysse

L’Odyssée c’est 24 chants datant de plus de 3 000 ans. Et notre mémoire collective. À chaque période son Ulysse. Pas besoin d’avoir lu Homère pour connaître Ulysse. Le cheval de Troie. Les Sirènes. Polyphème le cyclope. Circé la magicienne. Ou Pénélope. Ils peuplent la peinture d’Ingres à Picasso. La littérature de Joachim du Bellay à James Joyce. Ou l’homme de la connaissance infinie de Dante. Les danses d’Isadora Duncan ou de Carolyn Carlson. La musique de Monteverdi à Betsy Jolas en passant par Brassens ou Cream, le premier groupe d’Eric Clapton. Les parents ont quelquefois raconté son histoire. La télévision a diffusé Ulysse 31 ou plus tard Odyssey. Sans parler des jeux vidéo.

Au cinéma, Michael Cimino en faisait déjà un vétéran incapable de retrouver sa place dans Voyage au bout de l’enfer. Kubrick racontait une odyssée cosmique. Dans 2001 Odyssée de l’espace, l’humanité y devenait l’héroïne de son récit. Et l’astronaute Dave Browman voulait rentrer chez lui. Ou l’impossibilité de filmer l’Odyssée du Mépris de Jean-Luc Godard. Nolan poursuit cette tradition des réécritures, mais il accomplit un geste paradoxal : plus il revient au texte d’Homère, plus son film paraît contemporain.

Le blockbuster comme cinéma d’art et populaire

Christopher Nolan occupe une place singulière dans le cinéma contemporain. Depuis plus de vingt ans. Dans une industrie dominée par les franchises, les plateformes et les algorithmes. Selon lui, le blockbuster ne doit pas être un divertissement mais un art populaire. Comme en avaient l’ambition les devanciers d’Hollywood et d’ailleurs. Fritz Lang avec ses Contrebandiers de Moonfleet. Stanley Kubrick avec Spartacus. Le philosophe slovène Slavoj Zizek disait que les superproductions peuvent être « des indicateurs précis des difficultés idéologiques de nos sociétés »[.

Rassembler des millions de spectateurs autour d’une même expérience esthétique et intellectuelle. Rompre la cassure entre cinéma commercial et cinéma d’auteur. Parler à tous avec des codes connus sans jamais renoncer à la complexité. Il croit à la salle comme expérience collective, presque civique, capable de rassembler des spectateurs. Faire peuple. De Batman à Oppenheimer, Nolan dessine un discours sur le monde.

Le temps contre la chronologie

Son Odyssée est simultanément l’une des adaptations les plus fidèles du poème d’Homère et l’une des œuvres les plus profondément nolaniennes. Il retrouve ce qui faisait la révolution du poème : sa construction . Avec le temps comme véritable matière du récit. L’enquête menée par Télémaque. Les souvenirs d’Ulysse. Les témoignages recueillis. Flash-backs et récits enchâssés. Une architecture où les différentes temporalités dialoguent sans cesse. Le spectateur n’assiste pas à une succession d’aventures.

Il reconstitue une mémoire. Le style nolanien rejoint Homère. Son récit discontinu. Ses failles. L’Odyssée est moins un récit d’aventures qu’un poème de la durée, de l’attente, des souvenirs, des récits racontés par ceux qui les ont vécus. L’Odyssée de Nolan à la fois fidèle et moderne.

Les réactionnaires de la planète se mobilisent contre l’Odyssée de Nolan. Hélène – la plus belle des femmes de l’antiquité – y est noire. Sinon, le soldat grec issu de l’Enéide, est joué par un acteur trans. Nolan ? Infidèle à la Grèce antique. Elon Musk promet de tourner avec l’IA d’ici la fin de l’année un long métrage historiquement exact. Il se met à disposition pour un remake en langue antique avec Mel Gibson.

On pourrait d’abord discuter son “plus blanc que blanc” du pays d’Homère. Alain Foix dans sa critique du film estime que “Ceux qui, dans leur aveuglement racial n’ont pas compris que si Hélène est noire, Athéna métisse, et tous les compagnons de voyage d’Ulysse marquant toutes leurs différences dans une arche humaine de Noé aujourd’hui naufragée, c’est parce que Nolan nous parle d’un temps révolu, celui d’une humanité plurielle brisée entre Charybde et Scylla sur les récifs frontières du renoncement à la loi capitale : celle de Zeus qui imposait à tous l’hospitalité”. 

Et on peut aussi se demander ce qu’il veut reconstituer. En questionner la bêtise. Quelle exactitude pour la réinterprétation d’un poème ? Confusion de l’Histoire et de l’art. De la reconstitution et de la liberté de l’imaginaire.

Une Antiquité débarras

Fidèle, Nolan l’est. Y compris avec les anachronismes voulus. Volonté de faire juste à l’image et faire temps. Pour l’oeil comme pour l’oreille. Comme avec la musique de Ludwig Göransson mixant instruments antiques reconstitués et sons techno. Loin du décorum monumental du péplum. Une Antiquité rude. Presque minérale. Un monde traversé d’ombres et de lumières. Les paysages du Maghreb, de Grèce, de Sicile ou de Scandinavie. Les monstres eux-mêmes ne sont jamais exhibés comme des attractions numériques.
Surgissements presque naturel des frontières poreuses. Entre le réel, la mémoire et le mythe. La scène de la Nekyia et la descente d’Ulysse parmi les morts n’est plus un simple épisode. Une expérience humaine archaïque des vivants habités par les spectres. 

Les survivants

Nolan dessine ses personnages. L’avalanche de stars au générique est le début d’une horizontalité des incarnations. Jusqu’aux rôles secondaires. Ulysse est moins un conquérant qu’un survivant. Derrière les monstres, un autre adversaire.  Le poids des morts, des choix et les renoncements passés. Les lâchetés. Les yeux dans les nôtres, Ulysse regarde la barbarie. Acteur puis témoin de la catastrophe. Les femmes, les enfants, les hommes sacrifiés. Au nom d’un drapeau, d’un intérêt économique ou de divinités. Ces dernières souvent prétextes à dissimuler les deux autres. 

Homère faisait des personnages féminins autant de variations éprouvant le désir d’Ulysse. Nolan les personnifie. Au-delà des actes de chacune. Dans le rapport au patriarcat et au virilisme de notre société. Pénélope n’est plus une simple épouse en attente du retour de son mari. Elle se demande pourquoi une reine qui s’est maintenue au pouvoir dix-sept ans n’a pas le droit de régner.

La version vengeresse de Clytemnestre est plus proche d’Eschyle. Et sa demi-sœur Hélène sort de son statut de femmes objet, faux-prétexte de la guerre. Circé la magicienne n’est pas une femme de plus à se pâmer face au charme du héros grec. “Mimer éternellement l’impuissance et la vulnérabilité “ comme écrit Mona Chollet. Comme Tituba la sorcière de Maryse Condé, elle se venge de l’expérience faite.  « Les hommes n’aiment pas. Ils possèdent. Ils asservissent. » Athéna, est plus la conscience versus féminine que la déesse protectrice d’Ulysse.

