''Il existe des conceptions vulgaires tout à fait suffisantes pour la vie pratique:elles doivent même être la nourriture des hommes.Elles ne suffisent cependant pas à l’intelligence''.
Il faut fermer les hôpitaux où on est mal soigné ». Une phrase signée du député LR Philippe Juvin, rapporteur général du budget à l’Assemblée nationale. Une affirmation ne reposant sur aucune donnée fiable, que de nombreuses contre-affirmations viennent contredire. Qui peut affirmer que la fermeture de maternités de proximité a amélioré la qualité du suivi des grossesses ? Comment énoncer une telle phrase, alors que les hôpitaux publics meurent à petit feu de leur sous-financement ? Christophe Prudhomme de déclarer à ce sujet : « Philippe Juvin n’a aucune légitimité de se prévaloir de sa qualité de médecin pour juger la qualité du travail de ses collègues dans les hôpitaux de proximité ». Cinglant. Son billet d’humeur de la semaine.
« Un argument ne vise pas à améliorer la qualité des hôpitaux mais uniquement à faire des économies. »
Le député LR Philippe Juvin, rapporteur général du budget à l’Assemblée nationale, annonce qu’« il faut fermer les hôpitaux où on est mal soigné ». Cette phrase pose plusieurs problèmes car quelle est la définition d’un hôpital où on est mal soigné. Pour ce député, il s’agit en fait des hôpitaux de proximité et son argument est que la faiblesse de leur activité ne permettrait pas d’assurer la qualité des soins. Il s’agit d’une affirmation qui ne repose sur aucune donnée fiable et le contre-exemple est la fermeture des maternités de proximité qui n’a pas amélioré la qualité du suivi des grossesses, bien au contraire.
En effet, il énonce que : « on ne fait bien que ce qu’on fait souvent » ? C’est en partie vrai, mais alors dans ce cas son argument tombe car souvent les médecins dans les petits établissements réalisent chacun souvent plus d’actes que ceux exerçant dans les très grandes structures. Ce qui est encore plus contestable est qu’en fait cet argument ne vise pas à améliorer la qualité des hôpitaux mais uniquement à faire des économies.
Le problème avec cet élu est qu’il est aussi médecin. Il devrait donc savoir que la qualité des soins repose aussi sur leur accessibilité et, en tant qu’urgentiste, que des études ont montré qu’il était nécessaire de disposer d’un hôpital doté notamment d’un service d’urgence ouvert 24h sur 24 à moins de 30 minutes d’accès en voiture pour assurer la sécurité des patients. Il s’agit d’un préalable en termes de politique de santé avant toute considération financière.
Donc la priorité politique doit être de savoir quelle organisation est la plus adaptée pour répondre à cet objectif. Pour cela, la solution n’est pas de supprimer les hôpitaux de proximité mais de se donner les moyens d’y affecter des médecins dont les compétences seront entretenues pour certains grâce à une activité mixte dans plusieurs établissements, ce qui se fait déjà dans plusieurs pays. Ce d’autant que la gradation des prises en charge existe déjà avec les maladies courantes prises en charge en proximité et les services spécialisés concentrés dans les hôpitaux disposant de plateaux techniques importants comme les CHU.
Enfin, ce qui est le plus contestable dans les affirmations de P. Juvin est qu’il cumule son poste de député avec son emploi de chef de service des urgences d’un grand hôpital parisien et qu’il se targue de sa connaissance du système pour donner des notes aux hôpitaux. Alors je pose une question à ce monsieur pour savoir s’il est bien raisonnable pour assurer le bon fonctionnement de son service et la qualité des soins qui y sont offerts de cumuler ces deux fonctions depuis de très nombreuses années dans le contexte de crise que connaissent les urgences hospitalières ?
Pour moi la réponse est claire. Monsieur Juvin a tout à fait le droit en tant que député de proposer ses solutions pour faire des économies dans les dépenses de santé, par contre il n’a aucune légitimité de se prévaloir de sa qualité de médecin pour juger la qualité du travail de ses collègues dans les hôpitaux de proximité.
Sources:linsoumission.fr ( Par Dr Christophe Prudhomme)
Gaz. Combat de longue date de La France insoumise, le blocage des prix permettrait de soulager immédiatement les foyers les plus modestes tout en instaurant un rapport de force avec les multinationales qui transforment chaque crise en nouvelle source de profits. Jean-Luc Mélenchon a de nouveau défendu cette mesure samedi dernier à la Braderie de Lille en l’inscrivant dans la possibilité de « décréter l’urgence sociale ». Dès 2027, ce blocage des prix pourrait ainsi s’appliquer aux produits de première nécessité pour l’alimentation, à l’énergie, et aux loyers. Une réponse d’urgence qui ouvre aussi la voie à une reprise en main collective de notre politique énergétique. Notre article.
Décréter l’urgence sociale, une proposition insoumise qui change tout
Depuis le printemps 2026, la guerre déclenchée et menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran provoque un nouveau choc énergétique mondial. Le blocage du détroit d’Ormuz, par lequel transitent près d’un quart du commerce mondial de pétrole et un cinquième du gaz naturel liquéfié, a profondément perturbé les approvisionnements. L’Agence internationale de l’énergie évoquait dès le début du conflit « la plus importante perturbation » de l’approvisionnement pétrolier de l’histoire. En quelques jours, les cours internationaux du gaz avaient bondi de 50 %, ceux du pétrole de 70 %.
Quelques mois plus tard, la crise arrive directement dans les factures. Au 1er septembre, le prix repère du gaz a encore augmenté de 5,6 %, atteignant 172 euros le mégawattheure, son plus haut niveau depuis la création de cet indicateur en 2023. Six millions de foyers disposent d’une offre indexée sur ce prix de référence et, pour un ménage se chauffant au gaz, la hausse peut représenter une centaine d’euros supplémentaires sur l’année. À la pompe aussi, le choc est brutal : depuis le début de la guerre, essence et gazole ont fortement augmenté, ce dernier ayant dépassé les deux euros le litre en moyenne.
Derrière ces chiffres, ce sont d’abord les classes populaires qui paient la crise. Pour les millions de personnes sans alternative à la voiture, la hausse du carburant signifie rogner encore sur le reste pour aller travailler ou emmener les enfants à l’école. Pour celles qui se chauffent au gaz, elle annonce un nouvel hiver à arbitrer entre les dépenses essentielles. Et le choc pourrait dépasser largement les seules factures énergétiques : transport, agriculture et industrie dépendent massivement des hydrocarbures. Une nouvelle poussée inflationniste qui rend d’autant plus urgente la question de savoir qui doit payer la crise.
La crise et ses bénéficiaires
Mais les crises ne frappent pas tout le monde de la même manière. Dans l’énergie, elles sont même devenues de formidables accélérateurs de profits. TotalEnergies en fournit l’exemple le plus outrageux : après la crise sanitaire, puis la guerre en Ukraine, le groupe a enregistré des bénéfices historiques, dépassant les 20 milliards de dollars plusieurs années de suite. Une envolée qui ne s’explique pas seulement par la hausse des coûts. Entre 2017 et 2024, dans la branche « énergie, eau et déchets », les profits auraient ainsi contribué à près de la moitié de l’augmentation des prix de production.
La crise actuelle reproduit cette mécanique. Le carburant vendu dans les stations au lendemain des premiers bombardements avait été extrait, acheté et raffiné avant l’envolée des cours. Pourtant, les prix à la pompe ont immédiatement augmenté : raffineurs et distributeurs anticipent les cours futurs et les répercutent sur leurs tarifs actuels. Autrement dit, la crise permet d’appliquer aujourd’hui les prix de demain et de dégager au passage des marges supplémentaires.
