''Il existe des conceptions vulgaires tout à fait suffisantes pour la vie pratique:elles doivent même être la nourriture des hommes.Elles ne suffisent cependant pas à l’intelligence''.
Immigration. Sur le dos de milliers de vies
humaines, une vaste opération de manipulation est en cours, initié et
coordonné par l’extrême droite européenne, et derrière laquelle court la
macronie. Dans la ville espagnole de Ceuta, en Afrique du Nord, le
vestige de l’empire colonial espagnol voit entrer en son sein près de 60
000 migrants venus du Maroc voisin. Prétextant un soi-disant appel
d’air provoqué par des régularisations de sans-papiers par le
gouvernement, l’extrême droite espagnole suivie de ses complices
européennes dénonce une « invasion migratoire », une « déferlante » sur
l’Europe. Seul hic : le plan de régularisation a pris fin il y a un mois.
Au mépris total des milliers de réfugiés à Ceuta, et des 57 malheureux morts noyés
– bilan qui s’alourdit d’heure en heure – en tentant de traverser le
détroit de Gibraltar, l’extrême droite de toute l’Europe, avide de sang
frais, se jette sur l’occasion. La Première ministre italienne,
d’extrême droite, et son homologue danoise, sociale-démocrate (!) ont
demandé la suspension de l’Espagne de l’espace Schengen, qui garantit la
libre circulation des personnes dans ses limites. Elles sont reprises
sans hésiter par Le Pen et Bardella, trop heureux de déverser leur haine
raciste comme on vide ses poubelles.
A
Ceuta, des milliers de personnes affluent, fuyant la misère, prêtes à
tous les risques pour rêver d’une vie meilleure. 57 sont déjà mortes.
Nos esprits et nos cœurs se tournent vers elles, vers les milliers
d’hommes, de femmes, d’enfants qui, depuis des années, ont trouvé la… https://t.co/IUR8LZ24H3
Problème : Ceuta est exclue de l’accord de de Schengen pour la libre circulation des personnes. Alors que 40 000 migrants sont déjà repassés au Maroc,
le RN dénonce tout de même une « invasion migratoire », jusqu’à
reprendre le pire du complotisme raciste contre l’immigration. Notre
article.
La fumisterie du RN et l’opportunisme des macronistes sur l’immigration
En bons nationalistes, le RN prend ses
consignes…à Washington, puisque leurs éléments de langage sont ceux de
Donald Trump, un véritable copier-coller. Mais Jordan Bardella, si
surprenant que cela puisse paraître, mobilise aussi des références plus «
littéraires », en dénonçant un « changement de peuple
» en cours à Ceuta. Il aura lu les fiches écrites par ses assistants,
ou bien le temps libre qu’il passe à ne pas travailler lui auront permis
de lire Renaud Camus, chantre de la théorie du complot raciste du Grand
Remplacement : le « changement de peuple » est le titre d’un de ses
livres. Du suprémacisme blanc bon teint.
Le président du RN reste dans le complotisme en dénonçant une action « coordonnée »
(par qui ? le mystère demeure…) « d’invasion du territoire européen ».
Marginalisé au RN depuis l’annonce de candidature de Le Pen, Bardella
ressort du bois pour se distinguer de la patronne en étalant son racisme
et la dépasser sur sa droite sur l’immigration et le racisme. Il faut
le faire !
À Ceuta, des dizaines de personnes sont mortes noyées.
J’adresse à leurs proches et leurs familles ma solidarité.
Au gouvernement espagnol : tout notre soutien dans l’épreuve.
Honte au RN et aux macronistes qui n’ont que l’abjection pour réponse face au drame humain. https://t.co/4oLj4ejpwm
Jamais en manque de politiques xénophobes,
le gouvernement, Macron et le ministre de l’Intérieur Nunez en tête,
déploie des efforts considérables pour courir après l’extrême droite.
Même si 1000 km séparent Ceuta de la France, Nunez a annoncé renforcer
les contrôles aux frontières…alors que 25 000 réfugiés sont déjà
repassés au Maroc.
Pire encore, Macron propose de mettre
Frontex, l’agence européenne spécialisée dans la chasse aux migrants, à
contribution pour faire ce qu’elle sait faire de mieux : traquer des
êtres humains qui risquent leur vie à des milliers de km de chez eux.
Pas étonnant que son ancien directeur, Fabrice Leggeri, soit
actuellement eurodéputé RN, et visé par une enquête pour complicité de crimes contre l’humanité.
Extrême droite et extrême centre sont
bonnet blanc et blanc bonnet : même racisme, même inhumanité au coeur de
crises humanitaires. Leur panique à la seule pensée d’accueillir 60 000
réfugiés trahit leur xénophobie. La seule idée d’accueillir une
personne pas assez blanche pour eux leur est insupportable, alors que la
France se grandirait à prendre sa part dans l’accueil de ces migrants.
Comme l’a rappelé Jean-Luc Mélenchon, «
Le problème concret à régler est de discuter avec le Maroc de la
protection de la frontière entre lui et Ceuta. Et d’assurer le retour ou
la suite maîtrisée du trajet pour les autres ». La politique française
sur l’immigration doit être centrée sur le sauvetage et non la
persécution des réfugiés et en l’occurrence, se porter aux côtés de
l’Espagne et organiser l’aide humanitaire.
Monsieur
Bardella devrait s'abstenir de commenter des sujets qu'il ne comprend
pas. Répéter les arguments de Trump est ridicule. L'afflux a lieu à
mille kilomètres de notre frontière. Ceuta est en Afrique. Les gens sur
l'enclave de Ceuta ne peuvent passer le détroit de Gibraltar… https://t.co/rn1JHgAQJ6
Photographie
montrant des soldats de l'armée américaine observant l'inhumation dans
une fosse commune de Lakotas, tués par l'armée américaine lors du
massacre de Wounded Knee, le 29 décembre 1890.
L'impérialisme américain. Le 4
juillet 2026, les États-Unis ont fêté leurs 250 ans devant le plus grand
feu d’artifice de leur histoire. Au même moment, l’armée américaine
bombardait l’Iran pour la sixième nuit consécutive, la campagne de
frappes contre des embarcations dans les Caraïbes atteignait 221 morts,
et la Cour suprême achevait de vider le Voting Rights Act de 1965 de sa
substance. Le 28 janvier dernier, devant la presse internationale,
Jean-Luc Mélenchon avait posé le diagnostic : les États-Unis sont « un
empire agressif né d’un génocide ». Deux siècles et demi plus tard, la
machine tourne toujours. Elle a seulement cessé de s’excuser.
Il fallait voir la fête. Un million de
personnes attendues sur le National Mall, des « Freedom Trucks »
sillonnant le pays depuis des mois, et un président octogénaire
transformant l’anniversaire d’une nation en meeting personnel.
L’organisation avait été confiée à Freedom 250, structure étroitement
liée à Donald Trump. Le résultat tient de la réécriture assumée : une Amérique blanche et chrétienne, purgée de l’esclavage et des massacres des peuples natifs.
Ce n’est pas un détail de mise en scène.
La Maison-Blanche a exigé des « corrections » dans huit musées de la
Smithsonian Institution, sous peine de coupes budgétaires. Les pièces
commémoratives célébrant l’abolition, le suffrage des femmes et les
droits civiques ont été retirées du programme au nom de la lutte contre
le « wokisme ». Un décret présidentiel porte même un nom digne d’Orwell :
« Restaurer la vérité et la raison dans l’histoire américaine ».
On efface les victimes avant de recommencer. Il faut donc rappeler ce qui est effacé.
Un Empire né d’un génocide
Les chiffres existent, et ils sont
désormais officiels. En juillet 2024, le ministère de l’Intérieur
américain a publié le rapport final de son enquête sur les pensionnats
pour enfants autochtones. Bilan : au moins 973 enfants morts dans 417 pensionnats fédéraux répartis sur 37 États, entre 1819 et 1969, et 74 sites de sépulture. Le Washington Post
en a documenté plus de 3 100. Vingt-trois milliards de dollars ont été
engloutis dans cette entreprise d’assimilation forcée. Un président des
États-Unis a présenté des excuses en octobre 2024. Deux ans plus tard,
son successeur finance des camions qui expliquent que tout cela n’a pas
vraiment eu lieu.
Avant les pensionnats, il y eut la
dépossession. L’Indian Removal Act de 1830 et la Piste des Larmes. Sand
Creek en 1864, où un colonel massacre un campement de femmes, d’enfants
et de vieillards. Wounded Knee en 1890, environ trois cents Lakotas tués
par la 7e cavalerie. Le Dawes Act de 1887, qui fait perdre aux nations
autochtones les deux tiers de leurs terres. Les études démographiques
les plus récentes, publiées dans la revue PNAS, confirment un
effondrement général des populations autochtones après 1500. Dans le
sud-est du continent, la chute atteint 72 % entre 1685 et 1790.