Le véritable sujet n’est pas le voyage. C’est le retour. L’impossibilité du retour. On ne revient jamais totalement de la guerre. Chez Nolan le retour est un départ. Abandon d’un monde auquel on n’adhère plus. Interrompre la répétition de la violence. L’ailleurs comme espérance. 

La technique comme politique du réel

Le rapport de Christopher Nolan à la technique est souvent mal compris. Pas de nostalgie dans son refus de l’intelligence artificielle ou des effets numériques. Nolan est un inventeur. 

L’Odyssée est le premier long métrage tourné intégralement avec la nouvelle génération de caméras IMAX. Une technique adaptée au documentaire et aux paysages. Le film a nécessité de transformer les outils. Nouveaux caissons pour réduire le bruit des caméras. Dispositifs de miroirs permettant de filmer les acteurs malgré l’encombrement de l’appareil. Adaptation de systèmes aux exigences du jeu et du dialogue. Chez Nolan, la technique ne précède pas le film. Elle naît de la nécessité artistique et politique.

Cette logique traverse toute son œuvre. Là où une partie du cinéma contemporain produit des images par simulation, Nolan les produit par fabrication. Décors. Détournent des machines existantes. Inventions de nouveaux procédés de prise de vue. Même la diffusion répond à cette exigence. Conscient que peu de salles sont équipées en IMAX, il supervise les différents formats de projection afin que chaque spectateur bénéficie de la meilleure restitution possible de l’œuvre.

Plus qu’un choix esthétique. Une politique de l’image. Nolan prolonge, sans doute intuitivement, l’idée défendue par André Bazin selon laquelle le cinéma tire sa force de son lien physique avec le réel. Il rejoint Walter Benjamin pour qui la technique n’est pas une puissance d’artificialisation mais un moyen de transformer notre perception du monde. La technologie sans fuite hors du réel. Une manière d’en approfondir l’expérience.

À l’heure où les images sont de plus en plus générées, Nolan défend un cinéma de la production plutôt que de la simulation. Ses films rappellent qu’une image est d’abord le résultat d’un travail collectif entre des corps, une matière, une lumière et une machine. En ce sens, son cinéma est profondément matérialiste.

Empêcher l’effacement 

L’Odyssée n’est pas le récit d’un héros. C’est le récit de ce que les héros coûtent au monde. Trois mille ans après Homère, Christopher Nolan choisit son camp. Il nous rappelle peut-être la véritable fonction des mythes : non pas nous apprendre à admirer les héros, mais nous empêcher d’oublier les morts.

Sources:linsoumission.fr (Par Laurent Klajnbaum )


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lundi 27 juillet 2026

Actualités, Échiquier politique, Économie, Services publics Sécurité sociale : Macron lance la mission qui prépare le grand détricotage de l’automne.

 

 Sécurité sociale. Une lettre de mission signée Emmanuel Macron, quatre experts, un rapport promis pour la fin de l’année : sous couvert de « refonder » le financement de la protection sociale, l’exécutif prépare en réalité le terrain d’un tour de vis fiscal et social sans précédent. Franchises médicales doublées, chasse aux « gros consommateurs de soins », 800 millions ponctionnés sur les accidents du travail : le PLFSS 2027 s’annonce comme le budget le plus destructeur depuis des années. En face, La France insoumise oppose une évidence que le pouvoir refuse d’entendre : la Sécu n’a pas un problème de dépenses, elle a un problème de recettes.

Le 30 juin 2026, Emmanuel Macron a discrètement confié à quatre personnalités une mission sur l’avenir du financement de la Sécurité sociale. Marianne Kermoal-Berthomé, Pierre Ricordeau, Alexandra Roulet et Hippolyte d’Albis doivent rendre d’ici la fin de l’année un rapport « pour éclairer le débat public ». Le calendrier n’a rien d’anodin : les conclusions tomberont à quelques mois du premier tour de la présidentielle. Et la lettre de mission ne laisse guère de doute sur la commande. Le chef de l’État y désigne d’emblée sa cible : « Le facteur travail reste le premier contributeur au financement de la protection sociale, avec des conséquences tant sur la compétitivité de nos entreprises que sur le pouvoir d’achat des actifs. »

Traduction : les cotisations sociales , cette part du salaire qui finance nos hôpitaux, nos retraites et notre assurance maladie, coûteraient trop cher aux entreprises. Le décor est planté. Quand l’exécutif parle de « refonder » le financement, il faut entendre : transférer la charge des employeurs vers l’impôt, c’est-à-dire vers tout le monde.

Une « refonte » qui sent le tour de vis fiscal

L’alerte, ironie de l’histoire, ne vient pas de la gauche mais des libéraux eux-mêmes. Dans un article publié le 15 juillet, l’organisation anti-impôts Contribuables associés prévient sans détour : « Lorsque l’État évoque une refonte du financement, il s’agit généralement de déplacer ou d’élargir les prélèvements. » Hausse de CSG, nouvelles contributions, élargissement des assiettes fiscales : voilà ce que redoutent ceux-là mêmes qui, d’ordinaire, applaudissent l’exécutif dès qu’il s’attaque à la dépense publique.

Le procédé est connu. On mandate des « experts » présentés comme neutres, « sans engagement partisan ». On attend leur rapport. Puis on s’abrite derrière leurs conclusions pour faire passer ce qui avait été décidé d’avance. La mission Macron n’a pas d’autre fonction que d’habiller de technique une décision politique : réduire encore le périmètre de la Sécu et faire porter le financement sur les ménages plutôt que sur le capital.

L’automne budgétaire s’annonce brutal

Car pendant que la mission planche, le gouvernement de Sébastien Lecornu, lui, agit déjà. Et l’addition est salée.

Tout est parti d’un rapport-choc remis le 15 juillet par un comité d’économistes mandaté par Bercy. Verdict : il faudrait 126 milliards d’euros d’efforts budgétaires d’ici 2032, à commencer « impérativement dès 2027 ». Soit environ 25 milliards par an à trouver. Ce chiffre, brandi comme une fatalité, sert de justification à tout ce qui suit.

Dès le lendemain, le ministre des Comptes publics David Amiel présentait les contours d’un « budget de sauvegarde républicaine ». Derrière la formule pompeuse, une réalité sèche : hors Défense (qui, elle, gagne 6,4 milliards), la progression des dépenses est limitée à 0,4 %, soit quatre fois moins que l’inflation attendue. En clair, tous les services publics vont s’appauvrir.

Puis vint le tour de la Sécurité sociale. Le 22 juillet, dans Paris Match, Sébastien Lecornu lâchait sa trouvaille : faire payer davantage « ceux qui achètent plus de 50 boîtes de médicaments par an ou vont plus de 25 fois chez le médecin par an ». La ficelle est grossière. On désigne le malade chronique, le vieux, le pauvre (car ce sont eux, les « gros consommateurs de soins ») comme des profiteurs à sanctionner. Le lendemain, la ministre de la Santé Stéphanie Rist annonçait sur RMC le doublement du plafond annuel des franchises médicales, de 100 à 200 euros, acté par décret. Sans le moindre débat parlementaire.