C’est là que se trouve le cœur du problème : les prix ne sont pas le résultat parfaitement neutre de l’offre et de la demande. Dans des secteurs concentrés comme l’énergie, quelques multinationales disposent d’un pouvoir considérable sur leur formation et sur leurs marges. Dès lors, empêcher qu’une guerre se transforme en nouvelle machine à surprofits suppose de s’attaquer directement à cette formation des prix. C’est précisément ce que les réponses gouvernementales se refusent jusqu’ici à faire.
Des mesures cosmétiques et inefficaces
Face à cette flambée des prix, le gouvernement multiplie pourtant les mesures qui contournent soigneusement le cœur du problème. Contrôles dans les stations-service, éventuel encadrement des marges des distributeurs ou libération de 14 millions de barils issus des stocks stratégiques français : autant de réponses qui ne résolvent rien et qui laissent intactes la spéculation et les marges réalisées en amont par les raffineurs.
Même logique avec les chèques énergie : plutôt que d’empêcher les prix de s’envoler, l’État compense après coup une partie de la facture. Et ainsi, les multinationales encaissent et ce sont les finances publiques qui trinquent, alors même que le gouvernement se refuse toujours à augmenter les recettes par l’impôt progressif et la mise à contribution des superprofits.
Le Rassemblement national ne rompt pas davantage avec cette logique en proposant d’abaisser la TVA sur les carburants et l’énergie de 20 % à 5,5 %. Rien ne garantit en effet qu’une baisse de taxe soit intégralement répercutée sur le prix payé par les consommateurs : sans encadrement des prix et des marges, elle peut être en partie absorbée par les entreprises. Surtout, elle ferait perdre plusieurs milliards d’euros de recettes à l’État sans toucher aux mécanismes qui permettent aux grands groupes de profiter de la crise.
La libération des stocks stratégiques, les chèques énergie, les contrôles dans les stations-service ou encore la baisse de la TVA proposée par le RN sont autant de mesures cosmétiques qui en disent long sur le logiciel politique de ces formations : ne jamais s’attaquer aux racines capitalistes du problème, car cela impliquerait d’entrer en rapport de force avec les multinationales, leurs alliés et les principaux bénéficiaires de la crise. On contrôle, on indemnise ou on baisse les taxes, mais on laisse aux acteurs privés la maîtrise de la formation des prix : c’est précisément à l’encontre de cette logique que la proposition de blocage des prix entend déplacer le débat.
Le blocage des prix : une mesure efficace largement éprouvée
Contrairement au récit médiatique dominant et aux cris d’orfraie d’une partie de la classe politique, le blocage des prix n’a pourtant rien d’une mesure extravagante. Le droit français permet déjà de réglementer les prix en cas de circonstances exceptionnelles et l’État y a eu recours à plusieurs reprises : lors de la guerre du Golfe en 1990, après le cyclone Hugo en Guadeloupe ou, plus récemment, pendant la crise du Covid-19 pour les masques et le gel hydroalcoolique. Dans les Outre-mer, l’intervention publique est même permanente sur certains produits essentiels : à La Réunion, le prix des carburants est fixé chaque mois par la puissance publique.
Ailleurs en Europe, plusieurs gouvernements ont également encadré directement les prix ou les marges face aux poussées inflationnistes. La Croatie plafonne ainsi les prix des carburants depuis 2021, tandis que la Grèce a choisi d’encadrer les marges des entreprises afin d’empêcher qu’elles ne profitent de l’inflation pour augmenter leurs bénéfices. Des expériences qui battent en brèche l’idée selon laquelle toute intervention publique sur les prix conduirait mécaniquement à la pénurie.
Reste alors la question du rapport de force. Si les grands groupes pétroliers décidaient de contourner durablement un blocage en vendant ailleurs leur production, l’État dispose d’autres leviers : réglementation, réquisition des stocks et, à terme, maîtrise publique du secteur. La question du blocage dépasse donc celle d’une simple mesure d’urgence : elle pose celle de savoir qui, du marché ou de la puissance publique, doit décider de l’accès à un bien aussi essentiel que l’énergie.
Mesures d’urgence et vision long-termiste : le blocage et plus encore
Comme le rappelait Manuel Bompard il y a quelques mois sur le plateau de BFMTV, qui semblait avoir à cœur de défendre le bilan social et international du gouvernement sur la question énergétique, le blocage des prix reste une mesure de court terme. Elle tranche pourtant radicalement avec les réponses du gouvernement et de l’extrême droite qui, par refus d’entrer en conflit avec les grands capitalistes et les profiteurs de crise, se refusent à prendre le problème des gens ordinaires et des foyers modestes à bras-le-corps.
Mais au-delà de l’urgence, La France insoumise se distingue aussi de ses adversaires par une appréhension plus globale du problème énergétique : le blocage des prix n’est pas une fin en soi, mais la première étape d’une politique qui doit aussi s’attaquer aux causes structurelles de ces crises.
Mais bloquer les prix ne suffira pas à empêcher la prochaine crise. Guerres, tensions géopolitiques, spéculation et dépendance aux hydrocarbures rendent ces chocs de moins en moins exceptionnels. La France importe aujourd’hui la quasi-totalité du pétrole qu’elle consomme : retrouver une maîtrise collective de l’énergie suppose donc de réduire cette dépendance par la bifurcation écologique, le développement des transports publics, la rénovation thermique et la planification énergétique. À cette souveraineté énergétique doit aussi répondre une politique internationale tournée vers la paix : le cessez-le-feu et le non-alignement sont aussi des réponses à une crise dont les conséquences économiques sont payées par les populations.
À plus long terme se pose enfin la question de la propriété des grands groupes énergétiques eux-mêmes. Car si TotalEnergies peut décider de ses investissements, de l’utilisation de ses profits ou de la destination des carburants raffinés en France, la puissance publique reste dépendante des choix d’un groupe guidé par les intérêts de ses actionnaires.
Sa nationalisation permettrait au contraire de reprendre la maîtrise d’une partie de la chaîne énergétique et d’orienter ses milliards de profits vers l’investissement, la bifurcation et les besoins de la population. Une perspective qui n’a d’ailleurs rien d’étrangère à l’histoire de l’entreprise : l’ancêtre de TotalEnergies, la Compagnie française des pétroles, avait été créé en 1924 à l’initiative de l’État précisément pour garantir l’indépendance énergétique française.
Bloquer les prix aujourd’hui, sortir de la dépendance aux hydrocarbures demain et reprendre collectivement la maîtrise de l’énergie : l’urgence sociale ouvre ainsi sur une question plus profonde, celle de savoir qui doit décider de nos besoins essentiels : les marchés et leurs actionnaires, ou la puissance publique et la population.
Mélenchon. Un sondage pour le Huffington Post paru ce samedi 5 septembre va donner des sueurs froides aux adversaires de LFI. D’après cette étude, une majorité de Français (58%) est favorable à la proposition de Jean-Luc Mélenchon d’annuler la dette de la France due à la Banque centrale européenne. « Une idée qui fait son chemin » et « réussi à convaincre » indique le journal. A noter, seuls 31% des Français s’y opposent et 27% n’ont pas d’avis, ce qui laisse une large part de progression aux insoumis au regard des huit mois de campagne à venir. Autre élément qui mérite d’être relevé : 42% des sympathisants du « bloc central » (Renaissance, MoDem et Horizons) sont…en soutien de l’idée !