L’autre pilier, c’est l’esclavage. Environ
12,5 millions d’Africains embarqués dans la traite transatlantique.
Moins de 4 % débarquent en Amérique du Nord. Et pourtant, en 1860, plus
de quatre millions d’êtres humains y sont la propriété d’autres êtres
humains. Cette croissance par la reproduction forcée en dit plus long
que n’importe quel discours sur le système américain. La Constitution de
1787 avait tranché : une personne asservie compterait pour trois
cinquièmes d’un individu.
L’abolition n’a pas clos le chapitre. Elle a ouvert celui de la terreur. L’Equal Justice Initiative a recensé près de 6 500 lynchages racistes entre 1865 et 1950,
dont 4 084 pour la seule période 1877-1950 dans douze États du Sud.
Sans procès. Souvent en public, avec cartes postales souvenir. À cela
s’ajoutent les massacres de Wilmington en 1898, d’East St. Louis en
1917, le Red Summer de 1919, la destruction du quartier noir de
Greenwood à Tulsa en 1921.
Le capitalisme racial n’est pas une bavure du système, c’est le système
W.E.B. Du Bois, dans Black Reconstruction in America,
a montré que l’abolition avait été trahie par une alliance entre le
capital du Nord et les propriétaires du Sud. Il y forge le concept de «
dividende racial » : les travailleurs blancs acceptaient une part
moindre du produit économique en échange d’un statut symbolique de
supériorité raciale. C’est ainsi que l’on brise une solidarité de
classe.
Cedric Robinson a poussé la démonstration jusqu’au bout dans Black Marxism.
Le capitalisme occidental ne s’est pas constitué malgré la race, mais à
travers elle. Le capitalisme racial n’est pas une distorsion du
capitalisme : c’en est la forme normale. Domenico Losurdo, dans sa Contre-histoire du libéralisme,
avait établi le même paradoxe côté politique : la liberté proclamée en
1776 et l’esclavage n’étaient pas contradictoires, ils étaient
articulés. Les mêmes hommes rédigeaient la Déclaration d’indépendance et
possédaient des plantations.
Aimé Césaire avait nommé le mécanisme inverse dans son Discours sur le colonialisme
: le choc en retour, ce moment où la violence exercée aux colonies
revient frapper les métropoles. Chalmers Johnson lui donnera un nom en
anglais, blowback. Michelle Alexander, dans The New Jim Crow, a
fermé la boucle contemporaine : l’esclavage aboli et la ségrégation
démantelée, restait l’incarcération de masse comme système de caste
raciale.
Tout cela peut sembler théorique. Une ville américaine en administre la preuve expérimentale.
Flint, Michigan : quand l’Empire empoisonne ses propres enfants
Flint est une ville du Michigan,
majoritairement africaine-américaine, l’une des plus pauvres des
États-Unis. Elle fut pourtant un fleuron industriel : General Motors s’y
installe en 1908, la population décuple en trente ans et atteint son
pic à près de 197 000 habitants en 1960. Puis viennent la
désindustrialisation, le redlining, la fuite blanche vers les banlieues
et la concurrence fiscale entre municipalités. L’historien Andrew
Highsmith l’a démontré : Flint n’est pas devenue pauvre par hasard, elle
a été appauvrie par des politiques délibérées.
En décembre 2011, la ville est placée sous
la tutelle d’un « emergency manager » nommé par le gouverneur
républicain Rick Snyder. Cet administrateur dispose de tous les pouvoirs
et peut passer outre le conseil municipal élu. Les habitants de Flint
perdent le droit élémentaire d’être gouvernés par des personnes qu’ils
ont choisies. Dans le Michigan de ces années-là, ce dispositif a été
appliqué de façon écrasante à des villes noires.
En avril 2014, pour économiser,
l’emergency manager débranche Flint du réseau de Détroit et bascule sur
l’eau de la rivière Flint, sans y ajouter d’inhibiteur de corrosion.
L’eau attaque les canalisations en plomb. Les habitants se plaignent
immédiatement du goût, de l’odeur, de la couleur. On leur répond que
l’eau est saine. Le maire ira jusqu’à déclarer que les gens gaspillent
leur argent en achetant des bouteilles.
En décembre 2014, Lee Anne Walters, mère
de famille, fait mesurer l’eau de sa maison. La limite fixée par
l’agence fédérale de l’environnement est de 15 particules de plomb par
milliard. Chez elle, la première mesure donne 104. Une semaine plus
tard, 397. Il ne se passe rien. Il faudra qu’une militante, Melissa
Mays, envoie plus de 300 échantillons à un professeur de Virginia Tech,
puis qu’une pédiatre, Mona Hanna-Attisha, constitue elle-même le
registre épidémiologique que les institutions n’avaient pas constitué,
pour que la vérité éclate : la proportion d’enfants présentant une
plombémie élevée est passée de 2,4 % à 4,9 %, et jusqu’à 6,6 % de hausse
dans les quartiers les plus contaminés. Aucun changement significatif
en dehors de la ville.
Le 23 mars 2015, le conseil municipal vote le retour à l’eau de Détroit. Le vote est ignoré. La ville est sous tutelle.
Officiellement, la crise a fait douze
morts, par légionellose. Des enquêtes journalistiques portent le bilan
réel jusqu’à 115 décès, de nombreuses pneumonies n’ayant jamais été
rattachées à l’épidémie. Le plomb, lui, tue lentement : troubles de la
concentration, chute des résultats scolaires, fausses couches. Une
génération entière d’enfants a été exposée. En 2020, un accord
d’indemnisation de 600 millions de dollars a été conclu. Aucun
responsable n’a été condamné pénalement. La chercheuse Heather Sullivan
résume la règle non écrite : les personnes blanches et aisées n’iront
pas en prison.
En 2017, la Commission des droits civiques
du Michigan a rendu son verdict dans un rapport intitulé sans détour :
la crise de l’eau de Flint, ou le racisme systémique vu à travers Flint.
here's a clip of Obama pretending to drink a glass of tap water in Flint. Michigan pic.twitter.com/LOPXUP9J3V
— Felix Alexios Gonzalez (@BasedMoralFag) July 26, 2026
Racisme environnemental, injustice épistémique : la mécanique du déni
Ce que Flint donne à voir, c’est un mécanisme reproductible, et c’est là que la sociologie devient indispensable.
La géographe Laura Pulido, dans le seul
texte universitaire qui articule Flint au capitalisme racial en pleine
crise, refuse le mot « contamination », qui suggère l’accident, et
impose celui d’« empoisonnement » : les décideurs connaissaient les
risques et ont poursuivi. Elle a par ailleurs déplacé le concept de
racisme environnemental des intentions individuelles vers les
structures. Le racisme environnemental n’exige pas de racistes
conscients. L’emergency manager n’avait aucun besoin d’être
personnellement raciste pour appliquer une politique raciale. Il suffit
d’un système qui accorde une valeur différentielle à la vie selon la
couleur de peau et le revenu.
Deuxième rouage : ce que les sociologues
des sciences appellent l’undone science, la science non faite. Certaines
questions ne sont pas posées, certains registres ne sont pas
constitués, certaines mesures sont méthodologiquement biaisées. Sans
données, pas de preuve. Sans preuve, les plaintes des habitants restent
des anecdotes. Et l’anecdote est exactement ce dont les institutions ont
besoin pour maintenir le déni.
Troisième rouage, le plus tranchant :
l’injustice épistémique, concept forgé par la philosophe Miranda
Fricker. Des femmes savaient. Elles l’ont dit. Elles n’ont pas été
crues. Non par défaillance individuelle de leurs interlocuteurs, mais
par fonctionnement structurel des hiérarchies du savoir. Il aura fallu
qu’une médecin diplômée dise la même chose que les mères de famille pour
que la parole devienne audible. Du Bois avait théorisé cette condition
dès 1903 sous le nom de double conscience : se voir en permanence à
travers les yeux des autres.
Et pourtant, ce sont ces femmes qui
avaient raison. Le mouvement Flint Democracy Defense League, porté par
des militantes noires comme Claire McClinton, Nayyirah Shariff ou la
pasteure Bernadel Jefferson, s’était constitué dès 2011, non pas contre
le plomb, mais contre la suspension de la démocratie locale. Trois ans
avant que le premier robinet ne devienne toxique. Bernadel Jefferson l’a
dit d’une phrase : tout a commencé en 2011, 2014 n’en est que le
résultat.