Que l’on comprenne bien qui va payer. Les bien-portants ne verront aucune différence. Seuls ceux qui dépassent une cinquantaine de boîtes de médicaments ou une vingtaine de consultations dans l’année verront leur reste à charge grimper : autrement dit, les malades chroniques, les personnes âgées, celles et ceux qui souffrent déjà. La ministre elle-même l’admet : pour une personne atteinte d’une maladie chronique, la facture passera « plutôt à 150 qu’à 200 euros ». On appelle cela responsabiliser. C’est en réalité une double peine infligée aux plus fragiles.

À cela s’ajoutent 800 millions d’euros d’économies exigés sur la seule branche accidents du travail et maladies professionnelles, et de nouvelles règles restrictives sur les arrêts maladie dès le 1ᵉʳ septembre. Le tout au cœur de l’été, quand l’attention se relâche. La CGT ne s’y trompe pas et dénonce « un nouveau coup bas du gouvernement contre les malades en plein été ».

La Sécu n’a pas un problème de dépenses

Le pouvoir répète que la Sécurité sociale « dérape ». Les chiffres, eux, racontent une autre histoire. Oui, le déficit a doublé en deux ans pour atteindre 21,6 milliards d’euros en 2025, selon la Cour des comptes un niveau inédit hors années Covid. Oui, il pourrait grimper à 23,2 milliards en 2026. Mais d’où vient réellement ce trou ?

D’un côté, on culpabilise les assurés pour quelques boîtes de médicaments. De l’autre, on ferme les yeux sur le véritable gouffre : 90,1 milliards d’euros d’exonérations et d’exemptions de cotisations offerts aux entreprises en 2023. Les seuls allègements généraux de cotisations patronales sont passés de 20,9 milliards en 2014 à plus de 77 milliards en 2024. Autrement dit, l’État assèche méthodiquement les recettes de la Sécurité sociale depuis dix ans, puis s’étonne qu’elle soit dans le rouge et somme les malades de payer la note.

C’est toute l’imposture du discours gouvernemental que résume Éric Coquerel. Le président insoumis de la commission des Finances de l’Assemblée dénonce un budget qui « ne règle rien » et choisit délibérément de « ne pas toucher aux cadeaux fiscaux faits aux ultra-riches ». Sa ligne est constante : « Je ne suis pas pour couper dans les dépenses mais pour plus de recettes. » Une taxe sur les grandes entreprises rapporterait davantage que tous les rabotages sur le dos des patients réunis.

Le décret, cette arme antidémocratique

Il y a plus grave que la mesure : la méthode. À l’automne 2025, la commission des Affaires sociales de l’Assemblée avait supprimé l’article doublant les franchises. Les voix étaient venues de tous les bancs de l’opposition, du Rassemblement national à La France insoumise en passant par Les Républicains, le Parti socialiste et les écologistes. Faute de majorité, le gouvernement avait dû reculer. Sept mois plus tard, il reprend exactement la même mesure par une voie qui n’exige aucun vote : le décret. Ce que les députés ont refusé, l’exécutif l’impose seul.

« Ce seul doublement des franchises par décret vaut censure », résume le député écologiste Hendrik Davi. Car le procédé est un déni de démocratie assumé : on contourne la représentation nationale précisément parce qu’on sait qu’elle dirait non. Il ne restera aux associations de patients que la possibilité d’attaquer le texte devant le Conseil d’État, une procédure qui dure des mois et ne suspend rien.

Reste une question qui dérange à gauche : comment le gouvernement en est-il arrivé là ? La réponse tient en un mot. Sans majorité, Sébastien Lecornu ne tient que parce que le Parti socialiste a renoncé, à l’automne, à voter la censure. En échange d’un compromis budgétaire, le PS a maintenu en vie un gouvernement qui, à peine l’été venu, reprend d’autorité la mesure que les socialistes affirmaient avoir « arrachée ». La ligne rouge d’hier est devenue le feu vert d’aujourd’hui. À force de refuser de faire tomber Macron, on finit par cosigner sa politique.

Les insoumis, eux, avaient anticipé le coup de longue date. Dès janvier 2024, Caroline Fiat, Mathilde Panot et Hadrien Clouet déposaient une proposition de loi visant précisément à « interdire l’augmentation des franchises médicales par voie réglementaire ». Le texte rappelait une vérité que le gouvernement préfère taire : rétablir la compensation intégrale des exonérations de cotisations rapporterait « presque quatre fois plus que les économies estimées d’un doublement de la franchise ». Autrement dit, la solution existe. Elle ne se trouve pas dans la poche des malades.

Ce que propose l’Union populaire

Face au rouleau compresseur, la gauche insoumise ne se contente pas de dénoncer : elle chiffre. Soumettre les dividendes aux cotisations sociales, comme le proposent les députés LFI, rendrait le système « largement excédentaire, avec 48 milliards de recettes supplémentaires ». Mettre à contribution l’intéressement et la participation, s’attaquer à la fraude patronale aux cotisations estimée à près de 7 milliards, sortir la dette Covid des comptes de la Sécurité sociale : autant de leviers ignorés par un exécutif qui préfère taxer le malade que le dividende.

Le député Hadrien Clouet, en pointe sur le dossier à la commission des Affaires sociales, résume d’une formule la mécanique du pouvoir : « Chaque euro lâché est compensé par 100 euros de repris. » Quant à Jean-Luc Mélenchon, candidat pour 2027, il porte le projet d’une « Sécurité sociale intégrale, gérée par ses cotisants » et le « 100 % Sécu » : le remboursement de tous les soins prescrits, sans passer par les mutuelles privées.

Les syndicats ne disent pas autre chose. La CGT fustige « un nouveau coup bas du gouvernement contre les malades en plein été » et alerte sur la dérive d’un système qu’on veut transformer « en un système assurantiel à l’image du système américain ».

Un choix de société, pas une contrainte technique

Voilà où se joue la vraie bataille de l’automne. Le pouvoir voudrait nous faire croire que 126 milliards d’économies sont une donnée comptable, une nécessité aussi indiscutable que la météo. C’est faux. Financer la Sécurité sociale par le travail ou par le capital, faire payer le malade ou l’actionnaire, protéger l’hôpital ou les niches sociales du patronat : ce sont des choix politiques, et rien d’autre.

La mission Macron n’éclairera aucun débat. Elle fournira une caution savante à une orientation déjà prise. Reste à savoir si le pays acceptera, une fois de plus, qu’on démonte pièce par pièce le plus bel héritage du Conseil national de la Résistance, pendant que les profits, eux, n’ont jamais été aussi bien portants.

L’Insoumission suivra la séquence budgétaire de l’automne et en rendra compte dans ses colonnes. débat.

Leolo Kayser 

Sources:linsoumission.fr

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samedi 25 juillet 2026

Quand Trump instrumentalise la science pour faire la guerre et raye de la carte l’étude du changement climatique – Une analyse de la doctrine de la Maison Blanche en matière de recherche.