Les partisans de Gabriel Attal et Edouard Philippe ne prennent donc pas au sérieux les formules grandiloquentes et alarmistes de leurs candidats qui se déchainent contre le leader insoumis et sa proposition. Pour le favori macroniste, Gabriel Attal, « cela condamnerait la France à la plus grave crise qu’elle a jamais connue ». Mais sans doute que les sympathisants du « bloc central » n’ont-ils pas apprécié les 1000 milliards de dette publique supplémentaire généré par l’ex premier ministre et les siens, depuis 2017.
La proposition de Jean-Luc Mélenchon bénéficiait déjà d’une assise technique par les plus de 50 économistes rejoignant la proposition insoumise. Elle est désormais majoritaire dans le pays. L’objectif est désormais connu, et sa compréhension explique que l’idée gagne du terrain.
Mettre la dette au frigo, c’est sortir de la dépendance aux marchés financiers et retrouver une capacité à investir. Et retrouver cette capacité est un objectif partagé par de nombreux pays européens, tels que l’Italie, l’Espagne, la Belgique, la Grèce. Et même les Allemands, comme l’a rappelé Jean-Luc Mélenchon lors de son moment politique, ceux là même « qui ont 4000 ponts et 2000 écoles à rénover et qui prévoient déjà 4,6 % de déficit pour l’année 2028 ont besoin de réduire la pression sur la dette pour investir. »
La proposition de Jean-Luc Mélenchon bénéficiait déjà d’une assise technique par les plus de 50 économistes rejoignant la proposition insoumise dans une tribune récente. Elle est désormais majoritaire dans le pays et pourra être appliqué dès 2027 car elle est une cause commune de nombreux Etats européens. En France, elle permettra d’accéder la construction d’une nouvelle économie, au service des besoins, et à la hauteur des urgences sociales et écologistes.
Sources:linsoumission.fr (Par Sylvain Noël,rédacteur en chef)
Quelques jours après la fin de la tournée
massive de leurs caravanes populaires, une bonne nouvelle s’ajoute au
tableau des insoumis en vue de 2027. D’après un sondage Cluster 17 paru
le 6 aout, Jean-Luc Mélenchon est la personnalité la plus soutenue et la
plus populaire, hors Rassemblement national, avec 15,8%. Derrière lui,
on trouve Edouard Philippe à 11%, Raphael Glucksmann à 7,6%, et loin
derrière ses autres concurrents largement dépassés par les évènements.
Gabriel Attal est à 3,2%, François Hollande est à 2,7%, Marine Tondelier
à 1,1% et Olivier Faure 0,2%.
Ainsi, même les sondages, biaisés et
manipulés, peinent à cacher la progression constante du candidat
insoumis dont le début de campagne a été, de l’avis général, un
sans-faute. Celui qui était à un point du second tour en 2022, confirme
qu’il est le mieux préparé pour « battre à plate couture » l’extrême droite, selon ses termes. Déjà plébiscité par plus 338 000 soutiens populaires,
le leader insoumis est fort d’une équipe nombreuse, d’un programme, et
d’une organisation structurée que lui jalousent ses concurrents.
Même cet été, les insoumis sont parvenus à
réaliser une nouvelle démonstration de force par leur campagne
hyperactive de caravanes populaires, un dispositif visant à présenter le
programme de Jean-Luc Mélenchon et faire inscrire un maximum
d’habitants sur les listes électorales. Une séquence réussie, remarquée,
et qui distingue le mouvement insoumis de ses concurrents par son sens
de l’organisation et ses objectifs d’élargissement.
Pour l’organisation insoumise, le prochain
rendez-vous est déjà fixé et visible. Du jeudi 20 aout au dimanche 23
aout, les AMFIS d’été de LFI se tiendront à Valence, avec des cycles de
débats, de formations et de rencontres. Les premières annonces révèlent
une programmation déjà exceptionnelle,
qui permet chaque année aux insoumis de prendre la tête de la rentrée
politique et d’imposer dans le débat leurs propositions pour transformer
la société, avec en leur coeur la révolution citoyenne.
Immigration. Sur le dos de milliers de vies
humaines, une vaste opération de manipulation est en cours, initié et
coordonné par l’extrême droite européenne, et derrière laquelle court la
macronie. Dans la ville espagnole de Ceuta, en Afrique du Nord, le
vestige de l’empire colonial espagnol voit entrer en son sein près de 60
000 migrants venus du Maroc voisin. Prétextant un soi-disant appel
d’air provoqué par des régularisations de sans-papiers par le
gouvernement, l’extrême droite espagnole suivie de ses complices
européennes dénonce une « invasion migratoire », une « déferlante » sur
l’Europe. Seul hic : le plan de régularisation a pris fin il y a un mois.
Au mépris total des milliers de réfugiés à Ceuta, et des 57 malheureux morts noyés
– bilan qui s’alourdit d’heure en heure – en tentant de traverser le
détroit de Gibraltar, l’extrême droite de toute l’Europe, avide de sang
frais, se jette sur l’occasion. La Première ministre italienne,
d’extrême droite, et son homologue danoise, sociale-démocrate (!) ont
demandé la suspension de l’Espagne de l’espace Schengen, qui garantit la
libre circulation des personnes dans ses limites. Elles sont reprises
sans hésiter par Le Pen et Bardella, trop heureux de déverser leur haine
raciste comme on vide ses poubelles.
A
Ceuta, des milliers de personnes affluent, fuyant la misère, prêtes à
tous les risques pour rêver d’une vie meilleure. 57 sont déjà mortes.
Nos esprits et nos cœurs se tournent vers elles, vers les milliers
d’hommes, de femmes, d’enfants qui, depuis des années, ont trouvé la… https://t.co/IUR8LZ24H3
Problème : Ceuta est exclue de l’accord de de Schengen pour la libre circulation des personnes. Alors que 40 000 migrants sont déjà repassés au Maroc,
le RN dénonce tout de même une « invasion migratoire », jusqu’à
reprendre le pire du complotisme raciste contre l’immigration. Notre
article.
La fumisterie du RN et l’opportunisme des macronistes sur l’immigration
En bons nationalistes, le RN prend ses
consignes…à Washington, puisque leurs éléments de langage sont ceux de
Donald Trump, un véritable copier-coller. Mais Jordan Bardella, si
surprenant que cela puisse paraître, mobilise aussi des références plus «
littéraires », en dénonçant un « changement de peuple
» en cours à Ceuta. Il aura lu les fiches écrites par ses assistants,
ou bien le temps libre qu’il passe à ne pas travailler lui auront permis
de lire Renaud Camus, chantre de la théorie du complot raciste du Grand
Remplacement : le « changement de peuple » est le titre d’un de ses
livres. Du suprémacisme blanc bon teint.
Le président du RN reste dans le complotisme en dénonçant une action « coordonnée »
(par qui ? le mystère demeure…) « d’invasion du territoire européen ».
Marginalisé au RN depuis l’annonce de candidature de Le Pen, Bardella
ressort du bois pour se distinguer de la patronne en étalant son racisme
et la dépasser sur sa droite sur l’immigration et le racisme. Il faut
le faire !
À Ceuta, des dizaines de personnes sont mortes noyées.
J’adresse à leurs proches et leurs familles ma solidarité.
Au gouvernement espagnol : tout notre soutien dans l’épreuve.
Honte au RN et aux macronistes qui n’ont que l’abjection pour réponse face au drame humain. https://t.co/4oLj4ejpwm
Jamais en manque de politiques xénophobes,
le gouvernement, Macron et le ministre de l’Intérieur Nunez en tête,
déploie des efforts considérables pour courir après l’extrême droite.
Même si 1000 km séparent Ceuta de la France, Nunez a annoncé renforcer
les contrôles aux frontières…alors que 25 000 réfugiés sont déjà
repassés au Maroc.