La démocratie n’était pas un supplément d’âme du combat écologique. Elle en était la condition.
Du chlordécone à Flint, le même mécanisme
Avant de regarder l’Amérique de haut, un
détour s’impose par la France. Aux Antilles, le chlordécone a été
autorisé pendant des années après son interdiction ailleurs,
empoisonnant durablement les sols, l’eau et les corps de Guadeloupe et
de Martinique. Les mêmes mécanismes s’y retrouvent, terme à terme : des
alertes portées par des populations noires traitées comme des
inquiétudes irrationnelles, des études épidémiologiques commandées trop
tard, des normes de contamination fixées à des niveaux contestés, et une
impunité pénale totale.
La spécificité française tient à une forme
propre de science non faite : l’interdiction des statistiques ethniques
rend structurellement impossible de documenter les inégalités raciales
de santé que l’universalisme républicain nie par principe. Une ignorance
organisée différente dans sa forme, identique dans sa fonction.
Dénoncer l’Empire américain n’exonère de rien. Cela oblige.
#Chlordécone La @FranceInsoumise
demande la création d’une commission d’enquête pour que toute la
lumière soit faite sur le scandale humain, sanitaire et écologique lié à
l’utilisation massive du chlordécone aux Antilles (vidéo
@Action_Insoumis) pic.twitter.com/HGcTPQUgjJ
Impérialisme américain : 750 bases et 400 interventions
Le même mouvement s’est déployé vers l’extérieur. Doctrine Monroe en 1823, corollaire Roosevelt en 1904, comme L’Insoumission l’a détaillé.
Guerre contre le Mexique en 1846 et amputation de la moitié de son
territoire. Guerre hispano-américaine de 1898, guerre des Philippines et
ses centaines de milliers de morts civils. Occupations d’Haïti, du
Nicaragua, de la République dominicaine. Renversement de la reine
d’Hawaï en 1893. Porto Rico, colonie qui n’ose pas dire son nom.
Le Military Intervention Project de
l’université Tufts recense environ 400 interventions militaires
américaines depuis 1776, dont près de la moitié après 1950. Mélenchon
parle des neuf dixièmes du temps passé en guerre. La formule est
politique, les données ne la démentent pas.
Suit la liste des gouvernements renversés.
Iran en 1953. Guatemala en 1954. Congo et l’assassinat de Lumumba en
1961. Brésil en 1964. Indonésie en 1965 et ses centaines de milliers de
morts. Chili le 11 septembre 1973. Opération Condor. Contras au
Nicaragua. Honduras en 2009. À chaque fois le même vocabulaire : la
liberté, la démocratie, la stabilité. À chaque fois les mêmes intérêts :
le pétrole, le cuivre, les bananes, les bases.
Le Vietnam a reçu plus de bombes que toute
l’Europe pendant la Seconde Guerre mondiale. L’Irak a été envahi en
2003 sur la foi d’un mensonge exposé à la tribune de l’ONU. Le Costs of
War Project de l’université Brown chiffre le coût humain des guerres
postérieures au 11 septembre : entre 4,5 et 4,7 millions de morts
en comptant les décès indirects, pour environ 8 000 milliards de
dollars. Aucun responsable américain n’a jamais été jugé pour cela.
Aujourd’hui, les États-Unis maintiennent environ 750 sites de bases dans 80 pays et colonies,
soit davantage d’installations militaires à l’étranger que tous les
autres pays du monde réunis. Le SIPRI a chiffré leurs dépenses
militaires 2024 à 997 milliards de dollars, soit 37 % du total mondial.
Plus que les six puissances suivantes additionnées.
2026 : l’Empire a jeté le masque
Le prétexte a changé, la méthode non.
Depuis le 2 septembre 2025, l’armée américaine détruit des embarcations
dans les Caraïbes et le Pacifique au nom de la lutte contre le
narcotrafic. Le rapport « Killing Spree » de l’ONG WOLA, publié le 24
juillet 2026, en dresse le bilan : 63 attaques, 67 bateaux détruits, 221 personnes tuées.
Vingt-trois naufragés laissés sans secours. Et deux survivants achevés
par un second tir, le « double tap » du 2 septembre 2025, révélé par la
presse américaine.
Aucune preuve produite. Aucun procès. WOLA
parle d’exécutions extrajudiciaires susceptibles de constituer des
crimes contre l’humanité. Le Haut-Commissaire des Nations unies aux
droits de l’Homme, Volker Türk, a jugé ces frappes inacceptables et
exigé leur arrêt. Trump, lui, avait prévenu dès octobre 2025 : « Nous
allons les tuer. » Il ne mentait pas.
Le 3 janvier 2026, les forces spéciales
américaines ont enlevé le président vénézuélien Nicolas Maduro et son
épouse à Caracas, avant de les transférer à New York. Un chef d’État en
exercice, capturé chez lui, jugé par la puissance qui l’a enlevé. Trump a
annoncé que les États-Unis « dirigeraient » le Venezuela jusqu’à une
transition jugée convenable par Washington. Le pétrole n’est mentionné
dans aucun communiqué officiel. Il figure dans tous les contrats.
Le 28 février, ce fut le tour de l’Iran.
Frappes conjointes américano-israéliennes, riposte iranienne, mémorandum
de cessez-le-feu en juin, reprise des bombardements en juillet. Du 12
au 17 juillet, six nuits de frappes ont détruit des ponts, un aéroport
civil, des gares ferroviaires. Frapper délibérément des infrastructures
civiles porte un nom dans les Conventions de Genève de 1949. Pendant ce
temps, Washington continue d’armer l’État qui a rasé Gaza.
Le racisme n’est pas une bavure, c’est une structure
À l’intérieur, la même logique s’applique
aux corps racisés. La loi budgétaire de juillet 2025 a débloqué environ
170 milliards de dollars pour la police de l’immigration, dont 45
milliards pour la seule détention, avec un quota d’arrestations porté de
1 800 à 3 000 par jour. En cinq jours au début du mois de juillet,
l’ICE a procédé à 10 000 arrestations.
L’année 2025 a été la plus meurtrière en
centre de rétention depuis plus de vingt ans : 32 morts recensées par le
Vera Institute. Le 7 janvier 2026, un agent de l’ICE a tué Renée Nicole
Good, 37 ans, mère de famille, à Minneapolis. Le médecin légiste du
comté de Hennepin a qualifié sa mort d’homicide. Elle était citoyenne
américaine. En septembre 2025, la Cour suprême avait autorisé les agents
à cibler les personnes selon leur apparence et leur langue. Dans son
opinion dissidente, la juge Sonia Sotomayor décrivait un pays où le
gouvernement peut arrêter quiconque a l’air latino, parle espagnol et
semble occuper un emploi mal payé.
Les statistiques structurelles, elles, ne datent pas de Trump. Les Américains noirs sont incarcérés à près de cinq fois le taux des Blancs
: un adulte noir sur 81 est en prison d’État. Les jeunes Noirs sont
incarcérés 5,6 fois plus que les jeunes Blancs. La police américaine a
tué 1 365 personnes en 2024, année record, et les Noirs y sont tués 2,9
fois plus souvent que les Blancs. Côté patrimoine, l’enquête de la
Réserve fédérale est sans appel : 285 000 dollars de patrimoine médian
pour un ménage blanc, 44 900 dollars pour un ménage noir, soit 15 %. Ces machines ont été construites par des administrations démocrates autant que républicaines.
Le 29 avril 2026, la Cour suprême a franchi un cap. Par six voix contre trois, l’arrêt Louisiana v. Callais
a vidé l’article 2 du Voting Rights Act de 1965, conquête majeure du
mouvement des droits civiques. Les plaignants devront désormais prouver
une discrimination intentionnelle. Dans sa dissidence, la juge Elena
Kagan constate que le texte devient pratiquement lettre morte. Soixante
et un ans après la marche de Selma, les électeurs noirs perdent la
protection arrachée sur le pont Edmund Pettus.
Il faut dire aussi ce qui a résisté. Le 30
juin, la même Cour a invalidé le décret de Trump supprimant le droit du
sol et confirmé le quatorzième amendement. Une victoire, mais fragile :
plusieurs opinions ouvrent la porte à une restriction par voie
législative. Et la Garde nationale, déployée à Washington depuis août
2025, a vu son mandat prolongé jusqu’en 2029. Une urgence qui dure trois ans et demi n’est plus une urgence. C’est un régime.
Le « néosuprématisme » et la fin des illusions
Le 28 janvier 2026, lors de sa conférence de presse internationale,
Jean-Luc Mélenchon a proposé un mot pour qualifier le pouvoir installé à
Washington : le « néosuprématisme ». Ni le fascisme historique, ni un
simple néolibéralisme autoritaire. Un composé de suprématisme ethnique,
de libertarianisme, d’obscurantisme et de techno-capitalisme.