 Non content de déstabiliser la scène internationale, en agressant le Venezuela, l’Iran, en renforçant le blocus sur Cuba, Donald Trump s’active aussi à saccager le monde de la recherche états-unien, au plus grand bénéfice de ses amis milliardaires d’extrême droite. Un rapport a été remis au Président Trump par ses plus proches collaborateurs, pour orienter sa politique en matière de recherche par toujours plus de pressurisation du secteur public.

Dans la droite lignée de la politique trumpienne, le rapport préconise également une mise au pas de la recherche publique, qui serait mise au service du privé mais aussi de la politique belliqueuse et guerrière de la première puissance impérialiste. Dans cette fuite en avant pour tenter, en vain, de conserver l’hégémonie américaine, les premières victimes sont les chercheurs eux-mêmes et la lutte contre le changement climatique. Le député LFI Arnaud Saint-Martin et le militant insoumis Mathieu Rateau reviennent sur cette nouvelle saignée de la recherche publique aux États-Unis, et se revendiquent au contraire d’une recherche altermondialiste, libérée de la loi du marché. Notre article.

Un rapport qui légitime les coupes budgétaires dans la recherche

Le président du Bureau de la politique scientifique et technologique (OSTP) de la Maison Blanche a publié ce mois de juillet 2026 son rapport adressé au président états-unien Donald Trump. L’OSTP occupe une place stratégique dans l’architecture gouvernementale du pays. Soumis à la Maison Blanche, le bureau dispose d’une grande influence sur les budgets colossaux de la recherche fédérale.

Censé guider les orientations stratégiques de l’action de l’exécutif d’extrême droite en matière de recherche, le document s’apparente sans surprise à une déclaration de doctrine arrivée en cours de mandat. L’instrumentalisation de la recherche par les pouvoirs politiques réactionnaires n’a rien de nouveau. Le document retient pourtant l’attention, puisqu’il déroule une certaine vision de la rationalisation scientifique alignée avec la doctrine à l’œuvre dans la méga-puissance états-unienne à bout de souffle.

L’empire, en guerre depuis 226 ans cumulés sur ses 250 ans d’existence, se cherche une nouvelle hégémonie. Du détroit d’Ormuz aux laboratoires de recherche, Trump a décidé de montrer les muscles. Rappelons qu’il souhaitait en 2025 réaliser une coupe budgétaire de 55% dans le budget de la National Science Foundation (NSF) ainsi qu’une coupe de 47% dans celui de la NASA, finalement retoquées par le Sénat.

L’ambiance instaurée par la présidence Trump aux Etats-Unis est à l’obscurantisme, ayant conduit de nombreux scientifiques à envisager de quitter le pays. Ce néo-Maccarthysme encourageant une science et des universités mises au pas pour faire rayonner une certaine vision de la nation tue pourtant la recherche de l’intérieur. L’analyse de cette doctrine nous donne plus de détails pour comprendre ce qu’il se joue.

Une stratégie de recherche tournée vers la guerre et le privé.

Personne ne s’attendait à ce que la doctrine trumpiste soit tournée vers l’intérêt général et le progrès humain, ce document nous le confirme. Rappelant à quel point la recherche fut stratégique pour assurer le « triomphe » du pays dans la guerre froide, dont le résultat a produit « la nation la plus prospère de l’histoire de l’humanité » – hyperbole états-unienne s’il en est – la stratégie énonce clairement le rôle de la recherche comme un supplétif des vues belliqueuses du gouvernement. Le mot guerre est présent 15 fois dans le texte, quatre pour militaire.

Le président Trump a ainsi été très clair concernant ses priorités, cherchant à ériger un nouvel « Âge d’or de l’innovation américaine », qui aurait pour but de sécuriser l’hégémonie états-unienne, notamment en matière de nouvelles technologies, face à des rivaux étrangers. L’ennemi est à peine dissimulé, puisqu’une référence explicite est faite à la stratégie chinoise de développement. Le rapport déplore également la récupération par les autres pays des avancées achevées dans les laboratoires états-uniens se retrouvant directement sur le sol des usines étrangères.

Venant de la première puissance capitaliste mondiale, la critique des résultats de la compétition néolibérale est osée. Le document nous propose également une méthode pour instaurer ce nouvel Âge d’or de l’innovation états-unienne. L’OSTP entend effectivement remettre l’individu au cœur de la recherche, car il aurait été écrasé dans son activité par la bureaucratie, limitant les inventions. En clair, la Maison Blanche annonce le grand retour du chercheur, mais libéré des instituts de recherche, c’est le self made man recyclé pour la recherche fondamentale.

Toutefois, ce retour ne se fera pas seul, le recherche n’assurant « ni la puissance nationale ni la vitalité économique », les travaux de recherche sont donc priés de collaborer étroitement avec le secteur privé, cité 14 fois dans le document. La mise au pas de la recherche au service des intérêts financiers achève ainsi sa mue : elle aboutit sur la Mission Genesis, prenant la suite du Projet Manhattan et de le Programme Apollo dans le récit national, censée doubler la productivité et l’impact de la science états-unienne en mettant l’intelligence artificielle pleinement à son service. Les GAFAMX et autres vautours numériques s’en réjouiront sans nul doute, le techno-féodalisme bat son plein.

Le climat et la biodiversité sacrifiés

Si la stratégie de l’OSTP fait la part belle au secteur privé et à la militarisation de la recherche, les sciences climatiques, la protection de la biodiversité, ou tout ce qui aurait trait à la protection de l’environnement sont les grands absents du texte. Aucune mention n’est faite du mot climat, ni du changement climatique, de la biodiversité, et encore moins de la bifurcation écologique. Comme rayés de la carte par le climato négationniste Trump, tous les projets de recherche du pays traitant de ces questions en pâtiront d’une manière ou d’une autre. La tendance annoncée par la nomination d’un magnat de la fracturation hydraulique comme secrétaire à l’énergie en 2024 se confirme.

L’appétit trumpiste pour les hydrocarbures aura conduit les Etats-Unis à montrer leur visage le plus belliqueux du Venezuela jusqu’en Iran. Pas surprenant venant d’un président dont l’une des premières décisions aura été de retirer les Etats-Unis de l’Accord de Paris. En opposition avec les enjeux climatiques contemporains, la recherche états-unienne servira donc toujours plus le capitalisme fossile, nourrissant un écocide aux conséquences mondiales. D’ailleurs, si la France brûle, c’est aussi le cas du continent américain avec des méga-feux au Canada dont les fumées se sont fait ressentir jusqu’à New-York.

C’est pourquoi il est crucial que cette information circule : la France a aussi son lot de climato-négationnistes d’extrême droite. A l’heure où les gens subissent de plein fouet des vagues de canicule successives, n’oublions pas que certains pourraient une fois arrivés au pouvoir annuler des programmes de recherche fondamentaux indispensables pour comprendre le changement climatique qui provoque l’intensification de ces phénomènes.

La vision insoumise : pour une diplomatie scientifique altermondialiste !