Pire encore, Macron propose de mettre
Frontex, l’agence européenne spécialisée dans la chasse aux migrants, à
contribution pour faire ce qu’elle sait faire de mieux : traquer des
êtres humains qui risquent leur vie à des milliers de km de chez eux.
Pas étonnant que son ancien directeur, Fabrice Leggeri, soit
actuellement eurodéputé RN, et visé par une enquête pour complicité de crimes contre l’humanité.
Extrême droite et extrême centre sont
bonnet blanc et blanc bonnet : même racisme, même inhumanité au coeur de
crises humanitaires. Leur panique à la seule pensée d’accueillir 60 000
réfugiés trahit leur xénophobie. La seule idée d’accueillir une
personne pas assez blanche pour eux leur est insupportable, alors que la
France se grandirait à prendre sa part dans l’accueil de ces migrants.
Comme l’a rappelé Jean-Luc Mélenchon, «
Le problème concret à régler est de discuter avec le Maroc de la
protection de la frontière entre lui et Ceuta. Et d’assurer le retour ou
la suite maîtrisée du trajet pour les autres ». La politique française
sur l’immigration doit être centrée sur le sauvetage et non la
persécution des réfugiés et en l’occurrence, se porter aux côtés de
l’Espagne et organiser l’aide humanitaire.
Monsieur
Bardella devrait s'abstenir de commenter des sujets qu'il ne comprend
pas. Répéter les arguments de Trump est ridicule. L'afflux a lieu à
mille kilomètres de notre frontière. Ceuta est en Afrique. Les gens sur
l'enclave de Ceuta ne peuvent passer le détroit de Gibraltar… https://t.co/rn1JHgAQJ6
Photographie
montrant des soldats de l'armée américaine observant l'inhumation dans
une fosse commune de Lakotas, tués par l'armée américaine lors du
massacre de Wounded Knee, le 29 décembre 1890.
L'impérialisme américain. Le 4
juillet 2026, les États-Unis ont fêté leurs 250 ans devant le plus grand
feu d’artifice de leur histoire. Au même moment, l’armée américaine
bombardait l’Iran pour la sixième nuit consécutive, la campagne de
frappes contre des embarcations dans les Caraïbes atteignait 221 morts,
et la Cour suprême achevait de vider le Voting Rights Act de 1965 de sa
substance. Le 28 janvier dernier, devant la presse internationale,
Jean-Luc Mélenchon avait posé le diagnostic : les États-Unis sont « un
empire agressif né d’un génocide ». Deux siècles et demi plus tard, la
machine tourne toujours. Elle a seulement cessé de s’excuser.
Il fallait voir la fête. Un million de
personnes attendues sur le National Mall, des « Freedom Trucks »
sillonnant le pays depuis des mois, et un président octogénaire
transformant l’anniversaire d’une nation en meeting personnel.
L’organisation avait été confiée à Freedom 250, structure étroitement
liée à Donald Trump. Le résultat tient de la réécriture assumée : une Amérique blanche et chrétienne, purgée de l’esclavage et des massacres des peuples natifs.
Ce n’est pas un détail de mise en scène.
La Maison-Blanche a exigé des « corrections » dans huit musées de la
Smithsonian Institution, sous peine de coupes budgétaires. Les pièces
commémoratives célébrant l’abolition, le suffrage des femmes et les
droits civiques ont été retirées du programme au nom de la lutte contre
le « wokisme ». Un décret présidentiel porte même un nom digne d’Orwell :
« Restaurer la vérité et la raison dans l’histoire américaine ».
On efface les victimes avant de recommencer. Il faut donc rappeler ce qui est effacé.
Un Empire né d’un génocide
Les chiffres existent, et ils sont
désormais officiels. En juillet 2024, le ministère de l’Intérieur
américain a publié le rapport final de son enquête sur les pensionnats
pour enfants autochtones. Bilan : au moins 973 enfants morts dans 417 pensionnats fédéraux répartis sur 37 États, entre 1819 et 1969, et 74 sites de sépulture. Le Washington Post
en a documenté plus de 3 100. Vingt-trois milliards de dollars ont été
engloutis dans cette entreprise d’assimilation forcée. Un président des
États-Unis a présenté des excuses en octobre 2024. Deux ans plus tard,
son successeur finance des camions qui expliquent que tout cela n’a pas
vraiment eu lieu.
Avant les pensionnats, il y eut la
dépossession. L’Indian Removal Act de 1830 et la Piste des Larmes. Sand
Creek en 1864, où un colonel massacre un campement de femmes, d’enfants
et de vieillards. Wounded Knee en 1890, environ trois cents Lakotas tués
par la 7e cavalerie. Le Dawes Act de 1887, qui fait perdre aux nations
autochtones les deux tiers de leurs terres. Les études démographiques
les plus récentes, publiées dans la revue PNAS, confirment un
effondrement général des populations autochtones après 1500. Dans le
sud-est du continent, la chute atteint 72 % entre 1685 et 1790.
L’autre pilier, c’est l’esclavage. Environ
12,5 millions d’Africains embarqués dans la traite transatlantique.
Moins de 4 % débarquent en Amérique du Nord. Et pourtant, en 1860, plus
de quatre millions d’êtres humains y sont la propriété d’autres êtres
humains. Cette croissance par la reproduction forcée en dit plus long
que n’importe quel discours sur le système américain. La Constitution de
1787 avait tranché : une personne asservie compterait pour trois
cinquièmes d’un individu.
L’abolition n’a pas clos le chapitre. Elle a ouvert celui de la terreur. L’Equal Justice Initiative a recensé près de 6 500 lynchages racistes entre 1865 et 1950,
dont 4 084 pour la seule période 1877-1950 dans douze États du Sud.
Sans procès. Souvent en public, avec cartes postales souvenir. À cela
s’ajoutent les massacres de Wilmington en 1898, d’East St. Louis en
1917, le Red Summer de 1919, la destruction du quartier noir de
Greenwood à Tulsa en 1921.
Le capitalisme racial n’est pas une bavure du système, c’est le système
W.E.B. Du Bois, dans Black Reconstruction in America,
a montré que l’abolition avait été trahie par une alliance entre le
capital du Nord et les propriétaires du Sud. Il y forge le concept de «
dividende racial » : les travailleurs blancs acceptaient une part
moindre du produit économique en échange d’un statut symbolique de
supériorité raciale. C’est ainsi que l’on brise une solidarité de
classe.
Cedric Robinson a poussé la démonstration jusqu’au bout dans Black Marxism.
Le capitalisme occidental ne s’est pas constitué malgré la race, mais à
travers elle. Le capitalisme racial n’est pas une distorsion du
capitalisme : c’en est la forme normale. Domenico Losurdo, dans sa Contre-histoire du libéralisme,
avait établi le même paradoxe côté politique : la liberté proclamée en
1776 et l’esclavage n’étaient pas contradictoires, ils étaient
articulés. Les mêmes hommes rédigeaient la Déclaration d’indépendance et
possédaient des plantations.
Aimé Césaire avait nommé le mécanisme inverse dans son Discours sur le colonialisme
: le choc en retour, ce moment où la violence exercée aux colonies
revient frapper les métropoles. Chalmers Johnson lui donnera un nom en
anglais, blowback. Michelle Alexander, dans The New Jim Crow, a
fermé la boucle contemporaine : l’esclavage aboli et la ségrégation
démantelée, restait l’incarcération de masse comme système de caste
raciale.
Tout cela peut sembler théorique. Une ville américaine en administre la preuve expérimentale.