L’illibéralisme, ajoute-t-il, n’est pas l’inverse du néolibéralisme : il
en est la réponse raciste aux souffrances qu’il inflige.
Flint en est la démonstration miniature.
L’austérité impose la tutelle, la tutelle suspend la démocratie, et la
suspension de la démocratie s’applique d’abord aux villes noires.
Capitalisme racial, austérité néolibérale et dépossession démocratique
ne sont pas trois problèmes distincts. C’est le même.
Le point décisif de l’analyse insoumise
est celui qui dérange le plus les commentateurs français. Trump n’est
pas une parenthèse. La guerre contre la Chine, le contrôle des détroits
et des routes maritimes, les prétentions sur le Groenland et le canal de
Panama forment une continuité qui traverse Obama, Biden et Trump. Le
retour des démocrates ne changerait pas la trajectoire de l’Empire.
Aurélien Saintoul le formulait dès janvier 2025 : « Donald Trump n’a pas inventé l’impérialisme américain. Il le radicalise. »
Face à cela, l’Union européenne a choisi
son camp, et c’est celui du paillasson. Accord commercial signé sur un
terrain de golf en juillet 2025, engagement de porter les dépenses
militaires à 5 % du PIB, détricotage du RGPD, puis signature de la
déclaration « Pax Silica »
le 25 juin 2026, qui arrime le continent au capital technologique
américain. « L’Union européenne est devenue le paillasson de Donald
Trump », résume l’eurodéputée insoumise Manon Aubry.
Le non-alignement, seule réponse à la hauteur
Il existe une autre voie et elle est écrite noir sur blanc. Le programme de l’Union populaire pour 2027 prévoit de « se retirer immédiatement du commandement intégré de l’OTAN puis, par étapes, de l’organisation elle-même »,
de refuser toute alliance militaire permanente et d’engager la
formation d’une nouvelle entente altermondialiste. Le 27 juin dernier,
Mélenchon l’a redit sans détour : il ne peut pas être question de rester
membre de l’OTAN.
Le non-alignement n’est pas la neutralité
molle. C’est une stratégie : centralité du droit international, refus de
la logique de bloc contre bloc, réduction méthodique de nos dépendances
militaires, numériques, industrielles et monétaires, reconstruction
d’une filière technologique publique et souveraine. Ni vassal de
l’Empire américain, ni supplétif d’un autre.
La
question posée est de savoir si nous sommes réellement non-alignés. Ou
bien si, par définition, quoi que disent les États-Unis d'Amérique, nous
serons d'accord avec eux.
Cela suppose de nommer les choses. Non,
les États-Unis ne sont pas le pays de la liberté qui aurait mal tourné
en 2016. C’est un Empire bâti sur la conquête, la traite et la guerre,
qui n’a jamais cessé de l’être, et qui aujourd’hui assume de le dire
tout haut. Les 250 bougies soufflées le 4 juillet éclairaient une
histoire officielle. Les peuples autochtones, les descendants
d’esclaves, les Vénézuéliens, les Iraniens, les Palestiniens et les
enfants de Flint en connaissent une autre.
Reste que l’anti-impérialisme n’est pas de
l’antiaméricanisme. Le 28 mars dernier, entre huit et neuf millions de
personnes ont défilé dans plus de 3 300 villes des États-Unis sous le
mot d’ordre « No Kings ». C’est la plus grande journée de protestation
de l’histoire du pays. Un autre peuple américain existe. Il ressemble
beaucoup aux femmes de Flint : il sait, il le dit, et on refuse de
l’entendre.
C’est avec lui qu’il faut construire. Contre l’Empire, toujours.
Odyssée. L’Insoumission.fr publie un nouvel article de sa rubrique « Nos murs ont des oreilles – Arts et mouvement des idées ». Son
but est de porter attention à la place de l’imaginaire et de son
influence en politique avec l’idée que se relier aux artistes et aux
intellectuels est un atout pour penser le présent et regarder le futur.
Qui raconte le monde ? Que choisit-on d’effacer ou de transmettre ? L’Odyssée de Christopher Nolan nous
invite à y penser. Nolan le fait en fidèle lecteur d’Homère. En
regardant le monde tel qu’il va. En faisant confiance à l’intelligence
du spectateur. Et en cinéaste matérialiste. Pour lui, les mythes, les
corps, les images et les techniques ne servent jamais à fuir le réel,
mais à mieux l’habiter.
Pourquoi Homère aujourd’hui
Les grandes œuvres ne réapparaissent
jamais par hasard. Le présent découvre leur actualité. Miroirs en
abymes. L’Odyssée de Christopher Nolan tient précisément à cela. Le
cinéaste ne cherche jamais à moderniser Homère. Ni simplification. Ni
habillage contemporain. Sous le récit mythologique apparaissent les
grandes questions éternelles de nos sociétés. La guerre. L’exil. La
mémoire. Le pouvoir. La culpabilité. Les dominations. Des forts sur les
faibles. Des hommes sur les femmes. Les récits qui fabriquent les héros.
Ceux qui dissimulent les victimes.
On peut y lire ainsi des enjeux de notre
temps. Les empires justifiant leurs interventions au nom de valeurs
universelles tandis que se jouent prosaïquement des intérêts
géopolitiques et commerciaux. Ménélas, roi de Sparte, y dévoile les
raisons de la Guerre de Troie. Moins liées à l’exfiltration d’Hélène
qu’à la concurrence sur les voies maritimes commerciales. On croirait du
Trump dans le texte. Son Odyssée rappelle que les récits héroïques
servent souvent à masquer des entreprises de conquête. Effleurement des
conflits du Moyen-Orient sans jamais les nommer.
Ulysse se désole : « Nous avons brisé le lien fragile qui unissait les peuples
». Conflagration des boucheries. Le vieux monde qui se meurt. Le
nouveau qui tarde à apparaître. Et dans ce clair-obscur le surgissement
des monstres. Comme disait Gramsci. Retour de l’Odyssée à son origine.
Non, le simple récit d’un aventurier. La méditation d’une civilisation
sur les conséquences de la guerre.
À chaque époque son Ulysse
L’Odyssée c’est 24 chants datant de plus
de 3 000 ans. Et notre mémoire collective. À chaque période son Ulysse.
Pas besoin d’avoir lu Homère pour connaître Ulysse. Le cheval de Troie.
Les Sirènes. Polyphème le cyclope. Circé la magicienne. Ou Pénélope. Ils
peuplent la peinture d’Ingres à Picasso. La littérature de Joachim du Bellay à James Joyce. Ou l’homme de la connaissance infinie de Dante. Les danses d’Isadora Duncan ou de Carolyn Carlson. La musique de Monteverdi à Betsy Jolas en passant par Brassens ou Cream, le premier groupe d’Eric Clapton. Les parents ont quelquefois raconté son histoire. La télévision a diffusé Ulysse 31 ou plus tard Odyssey. Sans parler des jeux vidéo.
Au cinéma, Michael Cimino en faisait déjà un vétéran incapable de retrouver sa place dans Voyage au bout de l’enfer. Kubrick racontait une odyssée cosmique. Dans 2001 Odyssée de l’espace,
l’humanité y devenait l’héroïne de son récit. Et l’astronaute Dave
Browman voulait rentrer chez lui. Ou l’impossibilité de filmer l’Odyssée
du Mépris de
Jean-Luc Godard. Nolan poursuit cette tradition des réécritures, mais
il accomplit un geste paradoxal : plus il revient au texte d’Homère,
plus son film paraît contemporain.
Le blockbuster comme cinéma d’art et populaire
Christopher Nolan occupe une place
singulière dans le cinéma contemporain. Depuis plus de vingt ans. Dans
une industrie dominée par les franchises, les plateformes et les
algorithmes. Selon lui, le blockbuster ne doit pas être un
divertissement mais un art populaire. Comme en avaient l’ambition les
devanciers d’Hollywood et d’ailleurs. Fritz Lang avec ses Contrebandiers de Moonfleet. Stanley Kubrick avec Spartacus.
Le philosophe slovène Slavoj Zizek disait que les superproductions
peuvent être « des indicateurs précis des difficultés idéologiques de
nos sociétés »[.
Rassembler des millions de spectateurs
autour d’une même expérience esthétique et intellectuelle. Rompre la
cassure entre cinéma commercial et cinéma d’auteur. Parler à tous avec
des codes connus sans jamais renoncer à la complexité. Il croit à la
salle comme expérience collective, presque civique, capable de
rassembler des spectateurs. Faire peuple. De Batman à Oppenheimer, Nolan dessine un discours sur le monde.