Avec cette stratégie, ce sont deux visions de l’universalisme et du rôle de la recherche qui se confrontent. L’une, portée par l’extrême droite états-unienne, traduit la tentation d’une hégémonie et la volonté d’un rapport de force permanent. Le rapport de l’OSTP déplore avec suffisamment de clarté la perte du statut de puissance incontestée dans le domaine de la recherche, remettant aux goût du jour une ambiance de guerre froide mobilisant les agences héritées de cette période face à un nouveau bloc ennemi, avec la Chine pour moteur.

Le risque est là, puisque le rapport l’annonce, « notre dominance scientifique est en danger. ». Et de ce risque émerge un objectif pour la puissance en perte de vitesse : reconquérir une hégémonie grâce à la mise au pas de l’intelligence artificielle pour la découverte scientifique « à un niveau qu’aucune autre nation ne pourra égaler. ».

À rebours de ce tout compétition et de la conception d’une recherche soumise aux objectifs lucratifs et belliqueux, nous défendons avec les insoumis une recherche publique exigeante, tournée vers l’intérêt général et les nouvelles frontières de l’humanité. La recherche française doit également participer d’une forme de diplomatie scientifique altermondialiste. C’est à ce prix que nous pourrons nous préparer aux chocs écologiques à venir.

Un outil est déjà disponible en France pour mettre en œuvre une diplomatie scientifique de grande ampleur : il s’agit de l’Institut de recherche et de développement (IRD). Il est aujourd’hui menacé d’une dissolution dans le Centre national de recherche scientifique (CNRS), risquant ainsi de perdre une connaissance de la coopération internationale et de domaines stratégiques clés pour notre pays, comme l’adaptation au changement climatique. Les insoumis apportent tout leur soutien aux 2300 scientifiques qui y travaillent. A l’heure où l’obscurantisme gagne du terrain sur le plan international, nous devons défendre le paradigme d’une recherche publique au service de nos causes communes.

Pour aller plus loin : « Les étudiants sont transformés en chair à canon » : le cri d’alarme du député LFI Arnaud Saint-Martin


Sources:linsoumission.fr (Par Arnaud Saint-Martin, député de Seine-et-Marne et Mathieu Rateau, militant insoumis. )

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vendredi 24 juillet 2026

Le diabète n’est pas une fatalité : chronique d’une maladie politique.

 

Diabète, obésité, maladies cardio-vasculaires : en France, ces pathologies ne cessent de progresser. On les présente souvent comme des dérives individuelles : manque de discipline, mauvaise alimentation, sédentarité. Mais cette lecture morale masque l’essentiel : le diabète est devenu une maladie sociale, produite par l’organisation même de notre système alimentaire.

Dans un pays qui se revendique de la gastronomie et du « bien manger », la réalité est paradoxale : l’alimentation industrielle est devenue la norme, et avec elle, une épidémie silencieuse de maladies chroniques. Jean-Luc Mélenchon, candidat de la France insoumise à l’élection présidentielle, est bien le sujet des maladies politiques à bras-le-corps. 

Une explosion du diabète, loin d’un hasard biologique

Le constat est massif : la prévalence du diabète a fortement augmenté depuis les années 1990, et les projections annoncent qu’un adulte sur dix pourrait être concerné d’ici 2045. Cette progression n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans un continuum avec l’obésité, dont les formes sévères ont été multipliées par plusieurs facteurs en quelques décennies.

Mais réduire cette dynamique à des comportements individuels serait une erreur analytique. Car ce que l’on appelle « diabète de masse » est profondément corrélé à la transformation de notre système alimentaire : généralisation des produits ultra-transformés, densité calorique élevée, excès de sucres ajoutés, omniprésence des additifs, et baisse de la qualité nutritionnelle des produits accessibles.

Pour aller plus loin : Maladies chroniques : Jean-Luc Mélenchon pointe la responsabilité du capitalisme dans la dégradation de la santé humaine

Une maladie des inégalités sociales

Serait-ce de la faute des pauvres et de leurs mauvaises habitudes ? Absolument pas, selon la sociologie qui analyse ces inégalités comme des injustices environnementales. Elles sont définies par Razmig Keucheyan comme « l’accès inégal aux ressources naturelles, mais aussi par l’exposition différenciée des groupes sociaux aux nuisances ou aux “risques” environnementaux, comme les pollutions ou les catastrophes naturelles et/ou industrielles ».

On ne « choisit » pas librement de manger ce qui rend malade. On y est socialement orienté. Les données sont constantes : les populations les plus modestes sont beaucoup plus exposées. Les 10 % les plus pauvres ont environ trois fois plus de risques de développer un diabète que les 10 % les plus riches.

En fait, l’alimentation saine est devenue un luxe. Les produits frais, peu transformés, biologiques ou simplement équilibrés sont souvent plus chers, plus difficiles d’accès, ou situés dans des circuits éloignés des quartiers populaires et périphériques. À l’inverse, les produits les moins chers sont aussi les plus dégradés sur le plan nutritionnel : riches en sucres rapides, en graisses saturées, en sel, et conçus pour être hyper-appétents.

Le diabète devient alors l’expression biologique d’une organisation sociale : ce que l’on appelle parfois une injustice environnementale appliquée à l’alimentation.

Le rôle central de l’agro-industrie

L’augmentation du diabète est indissociable du développement de l’industrie agroalimentaire.

Cette industrie a transformé l’alimentation en produit industriel standardisé. Elle optimise la rentabilité en augmentant la durée de conservation, en réduisant les coûts de production et en maximisant l’attractivité gustative par le sucre, le sel et les graisses. Dans ce système, la santé n’est pas un objectif central. Elle devient une externalité.

Les recherches de Daniel Benamouzig et Joan Cortinas Munoz dans Des lobbys au menu. Les entreprises agro-alimentaires contre la santé publique ont documenté les stratégies de certaines grandes entreprises : production d’incertitude scientifique, financement de contre-expertises, lobbying actif, et « healthwashing » consistant à se présenter comme acteurs de la santé publique.

« L’épidémie » comme crise sanitaire collective – Repolitiser le diabète et agir sur l’environnement alimentaire

Le diabète est souvent traité comme une maladie chronique individuelle nécessitant un suivi médical et des ajustements de mode de vie.

Cette individualisation a un effet central : elle dépolitise la maladie. Elle évacue les questions structurelles : qui produit l’alimentation ? Dans quelles conditions ? Avec quelles contraintes économiques ? Pour quels intérêts ? Elle transforme un problème collectif en problème personnel.

Comprendre le diabète comme une maladie sociale et comme le résultat de rapports de force économiques et politiques ouvre une autre perspective : celle de l’action collective.

Agir sur le diabète ne peut pas se limiter à soigner les individus. Cela implique de transformer l’environnement alimentaire lui-même. Cela signifie : réduire la place des produits ultra-transformés dans l’alimentation quotidienne, rendre accessibles des aliments de qualité à tous les niveaux de revenus, réorganiser la restauration collective, repenser les circuits de production et de distribution, et réguler plus fortement les industries agroalimentaires.

C’est précisément dans cette perspective que s’inscrit le programme porté par La France insoumise, notamment dans son projet L’Avenir en commun, qui fait de la planification écologique et de la bifurcation du système alimentaire un axe central des politiques publiques. L’alimentation y est pensée non comme un marché laissé à la seule logique du profit, mais comme un bien commun universel relevant de la décision démocratique.