Flint, Michigan : quand l’Empire empoisonne ses propres enfants
Flint est une ville du Michigan,
majoritairement africaine-américaine, l’une des plus pauvres des
États-Unis. Elle fut pourtant un fleuron industriel : General Motors s’y
installe en 1908, la population décuple en trente ans et atteint son
pic à près de 197 000 habitants en 1960. Puis viennent la
désindustrialisation, le redlining, la fuite blanche vers les banlieues
et la concurrence fiscale entre municipalités. L’historien Andrew
Highsmith l’a démontré : Flint n’est pas devenue pauvre par hasard, elle
a été appauvrie par des politiques délibérées.
En décembre 2011, la ville est placée sous
la tutelle d’un « emergency manager » nommé par le gouverneur
républicain Rick Snyder. Cet administrateur dispose de tous les pouvoirs
et peut passer outre le conseil municipal élu. Les habitants de Flint
perdent le droit élémentaire d’être gouvernés par des personnes qu’ils
ont choisies. Dans le Michigan de ces années-là, ce dispositif a été
appliqué de façon écrasante à des villes noires.
En avril 2014, pour économiser,
l’emergency manager débranche Flint du réseau de Détroit et bascule sur
l’eau de la rivière Flint, sans y ajouter d’inhibiteur de corrosion.
L’eau attaque les canalisations en plomb. Les habitants se plaignent
immédiatement du goût, de l’odeur, de la couleur. On leur répond que
l’eau est saine. Le maire ira jusqu’à déclarer que les gens gaspillent
leur argent en achetant des bouteilles.
En décembre 2014, Lee Anne Walters, mère
de famille, fait mesurer l’eau de sa maison. La limite fixée par
l’agence fédérale de l’environnement est de 15 particules de plomb par
milliard. Chez elle, la première mesure donne 104. Une semaine plus
tard, 397. Il ne se passe rien. Il faudra qu’une militante, Melissa
Mays, envoie plus de 300 échantillons à un professeur de Virginia Tech,
puis qu’une pédiatre, Mona Hanna-Attisha, constitue elle-même le
registre épidémiologique que les institutions n’avaient pas constitué,
pour que la vérité éclate : la proportion d’enfants présentant une
plombémie élevée est passée de 2,4 % à 4,9 %, et jusqu’à 6,6 % de hausse
dans les quartiers les plus contaminés. Aucun changement significatif
en dehors de la ville.
Le 23 mars 2015, le conseil municipal vote le retour à l’eau de Détroit. Le vote est ignoré. La ville est sous tutelle.
Officiellement, la crise a fait douze
morts, par légionellose. Des enquêtes journalistiques portent le bilan
réel jusqu’à 115 décès, de nombreuses pneumonies n’ayant jamais été
rattachées à l’épidémie. Le plomb, lui, tue lentement : troubles de la
concentration, chute des résultats scolaires, fausses couches. Une
génération entière d’enfants a été exposée. En 2020, un accord
d’indemnisation de 600 millions de dollars a été conclu. Aucun
responsable n’a été condamné pénalement. La chercheuse Heather Sullivan
résume la règle non écrite : les personnes blanches et aisées n’iront
pas en prison.
En 2017, la Commission des droits civiques
du Michigan a rendu son verdict dans un rapport intitulé sans détour :
la crise de l’eau de Flint, ou le racisme systémique vu à travers Flint.
here's a clip of Obama pretending to drink a glass of tap water in Flint. Michigan pic.twitter.com/LOPXUP9J3V
— Felix Alexios Gonzalez (@BasedMoralFag) July 26, 2026
Racisme environnemental, injustice épistémique : la mécanique du déni
Ce que Flint donne à voir, c’est un mécanisme reproductible, et c’est là que la sociologie devient indispensable.
La géographe Laura Pulido, dans le seul
texte universitaire qui articule Flint au capitalisme racial en pleine
crise, refuse le mot « contamination », qui suggère l’accident, et
impose celui d’« empoisonnement » : les décideurs connaissaient les
risques et ont poursuivi. Elle a par ailleurs déplacé le concept de
racisme environnemental des intentions individuelles vers les
structures. Le racisme environnemental n’exige pas de racistes
conscients. L’emergency manager n’avait aucun besoin d’être
personnellement raciste pour appliquer une politique raciale. Il suffit
d’un système qui accorde une valeur différentielle à la vie selon la
couleur de peau et le revenu.
Deuxième rouage : ce que les sociologues
des sciences appellent l’undone science, la science non faite. Certaines
questions ne sont pas posées, certains registres ne sont pas
constitués, certaines mesures sont méthodologiquement biaisées. Sans
données, pas de preuve. Sans preuve, les plaintes des habitants restent
des anecdotes. Et l’anecdote est exactement ce dont les institutions ont
besoin pour maintenir le déni.
Troisième rouage, le plus tranchant :
l’injustice épistémique, concept forgé par la philosophe Miranda
Fricker. Des femmes savaient. Elles l’ont dit. Elles n’ont pas été
crues. Non par défaillance individuelle de leurs interlocuteurs, mais
par fonctionnement structurel des hiérarchies du savoir. Il aura fallu
qu’une médecin diplômée dise la même chose que les mères de famille pour
que la parole devienne audible. Du Bois avait théorisé cette condition
dès 1903 sous le nom de double conscience : se voir en permanence à
travers les yeux des autres.
Et pourtant, ce sont ces femmes qui
avaient raison. Le mouvement Flint Democracy Defense League, porté par
des militantes noires comme Claire McClinton, Nayyirah Shariff ou la
pasteure Bernadel Jefferson, s’était constitué dès 2011, non pas contre
le plomb, mais contre la suspension de la démocratie locale. Trois ans
avant que le premier robinet ne devienne toxique. Bernadel Jefferson l’a
dit d’une phrase : tout a commencé en 2011, 2014 n’en est que le
résultat.
La démocratie n’était pas un supplément d’âme du combat écologique. Elle en était la condition.
Du chlordécone à Flint, le même mécanisme
Avant de regarder l’Amérique de haut, un
détour s’impose par la France. Aux Antilles, le chlordécone a été
autorisé pendant des années après son interdiction ailleurs,
empoisonnant durablement les sols, l’eau et les corps de Guadeloupe et
de Martinique. Les mêmes mécanismes s’y retrouvent, terme à terme : des
alertes portées par des populations noires traitées comme des
inquiétudes irrationnelles, des études épidémiologiques commandées trop
tard, des normes de contamination fixées à des niveaux contestés, et une
impunité pénale totale.
La spécificité française tient à une forme
propre de science non faite : l’interdiction des statistiques ethniques
rend structurellement impossible de documenter les inégalités raciales
de santé que l’universalisme républicain nie par principe. Une ignorance
organisée différente dans sa forme, identique dans sa fonction.
Dénoncer l’Empire américain n’exonère de rien. Cela oblige.
#Chlordécone La @FranceInsoumise
demande la création d’une commission d’enquête pour que toute la
lumière soit faite sur le scandale humain, sanitaire et écologique lié à
l’utilisation massive du chlordécone aux Antilles (vidéo
@Action_Insoumis) pic.twitter.com/HGcTPQUgjJ
Impérialisme américain : 750 bases et 400 interventions
Le même mouvement s’est déployé vers l’extérieur. Doctrine Monroe en 1823, corollaire Roosevelt en 1904, comme L’Insoumission l’a détaillé.
Guerre contre le Mexique en 1846 et amputation de la moitié de son
territoire. Guerre hispano-américaine de 1898, guerre des Philippines et
ses centaines de milliers de morts civils. Occupations d’Haïti, du
Nicaragua, de la République dominicaine. Renversement de la reine
d’Hawaï en 1893. Porto Rico, colonie qui n’ose pas dire son nom.