Le temps contre la chronologie
Son Odyssée est simultanément l’une des
adaptations les plus fidèles du poème d’Homère et l’une des œuvres les
plus profondément nolaniennes. Il retrouve ce qui faisait la révolution
du poème : sa construction . Avec le temps comme véritable
matière du récit. L’enquête menée par Télémaque. Les souvenirs d’Ulysse.
Les témoignages recueillis. Flash-backs et récits enchâssés. Une
architecture où les différentes temporalités dialoguent sans cesse. Le
spectateur n’assiste pas à une succession d’aventures.
Il reconstitue une mémoire. Le style
nolanien rejoint Homère. Son récit discontinu. Ses failles. L’Odyssée
est moins un récit d’aventures qu’un poème de la durée, de l’attente,
des souvenirs, des récits racontés par ceux qui les ont vécus. L’Odyssée
de Nolan à la fois fidèle et moderne.
Les réactionnaires de la planète se
mobilisent contre l’Odyssée de Nolan. Hélène – la plus belle des femmes
de l’antiquité – y est noire. Sinon, le soldat grec issu de l’Enéide,
est joué par un acteur trans. Nolan ? Infidèle à la Grèce antique. Elon Musk promet
de tourner avec l’IA d’ici la fin de l’année un long métrage
historiquement exact. Il se met à disposition pour un remake en langue
antique avec Mel Gibson.
On pourrait d’abord discuter son “plus blanc que blanc” du pays d’Homère. Alain Foix dans
sa critique du film estime que “Ceux qui, dans leur aveuglement racial
n’ont pas compris que si Hélène est noire, Athéna métisse, et tous les
compagnons de voyage d’Ulysse marquant toutes leurs différences dans une
arche humaine de Noé aujourd’hui naufragée, c’est parce que Nolan nous
parle d’un temps révolu, celui d’une humanité plurielle brisée entre
Charybde et Scylla sur les récifs frontières du renoncement à la loi
capitale : celle de Zeus qui imposait à tous l’hospitalité”.
Et on peut aussi se demander ce qu’il veut
reconstituer. En questionner la bêtise. Quelle exactitude pour la
réinterprétation d’un poème ? Confusion de l’Histoire et de l’art. De la
reconstitution et de la liberté de l’imaginaire.
Une Antiquité débarras
Fidèle, Nolan l’est. Y compris avec les
anachronismes voulus. Volonté de faire juste à l’image et faire temps.
Pour l’oeil comme pour l’oreille. Comme avec la musique de Ludwig Göransson mixant
instruments antiques reconstitués et sons techno. Loin du décorum
monumental du péplum. Une Antiquité rude. Presque minérale. Un monde
traversé d’ombres et de lumières. Les paysages du Maghreb, de Grèce, de
Sicile ou de Scandinavie. Les monstres eux-mêmes ne sont jamais exhibés
comme des attractions numériques. Surgissements presque naturel des
frontières poreuses. Entre le réel, la mémoire et le mythe. La scène de
la Nekyia et la descente d’Ulysse parmi les morts n’est plus un simple
épisode. Une expérience humaine archaïque des vivants habités par les
spectres.
Les survivants
Nolan dessine ses personnages. L’avalanche
de stars au générique est le début d’une horizontalité des
incarnations. Jusqu’aux rôles secondaires. Ulysse est moins un
conquérant qu’un survivant. Derrière les monstres, un autre adversaire.
Le poids des morts, des choix et les renoncements passés. Les
lâchetés. Les yeux dans les nôtres, Ulysse regarde la barbarie. Acteur
puis témoin de la catastrophe. Les femmes, les enfants, les hommes
sacrifiés. Au nom d’un drapeau, d’un intérêt économique ou de divinités.
Ces dernières souvent prétextes à dissimuler les deux autres.
Homère faisait des personnages féminins
autant de variations éprouvant le désir d’Ulysse. Nolan les personnifie.
Au-delà des actes de chacune. Dans le rapport au patriarcat et au
virilisme de notre société. Pénélope n’est plus une simple épouse en
attente du retour de son mari. Elle se demande pourquoi une reine qui
s’est maintenue au pouvoir dix-sept ans n’a pas le droit de régner.
La version vengeresse de Clytemnestre est
plus proche d’Eschyle. Et sa demi-sœur Hélène sort de son statut de
femmes objet, faux-prétexte de la guerre. Circé la magicienne n’est pas
une femme de plus à se pâmer face au charme du héros grec. “Mimer
éternellement l’impuissance et la vulnérabilité “ comme écrit Mona Chollet. Comme Tituba la sorcière de
Maryse Condé, elle se venge de l’expérience faite. « Les hommes
n’aiment pas. Ils possèdent. Ils asservissent. » Athéna, est plus la
conscience versus féminine que la déesse protectrice d’Ulysse.
Le véritable sujet n’est pas le voyage.
C’est le retour. L’impossibilité du retour. On ne revient jamais
totalement de la guerre. Chez Nolan le retour est un départ. Abandon
d’un monde auquel on n’adhère plus. Interrompre la répétition de la
violence. L’ailleurs comme espérance.
La technique comme politique du réel
Le rapport de Christopher Nolan à la
technique est souvent mal compris. Pas de nostalgie dans son refus de
l’intelligence artificielle ou des effets numériques. Nolan est un
inventeur.
L’Odyssée est le premier long métrage tourné intégralement avec la nouvelle génération de caméras IMAX.
Une technique adaptée au documentaire et aux paysages. Le film a
nécessité de transformer les outils. Nouveaux caissons pour réduire le
bruit des caméras. Dispositifs de miroirs permettant de filmer les
acteurs malgré l’encombrement de l’appareil. Adaptation de systèmes aux
exigences du jeu et du dialogue. Chez Nolan, la technique ne précède pas
le film. Elle naît de la nécessité artistique et politique.
Cette logique traverse toute son œuvre. Là
où une partie du cinéma contemporain produit des images par simulation,
Nolan les produit par fabrication. Décors. Détournent des machines
existantes. Inventions de nouveaux procédés de prise de vue. Même la
diffusion répond à cette exigence. Conscient que peu de salles sont
équipées en IMAX, il supervise les différents formats de projection afin
que chaque spectateur bénéficie de la meilleure restitution possible de
l’œuvre.
Plus qu’un choix esthétique. Une politique
de l’image. Nolan prolonge, sans doute intuitivement, l’idée défendue
par André Bazin selon laquelle le cinéma tire sa force de son lien
physique avec le réel. Il rejoint Walter Benjamin pour
qui la technique n’est pas une puissance d’artificialisation mais un
moyen de transformer notre perception du monde. La technologie sans
fuite hors du réel. Une manière d’en approfondir l’expérience.
À l’heure où les images sont de plus en
plus générées, Nolan défend un cinéma de la production plutôt que de la
simulation. Ses films rappellent qu’une image est d’abord le résultat
d’un travail collectif entre des corps, une matière, une lumière et une
machine. En ce sens, son cinéma est profondément matérialiste.
Empêcher l’effacement
L’Odyssée n’est pas le récit d’un héros.
C’est le récit de ce que les héros coûtent au monde. Trois mille ans
après Homère, Christopher Nolan choisit son camp. Il nous rappelle
peut-être la véritable fonction des mythes : non pas nous apprendre à
admirer les héros, mais nous empêcher d’oublier les morts.
Sécurité sociale. Une lettre de
mission signée Emmanuel Macron, quatre experts, un rapport promis pour
la fin de l’année : sous couvert de « refonder » le financement de la
protection sociale, l’exécutif prépare en réalité le terrain d’un tour
de vis fiscal et social sans précédent. Franchises médicales doublées,
chasse aux « gros consommateurs de soins », 800 millions ponctionnés sur
les accidents du travail : le PLFSS 2027 s’annonce comme le budget le
plus destructeur depuis des années. En face, La France insoumise oppose
une évidence que le pouvoir refuse d’entendre : la Sécu n’a pas un
problème de dépenses, elle a un problème de recettes.