Une maladie du système

Le diabète n’est pas seulement une maladie métabolique. C’est une maladie sociale, économique et politique.

Il est l’un des marqueurs les plus nets d’un système alimentaire profondément inégalitaire, où les logiques de profit structurent ce que nous mangeons, et donc ce que nous devenons.

Face à cela, la question n’est pas seulement médicale. Elle est politique : comment produire une société où l’alimentation ne fabrique plus de la maladie, mais de la santé ?

Sources:linsoumission.fr  (Par Lilian Davy)

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jeudi 23 juillet 2026

« Notre espèce est menacée par des choix politiques » – L’entretien de Jean-Luc Mélenchon au média Reporterre.

 Mélenchon. La canicule et ses conséquences, éco-régions et planification écologique, alliances politiques en vue de l’élection présidentielle, exercice du pouvoir, maladies politiques, intelligence artificielle… Dans un long entretien au média Reporterre, le candidat de LFI à la présidentielle a pu développer sa vision politique sur de nombreux sujets. Il en appelle à « un accord global et au carré sur la présidentielle, les législatives et les écorégionales de 2028 ». « Après l’heure, ce ne sera plus l’heure », souligne-t-il. L’insoumission retranscrit dans ses colonnes l’entretien initialement publié sur le site de Reporterre.

« Les plus grandes crises révolutionnaires ont lieu quand l’État n’est plus capable d’assumer ce qui est considéré comme les besoins vitaux » – Jean-Luc Mélenchon

À son commencement, le 17 juin, personne n’imaginait l’ampleur historique que la canicule allait prendre. Face au moment qu’il définit comme un « choc pire que celui entraîné par la pandémie de Covid-19 », Jean-Luc Mélenchon s’inquiète de « l’impact psychologique et social » que cette canicule aura dans les vies des plus fragiles. « Les plus grandes crises révolutionnaires ont lieu quand l’État n’est plus capable d’assumer ce qui est considéré comme les besoins vitaux », alerte le candidat à l’élection présidentielle.

Estimant qu’il « faut s’obliger à penser le temps long », le leader insoumis entend développer son concept d’« écorégions ».

Il tend au passage la main aux écologistes en proposant « un accord global et au carré sur la présidentielle, les législatives et les écorégionales de 2028 » et leur laisse quelques semaines pour se manifester. « Après l’heure, ce ne sera plus l’heure », prévient-il.

Pour aller plus loin : La dynamique de Mélenchon s’amplifie : ce sondage le donne à 16 %, au second tour face à Marine Le Pen

Reporterre — Comment faites-vous pour vous préserver de la chaleur à Paris ? Avez-vous de la climatisation chez vous ou dans votre bureau ?

Jean-Luc Mélenchon — Non. Mais j’ai acheté plusieurs ventilateurs à la précédente canicule. Et je bois beaucoup d’eau. Mais je suis sidéré par l’ampleur des dégâts liés aux canicules. Leur portée profonde n’est pas encore mesurée. Mais le choc sera sans doute pire que celui entraîné par la pandémie de Covid-19. Les incendies sont des catastrophes avec des conséquences pendant au moins une décennie. Et nous allons aussi affronter des choses moins évaluables : l’impact psychologique et social. Je pense à l’onde de choc entraînée par les milliers de morts qui bouleversent des milliers de familles. Je pense aux personnes lourdement perturbées face au surpeuplement dans un lieu surchauffé et à leur sentiment d’abandon.

« Je pense à l’onde de choc entraînée par les milliers de morts »

Car tout le monde n’est pas logé à la même enseigne ! Les cités HLM accumulent. Elles sont la plupart du temps situées proches du bruit et des pollutions d’une voie rapide et sont de véritables bouilloires thermiques ! Les habitants sont sans moyen de protection. Toute cette souffrance sociale est incomprise par les dominants, qui ne savent ni la nommer ni la prendre en compte.

Reporterre – Les incendies, les décès… La France traverse l’une des crises climatiques les plus graves de son histoire. Pensez-vous que cela peut contribuer à un sursaut écologique ?

Jean-Luc Mélenchon — Oui. La culture politique populaire va être nourrie d’une nouvelle prise de conscience ! Les gens souffrent de la chaleur, de l’enfermement et du sentiment d’abandon. Ils voient combien les « importants » s’en moquent car ils vivent au frais. Cela aura beaucoup d’effets politiques. Les plus grandes crises révolutionnaires ont lieu quand l’État n’est plus capable d’assumer ce qui est considéré comme les besoins vitaux. Alors la société se dit : le contrat social est rompu, il n’y a plus d’État, « qu’ils s’en aillent tous ».

Emmanuel Macron a doublé le budget des armées en dix ans, mais la France ne dispose toujours pas d’un nombre suffisant de Canadair. En France, on sait faire le meilleur avion de combat du monde, mais on n’est toujours pas capable d’en construire un pour ramasser de l’eau et aller la jeter en vrac sur des arbres ! Comment est-ce possible ? Les gens ne peuvent pas croire que ce soit un hasard.

Reporterre – Fin juin, lors de la première canicule, le débat a été phagocyté par le Rassemblement national et son « plan clim », qui prévoyait la climatisation des bâtiments publics et le remboursement des pompes à chaleur réversibles. Vos propositions sont-elles fondamentalement différentes ?

Jean-Luc Mélenchon — Je crois bien. Il faut arrêter d’annoncer des propositions pour les dix prochaines minutes ou le prochain JT de 20 heures. Il faut s’obliger à penser le temps long. Faut-il mettre des climatiseurs dans les Ehpad ? Bien sûr. Faut-il de la climatisation dans les écoles ? Bien entendu. Mais ce n’est pas le sujet de fond. Il faut que le bâti soit transformé car rien n’est actuellement prêt pour l’isolation des logements. Cela fait des milliers d’années qu’en Méditerranée les logements sont construits de façon à maîtriser la chaleur. Par exemple avec des cours centrales qui créent des puits de fraîcheur. Inspirons-nous des savoir-faire ! Une réforme de fond est nécessaire pour repenser tout notre modèle de société.

Désormais, il faut le dire : non, vous n’aurez plus jamais une année sans canicule. Ça n’existera plus ! Le changement climatique met au défi toute la civilisation humaine. Tout doit changer. Y compris la forme et le fonctionnement de l’État.

Reporterre Début juillet, vous dévoiliez votre proposition de remplacer les régions actuelles par treize écorégions organisées autour des bassins versants. En quoi le niveau régional serait plus adapté pour protéger l’eau, l’air, la terre et la biodiversité ?

Jean-Luc Mélenchon — Les treize régions créées par François Hollande sont vouées à l’absurde compétition « d’attractivité des régions en Europe ». Elles doivent être remplacées. L’idée des écorégions figurait déjà dans notre programme de 2022. Nous nous étions inspirés des travaux des penseurs de l’écologie politique et du concept de biorégions. Mais nous n’étions pas parvenus à en faire un sujet de débat.