Le Military Intervention Project de
l’université Tufts recense environ 400 interventions militaires
américaines depuis 1776, dont près de la moitié après 1950. Mélenchon
parle des neuf dixièmes du temps passé en guerre. La formule est
politique, les données ne la démentent pas.
Suit la liste des gouvernements renversés.
Iran en 1953. Guatemala en 1954. Congo et l’assassinat de Lumumba en
1961. Brésil en 1964. Indonésie en 1965 et ses centaines de milliers de
morts. Chili le 11 septembre 1973. Opération Condor. Contras au
Nicaragua. Honduras en 2009. À chaque fois le même vocabulaire : la
liberté, la démocratie, la stabilité. À chaque fois les mêmes intérêts :
le pétrole, le cuivre, les bananes, les bases.
Le Vietnam a reçu plus de bombes que toute
l’Europe pendant la Seconde Guerre mondiale. L’Irak a été envahi en
2003 sur la foi d’un mensonge exposé à la tribune de l’ONU. Le Costs of
War Project de l’université Brown chiffre le coût humain des guerres
postérieures au 11 septembre : entre 4,5 et 4,7 millions de morts
en comptant les décès indirects, pour environ 8 000 milliards de
dollars. Aucun responsable américain n’a jamais été jugé pour cela.
Aujourd’hui, les États-Unis maintiennent environ 750 sites de bases dans 80 pays et colonies,
soit davantage d’installations militaires à l’étranger que tous les
autres pays du monde réunis. Le SIPRI a chiffré leurs dépenses
militaires 2024 à 997 milliards de dollars, soit 37 % du total mondial.
Plus que les six puissances suivantes additionnées.
2026 : l’Empire a jeté le masque
Le prétexte a changé, la méthode non.
Depuis le 2 septembre 2025, l’armée américaine détruit des embarcations
dans les Caraïbes et le Pacifique au nom de la lutte contre le
narcotrafic. Le rapport « Killing Spree » de l’ONG WOLA, publié le 24
juillet 2026, en dresse le bilan : 63 attaques, 67 bateaux détruits, 221 personnes tuées.
Vingt-trois naufragés laissés sans secours. Et deux survivants achevés
par un second tir, le « double tap » du 2 septembre 2025, révélé par la
presse américaine.
Aucune preuve produite. Aucun procès. WOLA
parle d’exécutions extrajudiciaires susceptibles de constituer des
crimes contre l’humanité. Le Haut-Commissaire des Nations unies aux
droits de l’Homme, Volker Türk, a jugé ces frappes inacceptables et
exigé leur arrêt. Trump, lui, avait prévenu dès octobre 2025 : « Nous
allons les tuer. » Il ne mentait pas.
Le 3 janvier 2026, les forces spéciales
américaines ont enlevé le président vénézuélien Nicolas Maduro et son
épouse à Caracas, avant de les transférer à New York. Un chef d’État en
exercice, capturé chez lui, jugé par la puissance qui l’a enlevé. Trump a
annoncé que les États-Unis « dirigeraient » le Venezuela jusqu’à une
transition jugée convenable par Washington. Le pétrole n’est mentionné
dans aucun communiqué officiel. Il figure dans tous les contrats.
Le 28 février, ce fut le tour de l’Iran.
Frappes conjointes américano-israéliennes, riposte iranienne, mémorandum
de cessez-le-feu en juin, reprise des bombardements en juillet. Du 12
au 17 juillet, six nuits de frappes ont détruit des ponts, un aéroport
civil, des gares ferroviaires. Frapper délibérément des infrastructures
civiles porte un nom dans les Conventions de Genève de 1949. Pendant ce
temps, Washington continue d’armer l’État qui a rasé Gaza.
Le racisme n’est pas une bavure, c’est une structure
À l’intérieur, la même logique s’applique
aux corps racisés. La loi budgétaire de juillet 2025 a débloqué environ
170 milliards de dollars pour la police de l’immigration, dont 45
milliards pour la seule détention, avec un quota d’arrestations porté de
1 800 à 3 000 par jour. En cinq jours au début du mois de juillet,
l’ICE a procédé à 10 000 arrestations.
L’année 2025 a été la plus meurtrière en
centre de rétention depuis plus de vingt ans : 32 morts recensées par le
Vera Institute. Le 7 janvier 2026, un agent de l’ICE a tué Renée Nicole
Good, 37 ans, mère de famille, à Minneapolis. Le médecin légiste du
comté de Hennepin a qualifié sa mort d’homicide. Elle était citoyenne
américaine. En septembre 2025, la Cour suprême avait autorisé les agents
à cibler les personnes selon leur apparence et leur langue. Dans son
opinion dissidente, la juge Sonia Sotomayor décrivait un pays où le
gouvernement peut arrêter quiconque a l’air latino, parle espagnol et
semble occuper un emploi mal payé.
Les statistiques structurelles, elles, ne datent pas de Trump. Les Américains noirs sont incarcérés à près de cinq fois le taux des Blancs
: un adulte noir sur 81 est en prison d’État. Les jeunes Noirs sont
incarcérés 5,6 fois plus que les jeunes Blancs. La police américaine a
tué 1 365 personnes en 2024, année record, et les Noirs y sont tués 2,9
fois plus souvent que les Blancs. Côté patrimoine, l’enquête de la
Réserve fédérale est sans appel : 285 000 dollars de patrimoine médian
pour un ménage blanc, 44 900 dollars pour un ménage noir, soit 15 %. Ces machines ont été construites par des administrations démocrates autant que républicaines.
Le 29 avril 2026, la Cour suprême a franchi un cap. Par six voix contre trois, l’arrêt Louisiana v. Callais
a vidé l’article 2 du Voting Rights Act de 1965, conquête majeure du
mouvement des droits civiques. Les plaignants devront désormais prouver
une discrimination intentionnelle. Dans sa dissidence, la juge Elena
Kagan constate que le texte devient pratiquement lettre morte. Soixante
et un ans après la marche de Selma, les électeurs noirs perdent la
protection arrachée sur le pont Edmund Pettus.
Il faut dire aussi ce qui a résisté. Le 30
juin, la même Cour a invalidé le décret de Trump supprimant le droit du
sol et confirmé le quatorzième amendement. Une victoire, mais fragile :
plusieurs opinions ouvrent la porte à une restriction par voie
législative. Et la Garde nationale, déployée à Washington depuis août
2025, a vu son mandat prolongé jusqu’en 2029. Une urgence qui dure trois ans et demi n’est plus une urgence. C’est un régime.
Le « néosuprématisme » et la fin des illusions
Le 28 janvier 2026, lors de sa conférence de presse internationale,
Jean-Luc Mélenchon a proposé un mot pour qualifier le pouvoir installé à
Washington : le « néosuprématisme ». Ni le fascisme historique, ni un
simple néolibéralisme autoritaire. Un composé de suprématisme ethnique,
de libertarianisme, d’obscurantisme et de techno-capitalisme.
L’illibéralisme, ajoute-t-il, n’est pas l’inverse du néolibéralisme : il
en est la réponse raciste aux souffrances qu’il inflige.
Flint en est la démonstration miniature.
L’austérité impose la tutelle, la tutelle suspend la démocratie, et la
suspension de la démocratie s’applique d’abord aux villes noires.
Capitalisme racial, austérité néolibérale et dépossession démocratique
ne sont pas trois problèmes distincts. C’est le même.
Le point décisif de l’analyse insoumise
est celui qui dérange le plus les commentateurs français. Trump n’est
pas une parenthèse. La guerre contre la Chine, le contrôle des détroits
et des routes maritimes, les prétentions sur le Groenland et le canal de
Panama forment une continuité qui traverse Obama, Biden et Trump. Le
retour des démocrates ne changerait pas la trajectoire de l’Empire.