Le 30 juin 2026, Emmanuel Macron a
discrètement confié à quatre personnalités une mission sur l’avenir du
financement de la Sécurité sociale. Marianne Kermoal-Berthomé, Pierre
Ricordeau, Alexandra Roulet et Hippolyte d’Albis doivent rendre d’ici la
fin de l’année un rapport « pour éclairer le débat public ». Le
calendrier n’a rien d’anodin : les conclusions tomberont à quelques mois
du premier tour de la présidentielle. Et la lettre de mission ne laisse
guère de doute sur la commande. Le chef de l’État y désigne d’emblée sa
cible : « Le facteur travail reste le premier contributeur au
financement de la protection sociale, avec des conséquences tant sur la
compétitivité de nos entreprises que sur le pouvoir d’achat des actifs. »
Traduction : les cotisations sociales ,
cette part du salaire qui finance nos hôpitaux, nos retraites et notre
assurance maladie, coûteraient trop cher aux entreprises. Le décor est
planté. Quand l’exécutif parle de « refonder » le financement, il faut
entendre : transférer la charge des employeurs vers l’impôt,
c’est-à-dire vers tout le monde.
Une « refonte » qui sent le tour de vis fiscal
L’alerte, ironie de l’histoire, ne vient
pas de la gauche mais des libéraux eux-mêmes. Dans un article publié le
15 juillet, l’organisation anti-impôts Contribuables associés prévient
sans détour : « Lorsque l’État évoque une refonte du financement, il
s’agit généralement de déplacer ou d’élargir les prélèvements. » Hausse
de CSG, nouvelles contributions, élargissement des assiettes fiscales :
voilà ce que redoutent ceux-là mêmes qui, d’ordinaire, applaudissent
l’exécutif dès qu’il s’attaque à la dépense publique.
Le procédé est connu. On mandate des «
experts » présentés comme neutres, « sans engagement partisan ». On
attend leur rapport. Puis on s’abrite derrière leurs conclusions pour
faire passer ce qui avait été décidé d’avance. La mission Macron n’a pas
d’autre fonction que d’habiller de technique une décision politique :
réduire encore le périmètre de la Sécu et faire porter le financement
sur les ménages plutôt que sur le capital.
Si
ce budget passe par 49-3 alors qu'il ne règle rien, bien évidement
qu'on votera la censure, y compris en plein campagne présidentielle. Et les électeurs auront raison de se retourner contre ceux qui l’auront accepté. pic.twitter.com/NijSxexbNC
Car pendant que la mission planche, le gouvernement de Sébastien Lecornu, lui, agit déjà. Et l’addition est salée.
Tout est parti d’un rapport-choc remis le
15 juillet par un comité d’économistes mandaté par Bercy. Verdict : il
faudrait 126 milliards d’euros d’efforts budgétaires d’ici 2032, à
commencer « impérativement dès 2027 ». Soit environ 25 milliards par an à
trouver. Ce chiffre, brandi comme une fatalité, sert de justification à
tout ce qui suit.
Dès le lendemain, le ministre des Comptes
publics David Amiel présentait les contours d’un « budget de sauvegarde
républicaine ». Derrière la formule pompeuse, une réalité sèche : hors
Défense (qui, elle, gagne 6,4 milliards), la progression des dépenses
est limitée à 0,4 %, soit quatre fois moins que l’inflation attendue. En
clair, tous les services publics vont s’appauvrir.
Puis vint le tour de la Sécurité sociale. Le 22 juillet, dans Paris Match,
Sébastien Lecornu lâchait sa trouvaille : faire payer davantage « ceux
qui achètent plus de 50 boîtes de médicaments par an ou vont plus de 25
fois chez le médecin par an ». La ficelle est grossière. On désigne le
malade chronique, le vieux, le pauvre (car ce sont eux, les « gros
consommateurs de soins ») comme des profiteurs à sanctionner. Le
lendemain, la ministre de la Santé Stéphanie Rist annonçait sur RMC le
doublement du plafond annuel des franchises médicales, de 100 à 200
euros, acté par décret. Sans le moindre débat parlementaire.
Que l’on comprenne bien qui va payer. Les
bien-portants ne verront aucune différence. Seuls ceux qui dépassent une
cinquantaine de boîtes de médicaments ou une vingtaine de consultations
dans l’année verront leur reste à charge grimper : autrement dit, les
malades chroniques, les personnes âgées, celles et ceux qui souffrent
déjà. La ministre elle-même l’admet : pour une personne atteinte d’une
maladie chronique, la facture passera « plutôt à 150 qu’à 200 euros ».
On appelle cela responsabiliser. C’est en réalité une double peine
infligée aux plus fragiles.
À cela s’ajoutent 800 millions d’euros
d’économies exigés sur la seule branche accidents du travail et maladies
professionnelles, et de nouvelles règles restrictives sur les arrêts
maladie dès le 1ᵉʳ septembre. Le tout au cœur de l’été, quand
l’attention se relâche. La CGT ne s’y trompe pas et dénonce « un nouveau
coup bas du gouvernement contre les malades en plein été ».
Taxer
les malades. Voilà l'idée du gouvernement qui veut doubler les
franchises médicales. M. Lecornu jouait sur les mots pour le dissimuler,
mais c'était annoncé dans les débats sur le budget de la Sécurité
Sociale en novembre 2025. Pas dupes, nous avions voté la censure, nous.
Le pouvoir répète que la Sécurité sociale « dérape ». Les chiffres, eux, racontent une autre histoire.
Oui, le déficit a doublé en deux ans pour atteindre 21,6 milliards
d’euros en 2025, selon la Cour des comptes un niveau inédit hors années
Covid. Oui, il pourrait grimper à 23,2 milliards en 2026. Mais d’où
vient réellement ce trou ?
D’un côté, on culpabilise les assurés pour
quelques boîtes de médicaments. De l’autre, on ferme les yeux sur le
véritable gouffre : 90,1 milliards d’euros d’exonérations et
d’exemptions de cotisations offerts aux entreprises en 2023. Les seuls
allègements généraux de cotisations patronales sont passés de 20,9
milliards en 2014 à plus de 77 milliards en 2024. Autrement dit, l’État
assèche méthodiquement les recettes de la Sécurité sociale depuis dix
ans, puis s’étonne qu’elle soit dans le rouge et somme les malades de
payer la note.
C’est toute l’imposture du discours
gouvernemental que résume Éric Coquerel. Le président insoumis de la
commission des Finances de l’Assemblée dénonce un budget qui « ne règle
rien » et choisit délibérément de « ne pas toucher aux cadeaux fiscaux
faits aux ultra-riches ». Sa ligne est constante : « Je ne suis pas pour
couper dans les dépenses mais pour plus de recettes. » Une taxe sur les
grandes entreprises rapporterait davantage que tous les rabotages sur
le dos des patients réunis.
Le décret, cette arme antidémocratique
Il y a plus grave que la mesure : la
méthode. À l’automne 2025, la commission des Affaires sociales de
l’Assemblée avait supprimé l’article doublant les franchises. Les voix
étaient venues de tous les bancs de l’opposition, du Rassemblement
national à La France insoumise en passant par Les Républicains, le Parti
socialiste et les écologistes. Faute de majorité, le gouvernement avait
dû reculer. Sept mois plus tard, il reprend exactement la même mesure
par une voie qui n’exige aucun vote : le décret. Ce que les députés ont
refusé, l’exécutif l’impose seul.
« Ce seul doublement des franchises par
décret vaut censure », résume le député écologiste Hendrik Davi. Car le
procédé est un déni de démocratie assumé : on contourne la
représentation nationale précisément parce qu’on sait qu’elle dirait
non. Il ne restera aux associations de patients que la possibilité
d’attaquer le texte devant le Conseil d’État, une procédure qui dure des
mois et ne suspend rien.
Reste une question qui dérange à gauche :
comment le gouvernement en est-il arrivé là ? La réponse tient en un
mot. Sans majorité, Sébastien Lecornu ne tient que parce que le Parti
socialiste a renoncé, à l’automne, à voter la censure. En échange d’un
compromis budgétaire, le PS a maintenu en vie un gouvernement qui, à
peine l’été venu, reprend d’autorité la mesure que les socialistes
affirmaient avoir « arrachée ». La ligne rouge d’hier est devenue le feu
vert d’aujourd’hui. À force de refuser de faire tomber Macron, on finit
par cosigner sa politique.
Les insoumis, eux, avaient anticipé le
coup de longue date. Dès janvier 2024, Caroline Fiat, Mathilde Panot et
Hadrien Clouet déposaient une proposition de loi visant précisément à «
interdire l’augmentation des franchises médicales par voie réglementaire
». Le texte rappelait une vérité que le gouvernement préfère taire :
rétablir la compensation intégrale des exonérations de cotisations
rapporterait « presque quatre fois plus que les économies estimées d’un
doublement de la franchise ». Autrement dit, la solution existe. Elle ne
se trouve pas dans la poche des malades.
Ce que propose l’Union populaire
Face au rouleau compresseur, la gauche insoumise ne se contente pas de dénoncer : elle chiffre.