Nous voulions aussi coller à la réalité culturelle des populations pour rendre l’idée acceptable. Le but est de confier à ces nouvelles structures la gestion complète du cycle de l’eau, des politiques liées à sa qualité, la protection des sols, la biodiversité, les forêts, la qualité de l’air, les mobilités, la prévention des risques climatiques.

Pour autant, nous ne croyons pas à un découpage limité aux bassins versants pris en compte par les agences de l’eau. Cela reviendrait à créer sept super grandes écorégions. L’une d’entre elles étant même faite de l’ensemble des territoires d’outre-mer… Cela effacerait la réalité culturelle vécue par les gens. Donc nous travaillons à un découpage mieux centré sur les « sous-bassins versants ».

Reporterre La France insoumise était présente, samedi 11 juillet, à la mobilisation contre le canal Seine-Nord Europe. Pourquoi s’opposer à un projet fluvial dont l’un des principaux arguments est la décarbonation du transport de marchandises puisqu’il s’agit de transporter des marchandises sur l’eau plutôt que sur des routes ?

Jean-Luc Mélenchon — Ne laissons pas repeindre en vert des choses qui ne le sont guère. Le canal Seine-Nord n’est pas un canal écologique quand il demande de déblayer dix fois plus de terre que pour creuser le tunnel sous la Manche, éradiquer des centaines d’espèces vivantes et détruire 3 000 hectares arables ! Ici, nous partageons la vision des associations depuis longtemps. Et nous la plaçons dans un registre plus large d’aménagement du territoire. Actuellement, les marchandises provenant d’Asie remontent du canal de Suez jusqu’à Rotterdam. Elles devraient débarquer à Fos-Marseille.

Avec la fonte des glaces, de nouvelles voies marines vont aussi s’ouvrir au nord. Il faut donc raisonner sur le long terme pour les futures grandes voies de liaisons coûteuses comme les canaux. Pour les navires passant au nord, pourquoi ne pas les faire débarquer au port du Havre qui peut être connecté directement avec la Seine ? Actuellement, les vagues de mer empêchent les bateaux fluviaux d’accoster au port du Havre. Alors créons un passage direct pour résoudre ce problème. L’investissement ne coûte pas tant que ça et il fonctionnera pour des siècles.

Reporterre Vous multipliez depuis plusieurs semaines les appels aux Écologistes. C’est une stratégie très différente des alliances élargies au Parti socialiste (PS) et au Parti communiste français (PCF) lors des législatives de 2022 (Nupes) et de 2024 (Nouveau Front populaire). Votre démarche fonctionne-t-elle et peut-elle produire un élan similaire à ces unions qui avaient remporté de bons scores et suscité beaucoup d’espoir à gauche ?

Jean-Luc Mélenchon — Souvenez-vous-en : c’est nous, les insoumis, qui avons proposé de faire la Nupes en 2022, après avoir réuni 22 % des votes à la présidentielle alors que les socialistes avaient fait 1,7 %, les communistes 2,2 % et les écologistes 4,6 %. Ces organisations étaient à terre. Avec nous, elles ont obtenu chacune un groupe parlementaire !

Mais tout a immédiatement dégénéré. Les uns nous ont traités d’« hégémonistes », d’autres ont dit qu’ils ne partageaient pas nos valeurs quand nous défendions les jeunes des révoltes urbaines après le tir policier qui a tué Nahel [le 27 juin 2023]. Nous avons surmonté tout cela. En 2024, où nous avons offert une deuxième fois un accord : le NFP. Mais le travail sur le programme commun s’est, alors, encore plus mal passé avec les socialistes. Puis ce fut leurs dix refus de censurer les gouvernements Macron…

Et les calomnies ont recommencé. Nous serions « pro-Russes », « pro-Chinois », et ainsi de suite. Puis il y a eu le génocide à Gaza. Un crime structurant aussi bien moralement que politiquement. Nous avons dû faire face à une stratégie politique visant à fracturer la gauche. Par exemple en instrumentalisant la question de l’emploi ou non du mot « terrorisme » pour parler du 7 octobre. Nous avons été pourchassés à la moindre occasion pour « apologie du terrorisme », sans jamais aucun soutien des composantes du NFP qui croyaient y trouver une bonne différenciation.

Depuis deux mois, la campagne contre nous a repris sur le thème « Mélenchon est sûr de perdre au second tour ». Ici [le premier secrétaire du PS] Olivier Faure et François Hollande aident directement au vote RN du second tour. Ils ont fait des dégâts considérables parmi leurs électeurs et chez les insoumis. Beaucoup ne veulent plus ni du PS ni de sa préférence pour le centre et la droite.

Actons l’échec de la « recomposition unitaire de toute la gauche » que nous voulions. Que vienne avec nous qui veut ! On verra qui répond dans un délai utile. L’essentiel est ailleurs. Il faut assumer la situation inédite en cours : une menace de guerre généralisée, une catastrophe climatique et bientôt une crise financière. Il s’agit d’animer une alternative dans les consciences de millions de gens.

Reporterre Est-ce différent avec Les Écologistes ?

Jean-Luc Mélenchon — Oui, complètement.

La social-démocratie et le communisme, qui formaient la gauche historique, se sont effondrés parce qu’ils n’ont plus d’autre logiciel que leur survie d’organisation. La social-démocratie, pour exister, avait besoin de syndicats forts qui négocient avec une bourgeoisie nationale des avantages pour les travailleurs les plus qualifiés. Cette situation a disparu.

Le communisme a besoin que l’accumulateur de la plus-value soit aussi le propriétaire des moyens de production et puisse être directement dépossédé. Cela n’est plus opérant aujourd’hui. Les fonds de pension comme BlackRock et le capitalisme transnational, globalisé et numérisé, ne se limitent plus à un lieu de production.

Nous, nous avons revu tout notre logiciel en partant de ce que la vie nous faisait découvrir. À savoir que l’écologie politique avait raison : la refondation du collectivisme doit s’appuyer sur la conscience et la maîtrise des biens communs menacés. Quand chacun s’accorde pour protéger les biens communs [comme l’eau, les forêts, le vivant], cela produit plus de « communisme spontané » que n’importe quelle discussion pendant des heures sur l’exploitation capitaliste. Aujourd’hui, la conscience populaire, c’est-à-dire la manière dont les gens fabriquent leur conviction, en est là. C’est une grande révolution culturelle.

Les verts sont les seuls capables d’avoir comme nous un programme et une perspective de société. Nous l’avons vu lorsque nous avons invité Cyrielle Chatelain, présidente du groupe Écologiste et Social à l’Assemblée nationale, en avril. Elle travaille sérieusement. Nous le voyons également sur le terrain, dans les luttes contre les grands projets inutiles, etc. Quand nous y croisons d’autres responsables politiques, ce sont des verts. Une nouvelle gauche d’action a surgi, elle est faite d’insoumis et de verts, tous écologistes.

Nous ne renonçons donc pas à une stratégie unitaire. Notre main tendue, c’est la « Nouvelle alliance populaire ». Mais nous devons continuer à faire campagne, à avancer, à gagner des votes. Nous ne voulons pas nous enfermer dans les palabres. Les uns et les autres vont y réfléchir sans pression de notre part. Nous avons encore deux ou trois mois à patienter. Après, on fera ensemble ou seuls, mais toujours aussi déterminés.