Aurélien Saintoul le formulait dès janvier 2025 : « Donald Trump n’a pas inventé l’impérialisme américain. Il le radicalise. »
Face à cela, l’Union européenne a choisi
son camp, et c’est celui du paillasson. Accord commercial signé sur un
terrain de golf en juillet 2025, engagement de porter les dépenses
militaires à 5 % du PIB, détricotage du RGPD, puis signature de la
déclaration « Pax Silica »
le 25 juin 2026, qui arrime le continent au capital technologique
américain. « L’Union européenne est devenue le paillasson de Donald
Trump », résume l’eurodéputée insoumise Manon Aubry.
Le non-alignement, seule réponse à la hauteur
Il existe une autre voie et elle est écrite noir sur blanc. Le programme de l’Union populaire pour 2027 prévoit de « se retirer immédiatement du commandement intégré de l’OTAN puis, par étapes, de l’organisation elle-même »,
de refuser toute alliance militaire permanente et d’engager la
formation d’une nouvelle entente altermondialiste. Le 27 juin dernier,
Mélenchon l’a redit sans détour : il ne peut pas être question de rester
membre de l’OTAN.
Le non-alignement n’est pas la neutralité
molle. C’est une stratégie : centralité du droit international, refus de
la logique de bloc contre bloc, réduction méthodique de nos dépendances
militaires, numériques, industrielles et monétaires, reconstruction
d’une filière technologique publique et souveraine. Ni vassal de
l’Empire américain, ni supplétif d’un autre.
La
question posée est de savoir si nous sommes réellement non-alignés. Ou
bien si, par définition, quoi que disent les États-Unis d'Amérique, nous
serons d'accord avec eux.
Cela suppose de nommer les choses. Non,
les États-Unis ne sont pas le pays de la liberté qui aurait mal tourné
en 2016. C’est un Empire bâti sur la conquête, la traite et la guerre,
qui n’a jamais cessé de l’être, et qui aujourd’hui assume de le dire
tout haut. Les 250 bougies soufflées le 4 juillet éclairaient une
histoire officielle. Les peuples autochtones, les descendants
d’esclaves, les Vénézuéliens, les Iraniens, les Palestiniens et les
enfants de Flint en connaissent une autre.
Reste que l’anti-impérialisme n’est pas de
l’antiaméricanisme. Le 28 mars dernier, entre huit et neuf millions de
personnes ont défilé dans plus de 3 300 villes des États-Unis sous le
mot d’ordre « No Kings ». C’est la plus grande journée de protestation
de l’histoire du pays. Un autre peuple américain existe. Il ressemble
beaucoup aux femmes de Flint : il sait, il le dit, et on refuse de
l’entendre.
C’est avec lui qu’il faut construire. Contre l’Empire, toujours.
Odyssée. L’Insoumission.fr publie un nouvel article de sa rubrique « Nos murs ont des oreilles – Arts et mouvement des idées ». Son
but est de porter attention à la place de l’imaginaire et de son
influence en politique avec l’idée que se relier aux artistes et aux
intellectuels est un atout pour penser le présent et regarder le futur.
Qui raconte le monde ? Que choisit-on d’effacer ou de transmettre ? L’Odyssée de Christopher Nolan nous
invite à y penser. Nolan le fait en fidèle lecteur d’Homère. En
regardant le monde tel qu’il va. En faisant confiance à l’intelligence
du spectateur. Et en cinéaste matérialiste. Pour lui, les mythes, les
corps, les images et les techniques ne servent jamais à fuir le réel,
mais à mieux l’habiter.
Pourquoi Homère aujourd’hui
Les grandes œuvres ne réapparaissent
jamais par hasard. Le présent découvre leur actualité. Miroirs en
abymes. L’Odyssée de Christopher Nolan tient précisément à cela. Le
cinéaste ne cherche jamais à moderniser Homère. Ni simplification. Ni
habillage contemporain. Sous le récit mythologique apparaissent les
grandes questions éternelles de nos sociétés. La guerre. L’exil. La
mémoire. Le pouvoir. La culpabilité. Les dominations. Des forts sur les
faibles. Des hommes sur les femmes. Les récits qui fabriquent les héros.
Ceux qui dissimulent les victimes.
On peut y lire ainsi des enjeux de notre
temps. Les empires justifiant leurs interventions au nom de valeurs
universelles tandis que se jouent prosaïquement des intérêts
géopolitiques et commerciaux. Ménélas, roi de Sparte, y dévoile les
raisons de la Guerre de Troie. Moins liées à l’exfiltration d’Hélène
qu’à la concurrence sur les voies maritimes commerciales. On croirait du
Trump dans le texte. Son Odyssée rappelle que les récits héroïques
servent souvent à masquer des entreprises de conquête. Effleurement des
conflits du Moyen-Orient sans jamais les nommer.
Ulysse se désole : « Nous avons brisé le lien fragile qui unissait les peuples
». Conflagration des boucheries. Le vieux monde qui se meurt. Le
nouveau qui tarde à apparaître. Et dans ce clair-obscur le surgissement
des monstres. Comme disait Gramsci. Retour de l’Odyssée à son origine.
Non, le simple récit d’un aventurier. La méditation d’une civilisation
sur les conséquences de la guerre.
À chaque époque son Ulysse
L’Odyssée c’est 24 chants datant de plus
de 3 000 ans. Et notre mémoire collective. À chaque période son Ulysse.
Pas besoin d’avoir lu Homère pour connaître Ulysse. Le cheval de Troie.
Les Sirènes. Polyphème le cyclope. Circé la magicienne. Ou Pénélope. Ils
peuplent la peinture d’Ingres à Picasso. La littérature de Joachim du Bellay à James Joyce. Ou l’homme de la connaissance infinie de Dante. Les danses d’Isadora Duncan ou de Carolyn Carlson. La musique de Monteverdi à Betsy Jolas en passant par Brassens ou Cream, le premier groupe d’Eric Clapton. Les parents ont quelquefois raconté son histoire. La télévision a diffusé Ulysse 31 ou plus tard Odyssey. Sans parler des jeux vidéo.
Au cinéma, Michael Cimino en faisait déjà un vétéran incapable de retrouver sa place dans Voyage au bout de l’enfer. Kubrick racontait une odyssée cosmique. Dans 2001 Odyssée de l’espace,
l’humanité y devenait l’héroïne de son récit. Et l’astronaute Dave
Browman voulait rentrer chez lui. Ou l’impossibilité de filmer l’Odyssée
du Mépris de
Jean-Luc Godard. Nolan poursuit cette tradition des réécritures, mais
il accomplit un geste paradoxal : plus il revient au texte d’Homère,
plus son film paraît contemporain.
Le blockbuster comme cinéma d’art et populaire
Christopher Nolan occupe une place
singulière dans le cinéma contemporain. Depuis plus de vingt ans. Dans
une industrie dominée par les franchises, les plateformes et les
algorithmes. Selon lui, le blockbuster ne doit pas être un
divertissement mais un art populaire. Comme en avaient l’ambition les
devanciers d’Hollywood et d’ailleurs. Fritz Lang avec ses Contrebandiers de Moonfleet. Stanley Kubrick avec Spartacus.
Le philosophe slovène Slavoj Zizek disait que les superproductions
peuvent être « des indicateurs précis des difficultés idéologiques de
nos sociétés »[.