Soumettre les dividendes aux cotisations sociales, comme le proposent
les députés LFI, rendrait le système « largement excédentaire, avec 48
milliards de recettes supplémentaires ». Mettre à contribution
l’intéressement et la participation, s’attaquer à la fraude patronale
aux cotisations estimée à près de 7 milliards, sortir la dette Covid des
comptes de la Sécurité sociale : autant de leviers ignorés par un
exécutif qui préfère taxer le malade que le dividende.
Le député Hadrien Clouet, en pointe sur le
dossier à la commission des Affaires sociales, résume d’une formule la
mécanique du pouvoir : « Chaque euro lâché est compensé par 100 euros de
repris. » Quant à Jean-Luc Mélenchon, candidat pour 2027, il porte le
projet d’une « Sécurité sociale intégrale, gérée par ses cotisants » et
le « 100 % Sécu » : le remboursement de tous les soins prescrits, sans
passer par les mutuelles privées.
La
ministre de la Santé annonce un doublement des franchises médicales :
les malades devront payer 100€ de plus sur leurs médicaments,
consultations médicales ou transports sanitaires. Deux jours après la
réintroduction de pesticides neurotoxiques, elle entend priver de soins…
Voilà où se joue la vraie bataille de
l’automne. Le pouvoir voudrait nous faire croire que 126 milliards
d’économies sont une donnée comptable, une nécessité aussi indiscutable
que la météo. C’est faux. Financer la Sécurité sociale par le travail ou
par le capital, faire payer le malade ou l’actionnaire, protéger
l’hôpital ou les niches sociales du patronat : ce sont des choix
politiques, et rien d’autre.
La mission Macron n’éclairera aucun débat.
Elle fournira une caution savante à une orientation déjà prise. Reste à
savoir si le pays acceptera, une fois de plus, qu’on démonte pièce par
pièce le plus bel héritage du Conseil national de la Résistance, pendant
que les profits, eux, n’ont jamais été aussi bien portants.
L’Insoumission suivra la séquence budgétaire de l’automne et en rendra compte dans ses colonnes. débat.
Non content de déstabiliser la scène
internationale, en agressant le Venezuela, l’Iran, en renforçant le
blocus sur Cuba, Donald Trump s’active aussi à saccager le monde de la
recherche états-unien, au plus grand bénéfice de ses amis milliardaires
d’extrême droite. Un rapport a été remis au Président Trump par ses plus
proches collaborateurs, pour orienter sa politique en matière de
recherche par toujours plus de pressurisation du secteur public.
Dans la droite lignée de la politique
trumpienne, le rapport préconise également une mise au pas de la
recherche publique, qui serait mise au service du privé mais aussi de la
politique belliqueuse et guerrière de la première puissance
impérialiste. Dans cette fuite en avant pour tenter, en vain, de
conserver l’hégémonie américaine, les premières victimes sont les
chercheurs eux-mêmes et la lutte contre le changement climatique. Le
député LFI Arnaud Saint-Martin et le militant insoumis Mathieu Rateau
reviennent sur cette nouvelle saignée de la recherche publique aux
États-Unis, et se revendiquent au contraire d’une recherche
altermondialiste, libérée de la loi du marché. Notre article.
Un rapport qui légitime les coupes budgétaires dans la recherche
Le président du Bureau de la politique
scientifique et technologique (OSTP) de la Maison Blanche a publié ce
mois de juillet 2026 son rapport adressé au président états-unien Donald
Trump. L’OSTP occupe une place stratégique dans l’architecture
gouvernementale du pays. Soumis à la Maison Blanche, le bureau dispose
d’une grande influence sur les budgets colossaux de la recherche
fédérale.
Censé guider les orientations stratégiques
de l’action de l’exécutif d’extrême droite en matière de recherche, le
document s’apparente sans surprise à une déclaration de doctrine arrivée
en cours de mandat. L’instrumentalisation de la recherche par les
pouvoirs politiques réactionnaires n’a rien de nouveau. Le document
retient pourtant l’attention, puisqu’il déroule une certaine vision de
la rationalisation scientifique alignée avec la doctrine à l’œuvre dans
la méga-puissance états-unienne à bout de souffle.
L’empire, en guerre
depuis 226 ans cumulés sur ses 250 ans d’existence, se cherche une
nouvelle hégémonie. Du détroit d’Ormuz aux laboratoires de recherche,
Trump a décidé de montrer les muscles. Rappelons qu’il souhaitait en
2025 réaliser une coupe budgétaire de 55% dans le budget de la National
Science Foundation (NSF) ainsi qu’une coupe de 47% dans celui de la NASA, finalement retoquées par le Sénat.
L’ambiance instaurée par la présidence
Trump aux Etats-Unis est à l’obscurantisme, ayant conduit de nombreux
scientifiques à envisager de quitter le pays. Ce néo-Maccarthysme
encourageant une science et des universités mises au pas pour faire
rayonner une certaine vision de la nation tue pourtant la recherche de
l’intérieur. L’analyse de cette doctrine nous donne plus de détails pour
comprendre ce qu’il se joue.
Une stratégie de recherche tournée vers la guerre et le privé.
Personne ne s’attendait à ce que la
doctrine trumpiste soit tournée vers l’intérêt général et le progrès
humain, ce document nous le confirme. Rappelant à quel point la
recherche fut stratégique pour assurer le « triomphe » du pays dans la
guerre froide, dont le résultat a produit « la nation la plus prospère
de l’histoire de l’humanité » – hyperbole états-unienne s’il en est – la
stratégie énonce clairement le rôle de la recherche comme un supplétif
des vues belliqueuses du gouvernement. Le mot guerre est présent 15 fois
dans le texte, quatre pour militaire.
Le président Trump a ainsi été très clair
concernant ses priorités, cherchant à ériger un nouvel « Âge d’or de
l’innovation américaine », qui aurait pour but de sécuriser l’hégémonie
états-unienne, notamment en matière de nouvelles technologies, face à
des rivaux étrangers. L’ennemi est à peine dissimulé, puisqu’une
référence explicite est faite à la stratégie chinoise de développement.
Le rapport déplore également la récupération par les autres pays des
avancées achevées dans les laboratoires états-uniens se retrouvant
directement sur le sol des usines étrangères.
Venant de la première puissance
capitaliste mondiale, la critique des résultats de la compétition
néolibérale est osée. Le document nous propose également une méthode
pour instaurer ce nouvel Âge d’or de l’innovation états-unienne. L’OSTP
entend effectivement remettre l’individu au cœur de la recherche, car il
aurait été écrasé dans son activité par la bureaucratie, limitant les
inventions. En clair, la Maison Blanche annonce le grand retour du
chercheur, mais libéré des instituts de recherche, c’est le self made
man recyclé pour la recherche fondamentale.
Toutefois, ce retour ne se fera pas seul,
le recherche n’assurant « ni la puissance nationale ni la vitalité
économique », les travaux de recherche sont donc priés de collaborer
étroitement avec le secteur privé, cité 14 fois dans le document. La
mise au pas de la recherche au service des intérêts financiers achève
ainsi sa mue : elle aboutit sur la Mission Genesis, prenant la suite du
Projet Manhattan et de le Programme Apollo dans le récit national,
censée doubler la productivité et l’impact de la science états-unienne
en mettant l’intelligence artificielle pleinement à son service. Les
GAFAMX et autres vautours numériques s’en réjouiront sans nul doute, le
techno-féodalisme bat son plein.
Le climat et la biodiversité sacrifiés
Si la stratégie de l’OSTP fait la part
belle au secteur privé et à la militarisation de la recherche, les
sciences climatiques, la protection de la biodiversité, ou tout ce qui
aurait trait à la protection de l’environnement sont les grands absents
du texte. Aucune mention n’est faite du mot climat, ni du changement
climatique, de la biodiversité, et encore moins de la bifurcation
écologique. Comme rayés de la carte par le climato négationniste Trump,
tous les projets de recherche du pays traitant de ces questions en
pâtiront d’une manière ou d’une autre. La tendance annoncée par la
nomination d’un magnat de la fracturation hydraulique comme secrétaire à l’énergie en 2024 se confirme.
L’appétit trumpiste pour les hydrocarbures
aura conduit les Etats-Unis à montrer leur visage le plus belliqueux du
Venezuela jusqu’en Iran. Pas surprenant venant d’un président dont
l’une des premières décisions aura été de retirer les Etats-Unis de
l’Accord de Paris. En opposition avec les enjeux climatiques
contemporains, la recherche états-unienne servira donc toujours plus le
capitalisme fossile, nourrissant un écocide aux conséquences mondiales.
D’ailleurs, si la France brûle, c’est aussi le cas du continent
américain avec des méga-feux au Canada dont les fumées se sont fait
ressentir jusqu’à New-York.