L’offre que nous faisons est adressée au parti Les Écologistes lui-même, sur la base du programme de la Nupes. Nous ne souhaitons pas que nos partenaires se dissolvent dans nos rangs en nous rejoignant. Chacun reste lui-même pour être convaincant. Si des verts se mettent en mouvement pour faire cause commune avec nous, cela passera par un accord global et au carré sur la présidentielle, les législatives et les écorégionales de 2028. De toute façon, des groupes ad hoc comme les « verts populaires » ou « les communistes insoumis » se déploieront. On verra bien.

C’est maintenant à chacun de décider s’il se met en mouvement ou pas, s’il préfère s’allier au PS ou rester seul. Nous ne nous en mêlons pas. Notre train redémarre à nos Amfis [l’université d’été de La France insoumise]. Après l’heure, ce ne sera plus l’heure.

Reporterre Si vous parvenez à l’Élysée, il est probable que vous affrontiez des vents contraires, voire une alliance du monde de la finance, des affaires, et même de certaines institutions pour entraver votre action. Comment gouverner dans ces conditions et, à titre personnel également, au regard de votre caractère décrit comme tempétueux ?

Jean-Luc Mélenchon — Me réduire aux ragots sur mon caractère est très limite. Comment quelqu’un qui aurait un caractère insupportable, qui serait un « tyran » ou même un « gourou » comme j’ai pu le lire, pourrait-il avoir réussi à agglomérer des gens aussi nombreux, aussi jeunes et divers, une équipe aussi large et qualifiée, capables d’avancer ensemble sans dispute ? La médisance vient des jaloux. À La France insoumise, nous choisissons d’être disciplinés et bosseurs. La querelle permanente des égos chez les autres ne nous attire pas. Et nous avons toujours respecté les divergences de vue, toujours délibéré et voté sur presque tout.

Encore ce mois-ci, il y a eu par exemple une clause de conscience sur la fin de vie et récemment sur l’autonomie de la Corse. Quant à moi, j’ai montré combien je pouvais renouveler ma vision, assumer de nouveaux paradigmes, rassembler des gens, trouver les mots d’ordre mobilisateurs et assumer les provocations utiles lorsque la conflictualité s’impose. Mais je ne cède jamais au chantage d’un pouvoir de nuisance. Et puis, personne ne sera obligé de participer au gouvernement !

Quant à la façon de gouverner en cas de victoire, nous nous y préparons de manière méthodique. Nous devinons les attaques possibles des fonds de pension et de ceux qui détiennent la dette publique. Ils profiteront peut-être de l’occasion pour vouloir prendre aux Français davantage d’argent. La riposte aura lieu alors. Nous avons prouvé combien nous sommes capables de tenir bon dans l’épreuve ! Après le 7 octobre 2023, nous n’avons jamais cédé, si violente qu’ait été la pression ! Cela parce que nous avions une position juste : le droit international [1].

D’ici là, nous continuons à élaborer nos plans d’investissements domaine par domaine, réforme par réforme.

Enfin, nous ne nous laisserons pas isoler. Nous chercherons des alliances pour des causes communes, en Europe et dans le monde, sur l’orientation du non-alignement. Le matériel de guerre sous contrôle des Américains sera libéré. Nous refuserons également la proposition des Allemands de constituer une superarmée car en toute hypothèse aucune guerre conventionnelle ne devra jamais avoir lieu en Europe. Les Russes doivent évacuer l’Ukraine. Pour cela, il faut nous donner des garanties mutuelles de sécurité. Il faut engager la discussion avec la Russie pour la réintégrer dans la coopération avec les Européens, et ne pas la laisser collée aux Chinois ou même aux Iraniens comme aujourd’hui. Avec la Chine, nous visons un partenariat actif.

Reporterre On voit que les questions de maladies environnementales sont devenues un axe important de votre campagne. Comment les enrayer ?

Jean-Luc Mélenchon — Ces maladies sont un signal d’alerte politique. Voyez comment, avec la loi d’urgence agricole, des parlementaires votent de sang-froid l’autorisation d’un produit qui atteint le cerveau des fœtus ! Cela quand nous avons déjà 1 couple sur 5 qui n’arrive pas à avoir d’enfant ! L’espèce humaine elle-même est menacée. Ces maladies parlent une langue commune pour tous les êtres humains. Nous avons donc une audience de masse sur ce sujet.

Quand on comprend que le diabète ou le cancer sont d’origine politique, on sait qu’il faut engager des décisions de long terme. Arrêter d’empoisonner la terre et refuser l’importation de produits cultivés avec des pesticides interdits chez nous. Cela nous oblige à regagner notre souveraineté alimentaire et donc à désobéir aux règles européennes. Le jour où nous le ferons, d’autres suivront, j’en suis certain, et les règles devront changer partout.

Enfin, les maladies environnementales modifient complètement le compromis social. Pour y répondre, l’instrument, ce sera le plan, organisé sur l’impératif écologique qui doit devenir premier. Les acteurs économiques qui entrent dans le plan seront aidés. Ceux qui ne veulent pas en gardent le droit. Mais ils ne seront pas aidés. Et on le leur rappellera à chaque demande…

Reporterre Êtes-vous favorable à un moratoire sur les projets de data centers et à un ralentissement du développement de l’intelligence artificielle (IA) ?

Jean-Luc Mélenchon — Oui, avec plusieurs précautions inscrites dans la loi que nous préparons.

L’intelligence artificielle offre des possibilités considérables, pour le capital comme pour le travail, les réactionnaires ou les humanistes. C’est un choc équivalent à ce qu’a été l’invention de la machine à vapeur et ensuite du moteur thermique. Nous devons être capables de stocker de manière souveraine nos données. Il faut donc d’abord un moratoire sur la construction des centres de données destinés à des entreprises privées étrangères, soumises au droit américain.

Ensuite, ces data centers soulèvent une question écologique importante. Ils consomment énormément d’énergie et aggravent les conflits d’usage de l’eau. On ne peut pas l’ignorer.

Troisièmement, l’IA va supprimer des milliers d’heures de travail nécessaires. La question posée est donc : est-ce qu’on décide de répartir du chômage ou du temps libre ? Je fais le choix optimiste. Cela réglerait la grande crise que le capitalisme a créée, en imposant que les tâches de reproduction sociale soient faites à titre gratuit par des gens, principalement les femmes, qui doivent assumer en même temps un travail salarié. Bref : la bataille de l’Histoire semblait perdue pour nous après la débandade du communisme d’État et de la social-démocratie ! Nous retrouvons un rôle central dans l’Histoire. Nous avons les outils pour nous passer du capitalisme. C’est une opportunité extraordinaire.

Sans être aveuglés par elle, ne pensons pas que la technique soit mauvaise en soi. Mais on a déjà vu par le passé des pulsions conservatrices parmi des gens sympathiques. Platon critiquait l’écriture de peur qu’elle nous fasse oublier d’entraîner notre mémoire…

Sources:linsoumission.fr

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