Rassembler des millions de spectateurs
autour d’une même expérience esthétique et intellectuelle. Rompre la
cassure entre cinéma commercial et cinéma d’auteur. Parler à tous avec
des codes connus sans jamais renoncer à la complexité. Il croit à la
salle comme expérience collective, presque civique, capable de
rassembler des spectateurs. Faire peuple. De Batman à Oppenheimer, Nolan dessine un discours sur le monde.
Le temps contre la chronologie
Son Odyssée est simultanément l’une des
adaptations les plus fidèles du poème d’Homère et l’une des œuvres les
plus profondément nolaniennes. Il retrouve ce qui faisait la révolution
du poème : sa construction . Avec le temps comme véritable
matière du récit. L’enquête menée par Télémaque. Les souvenirs d’Ulysse.
Les témoignages recueillis. Flash-backs et récits enchâssés. Une
architecture où les différentes temporalités dialoguent sans cesse. Le
spectateur n’assiste pas à une succession d’aventures.
Il reconstitue une mémoire. Le style
nolanien rejoint Homère. Son récit discontinu. Ses failles. L’Odyssée
est moins un récit d’aventures qu’un poème de la durée, de l’attente,
des souvenirs, des récits racontés par ceux qui les ont vécus. L’Odyssée
de Nolan à la fois fidèle et moderne.
Les réactionnaires de la planète se
mobilisent contre l’Odyssée de Nolan. Hélène – la plus belle des femmes
de l’antiquité – y est noire. Sinon, le soldat grec issu de l’Enéide,
est joué par un acteur trans. Nolan ? Infidèle à la Grèce antique. Elon Musk promet
de tourner avec l’IA d’ici la fin de l’année un long métrage
historiquement exact. Il se met à disposition pour un remake en langue
antique avec Mel Gibson.
On pourrait d’abord discuter son “plus blanc que blanc” du pays d’Homère. Alain Foix dans
sa critique du film estime que “Ceux qui, dans leur aveuglement racial
n’ont pas compris que si Hélène est noire, Athéna métisse, et tous les
compagnons de voyage d’Ulysse marquant toutes leurs différences dans une
arche humaine de Noé aujourd’hui naufragée, c’est parce que Nolan nous
parle d’un temps révolu, celui d’une humanité plurielle brisée entre
Charybde et Scylla sur les récifs frontières du renoncement à la loi
capitale : celle de Zeus qui imposait à tous l’hospitalité”.
Et on peut aussi se demander ce qu’il veut
reconstituer. En questionner la bêtise. Quelle exactitude pour la
réinterprétation d’un poème ? Confusion de l’Histoire et de l’art. De la
reconstitution et de la liberté de l’imaginaire.
Une Antiquité débarras
Fidèle, Nolan l’est. Y compris avec les
anachronismes voulus. Volonté de faire juste à l’image et faire temps.
Pour l’oeil comme pour l’oreille. Comme avec la musique de Ludwig Göransson mixant
instruments antiques reconstitués et sons techno. Loin du décorum
monumental du péplum. Une Antiquité rude. Presque minérale. Un monde
traversé d’ombres et de lumières. Les paysages du Maghreb, de Grèce, de
Sicile ou de Scandinavie. Les monstres eux-mêmes ne sont jamais exhibés
comme des attractions numériques. Surgissements presque naturel des
frontières poreuses. Entre le réel, la mémoire et le mythe. La scène de
la Nekyia et la descente d’Ulysse parmi les morts n’est plus un simple
épisode. Une expérience humaine archaïque des vivants habités par les
spectres.
Les survivants
Nolan dessine ses personnages. L’avalanche
de stars au générique est le début d’une horizontalité des
incarnations. Jusqu’aux rôles secondaires. Ulysse est moins un
conquérant qu’un survivant. Derrière les monstres, un autre adversaire.
Le poids des morts, des choix et les renoncements passés. Les
lâchetés. Les yeux dans les nôtres, Ulysse regarde la barbarie. Acteur
puis témoin de la catastrophe. Les femmes, les enfants, les hommes
sacrifiés. Au nom d’un drapeau, d’un intérêt économique ou de divinités.
Ces dernières souvent prétextes à dissimuler les deux autres.
Homère faisait des personnages féminins
autant de variations éprouvant le désir d’Ulysse. Nolan les personnifie.
Au-delà des actes de chacune. Dans le rapport au patriarcat et au
virilisme de notre société. Pénélope n’est plus une simple épouse en
attente du retour de son mari. Elle se demande pourquoi une reine qui
s’est maintenue au pouvoir dix-sept ans n’a pas le droit de régner.
La version vengeresse de Clytemnestre est
plus proche d’Eschyle. Et sa demi-sœur Hélène sort de son statut de
femmes objet, faux-prétexte de la guerre. Circé la magicienne n’est pas
une femme de plus à se pâmer face au charme du héros grec. “Mimer
éternellement l’impuissance et la vulnérabilité “ comme écrit Mona Chollet. Comme Tituba la sorcière de
Maryse Condé, elle se venge de l’expérience faite. « Les hommes
n’aiment pas. Ils possèdent. Ils asservissent. » Athéna, est plus la
conscience versus féminine que la déesse protectrice d’Ulysse.
Le véritable sujet n’est pas le voyage.
C’est le retour. L’impossibilité du retour. On ne revient jamais
totalement de la guerre. Chez Nolan le retour est un départ. Abandon
d’un monde auquel on n’adhère plus. Interrompre la répétition de la
violence. L’ailleurs comme espérance.
La technique comme politique du réel
Le rapport de Christopher Nolan à la
technique est souvent mal compris. Pas de nostalgie dans son refus de
l’intelligence artificielle ou des effets numériques. Nolan est un
inventeur.
L’Odyssée est le premier long métrage tourné intégralement avec la nouvelle génération de caméras IMAX.
Une technique adaptée au documentaire et aux paysages. Le film a
nécessité de transformer les outils. Nouveaux caissons pour réduire le
bruit des caméras. Dispositifs de miroirs permettant de filmer les
acteurs malgré l’encombrement de l’appareil. Adaptation de systèmes aux
exigences du jeu et du dialogue. Chez Nolan, la technique ne précède pas
le film. Elle naît de la nécessité artistique et politique.
Cette logique traverse toute son œuvre. Là
où une partie du cinéma contemporain produit des images par simulation,
Nolan les produit par fabrication. Décors. Détournent des machines
existantes. Inventions de nouveaux procédés de prise de vue. Même la
diffusion répond à cette exigence. Conscient que peu de salles sont
équipées en IMAX, il supervise les différents formats de projection afin
que chaque spectateur bénéficie de la meilleure restitution possible de
l’œuvre.
Plus qu’un choix esthétique. Une politique
de l’image. Nolan prolonge, sans doute intuitivement, l’idée défendue
par André Bazin selon laquelle le cinéma tire sa force de son lien
physique avec le réel. Il rejoint Walter Benjamin pour
qui la technique n’est pas une puissance d’artificialisation mais un
moyen de transformer notre perception du monde. La technologie sans
fuite hors du réel. Une manière d’en approfondir l’expérience.
À l’heure où les images sont de plus en
plus générées, Nolan défend un cinéma de la production plutôt que de la
simulation. Ses films rappellent qu’une image est d’abord le résultat
d’un travail collectif entre des corps, une matière, une lumière et une
machine. En ce sens, son cinéma est profondément matérialiste.
Empêcher l’effacement
L’Odyssée n’est pas le récit d’un héros.
C’est le récit de ce que les héros coûtent au monde. Trois mille ans
après Homère, Christopher Nolan choisit son camp. Il nous rappelle
peut-être la véritable fonction des mythes : non pas nous apprendre à
admirer les héros, mais nous empêcher d’oublier les morts.