C’est pourquoi il est crucial que cette
information circule : la France a aussi son lot de
climato-négationnistes d’extrême droite. A l’heure où les gens subissent
de plein fouet des vagues de canicule successives, n’oublions pas que
certains pourraient une fois arrivés au pouvoir annuler des programmes
de recherche fondamentaux indispensables pour comprendre le changement
climatique qui provoque l’intensification de ces phénomènes.
La vision insoumise : pour une diplomatie scientifique altermondialiste !
Avec cette stratégie, ce sont deux visions
de l’universalisme et du rôle de la recherche qui se confrontent.
L’une, portée par l’extrême droite états-unienne, traduit la tentation
d’une hégémonie et la volonté d’un rapport de force permanent. Le
rapport de l’OSTP déplore avec suffisamment de clarté la perte du statut
de puissance incontestée dans le domaine de la recherche, remettant aux
goût du jour une ambiance de guerre froide mobilisant les agences
héritées de cette période face à un nouveau bloc ennemi, avec la Chine
pour moteur.
Le risque est là, puisque le rapport
l’annonce, « notre dominance scientifique est en danger. ». Et de ce
risque émerge un objectif pour la puissance en perte de vitesse :
reconquérir une hégémonie grâce à la mise au pas de l’intelligence
artificielle pour la découverte scientifique « à un niveau qu’aucune
autre nation ne pourra égaler. ».
À rebours de ce tout compétition et de la
conception d’une recherche soumise aux objectifs lucratifs et
belliqueux, nous défendons avec les insoumis une recherche publique
exigeante, tournée vers l’intérêt général et les nouvelles frontières de
l’humanité. La recherche française doit également participer d’une
forme de diplomatie scientifique altermondialiste. C’est à ce prix que
nous pourrons nous préparer aux chocs écologiques à venir.
Un outil est déjà disponible en France
pour mettre en œuvre une diplomatie scientifique de grande ampleur : il
s’agit de l’Institut de recherche et de développement (IRD). Il est
aujourd’hui menacé d’une dissolution dans le Centre national de
recherche scientifique (CNRS), risquant ainsi de perdre une connaissance
de la coopération internationale et de domaines stratégiques clés pour
notre pays, comme l’adaptation au changement climatique. Les insoumis
apportent tout leur soutien aux 2300 scientifiques qui y travaillent. A
l’heure où l’obscurantisme gagne du terrain sur le plan international,
nous devons défendre le paradigme d’une recherche publique au service de
nos causes communes.
Diabète, obésité, maladies
cardio-vasculaires : en France, ces pathologies ne cessent de
progresser. On les présente souvent comme des dérives individuelles :
manque de discipline, mauvaise alimentation, sédentarité. Mais cette
lecture morale masque l’essentiel : le diabète est devenu une maladie
sociale, produite par l’organisation même de notre système alimentaire.
Dans un pays qui se revendique de la
gastronomie et du « bien manger », la réalité est paradoxale :
l’alimentation industrielle est devenue la norme, et avec elle, une
épidémie silencieuse de maladies chroniques. Jean-Luc Mélenchon,
candidat de la France insoumise à l’élection présidentielle, est bien le
sujet des maladies politiques à bras-le-corps.
Une explosion du diabète, loin d’un hasard biologique
Le constat est massif : la prévalence du
diabète a fortement augmenté depuis les années 1990, et les projections
annoncent qu’un adulte sur dix pourrait être concerné d’ici 2045. Cette
progression n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans un continuum avec
l’obésité, dont les formes sévères ont été multipliées par plusieurs
facteurs en quelques décennies.
La
malbouffe fait des ravages. Depuis 1997, l’obésité morbide a été
multipliée par 7. Un adulte sur 10 pourrait avoir le diabète en 2045.
Partout, l'agro-industrie ajoute le sucre en excès.
Le capitalisme est la racine du mal. Rompre avec ce système est une urgence vitale. pic.twitter.com/LJ8L0XAP7V
Mais réduire cette dynamique à des
comportements individuels serait une erreur analytique. Car ce que l’on
appelle « diabète de masse » est profondément corrélé à la
transformation de notre système alimentaire
: généralisation des produits ultra-transformés, densité calorique
élevée, excès de sucres ajoutés, omniprésence des additifs, et baisse de
la qualité nutritionnelle des produits accessibles.
Serait-ce de la faute des pauvres et de
leurs mauvaises habitudes ? Absolument pas, selon la sociologie qui
analyse ces inégalités comme des injustices environnementales. Elles
sont définies par Razmig Keucheyan comme « l’accès inégal aux
ressources naturelles, mais aussi par l’exposition différenciée des
groupes sociaux aux nuisances ou aux “risques” environnementaux, comme
les pollutions ou les catastrophes naturelles et/ou industrielles ».
On ne « choisit » pas librement de manger
ce qui rend malade. On y est socialement orienté. Les données sont
constantes : les populations les plus modestes sont beaucoup plus
exposées. Les 10 % les plus pauvres ont environ trois fois plus de
risques de développer un diabète que les 10 % les plus riches.
En fait, l’alimentation saine est devenue
un luxe. Les produits frais, peu transformés, biologiques ou simplement
équilibrés sont souvent plus chers, plus difficiles d’accès, ou situés
dans des circuits éloignés des quartiers populaires et périphériques. À
l’inverse, les produits les moins chers sont aussi les plus dégradés sur
le plan nutritionnel : riches en sucres rapides, en graisses saturées,
en sel, et conçus pour être hyper-appétents.
Le capitalisme est une impasse. Il s’enrichit par les désastres qu’il provoque.
Il
vend 100 fois plus cher l'eau qu'il pourrit. Il s'enrichit sur le dos
des malades du diabète et de l'obésité, qu'il intoxique au sucre.
Le diabète devient alors l’expression
biologique d’une organisation sociale : ce que l’on appelle parfois une
injustice environnementale appliquée à l’alimentation.
Le rôle central de l’agro-industrie
L’augmentation du diabète est indissociable du développement de l’industrie agroalimentaire.
Cette industrie a transformé
l’alimentation en produit industriel standardisé. Elle optimise la
rentabilité en augmentant la durée de conservation, en réduisant les
coûts de production et en maximisant l’attractivité gustative par le
sucre, le sel et les graisses. Dans ce système, la santé n’est pas un
objectif central. Elle devient une externalité.
Les recherches de Daniel Benamouzig et Joan Cortinas Munoz dans Des lobbys au menu. Les entreprises agro-alimentaires contre la santé publique
ont documenté les stratégies de certaines grandes entreprises :
production d’incertitude scientifique, financement de contre-expertises,
lobbying actif, et « healthwashing » consistant à se présenter comme
acteurs de la santé publique.
« L’épidémie » comme crise sanitaire collective – Repolitiser le diabète et agir sur l’environnement alimentaire
Le diabète est souvent traité comme une
maladie chronique individuelle nécessitant un suivi médical et des
ajustements de mode de vie.
Cette individualisation a un effet central
: elle dépolitise la maladie. Elle évacue les questions structurelles :
qui produit l’alimentation ? Dans quelles conditions ? Avec quelles
contraintes économiques ? Pour quels intérêts ? Elle transforme un
problème collectif en problème personnel.
Comprendre le diabète comme une maladie
sociale et comme le résultat de rapports de force économiques et
politiques ouvre une autre perspective : celle de l’action collective.
Agir sur le diabète ne peut pas se limiter
à soigner les individus. Cela implique de transformer l’environnement
alimentaire lui-même. Cela signifie : réduire la place des produits
ultra-transformés dans l’alimentation quotidienne, rendre accessibles
des aliments de qualité à tous les niveaux de revenus, réorganiser la
restauration collective, repenser les circuits de production et de
distribution, et réguler plus fortement les industries agroalimentaires.
C’est précisément dans cette perspective
que s’inscrit le programme porté par La France insoumise, notamment dans
son projet L’Avenir en commun, qui fait de la planification écologique
et de la bifurcation du système alimentaire un axe central des
politiques publiques. L’alimentation y est pensée non comme un marché
laissé à la seule logique du profit, mais comme un bien commun universel
relevant de la décision démocratique.
Une maladie du système
Le diabète n’est pas seulement une maladie métabolique. C’est une maladie sociale, économique et politique.
Il est l’un des marqueurs les plus nets
d’un système alimentaire profondément inégalitaire, où les logiques de
profit structurent ce que nous mangeons, et donc ce que nous devenons.
Face à cela, la question n’est pas
seulement médicale. Elle est politique : comment produire une société où
l’alimentation ne fabrique plus de la maladie, mais de la santé ?