Mélenchon. Le sondage consacré à démolir Mélenchon, paru dans
La Tribune
du 10 mai est une fumisterie de haut vol. Le libellé de la question
posée par le sondage force une lecture défavorable du candidat insoumis,
en plus de nombreux autres biais poursuivant le même objectif. Mais le
sondage montre malgré lui des atouts considérables pour le leader de la
France insoumise.
Avec un puissant niveau d’adhésion interne et un socle idéologique et
programmatique, Jean-Luc Mélenchon détient des atouts considérables que
n’ont pas ses concurrents. C’est là toute la contradiction du sondage :
Mélenchon serait un « handicap », mais ses qualités de campagne sont
reconnues. En attestent les plus de 250 000 soutiens populaires obtenus en une semaine, soit un rythme 46 fois supérieur à celui de 2020. Notre article. .
La mascarade « scientifique » du sondage de La Tribune
Commençons par montrer ce que vaut la prétention « scientifique » de
cette mascarade. « 18 % » des Français considéreraient le candidat
insoumis comme un « atout » pour faire gagner la gauche, contre 70 %
comme un « handicap ». Trop gros pour être vrai. En effet le sondage
repose sur un échantillon global de mille personnes. Mais les opinions
traitées sont en réalité établies à partir de sous-échantillons
politiques beaucoup plus faibles et parfois dérisoires. Mais sans qu’on
sache de quelles quantités exactes il s’agit.
Car Ipsos bénéficie d’un traitement de faveur exclusif : il ne lui
est pas imposé comme aux autres de fournir de publication détaillée de
ces bases réellement consultées, ni du croisement par âge, ni de la
classe sociale, ni du niveau d’études, ni du vote de 2022, ni du vote de
2024, ni du niveau de politisation de ses sondés.
Pour une question aussi politiquement chargée que « Mélenchon est-il un atout ou un handicap pour faire gagner la gauche ?
», ces manques d’information limitent fortement la valeur des
conclusions. Voyons pourquoi. Le rapport indique un échantillon national
de mille personnes. À ce niveau, la marge d’incertitude théorique sur
un score de 20 % est d’environ ±2,5 points. Mais évidemment cette
indication vaut seulement pour l’échantillon global de 1000 personnes et
pas pour les sous-échantillons classés par préférence partisane,
nécessairement beaucoup plus réduits.
Or, toute la lecture politique du sondage repose sur des sous-groupes
: sympathisants LFI, écologistes, PS, gauche agrégée, sans sympathie
partisane. Dans un échantillon de mille personnes, si environ 40 % des
répondants se déclarent sans sympathie partisane — hypothèse très
plausible dans ce type de baromètre — alors les bases restantes par
famille partisane deviennent rapidement très réduites.
En effet, les sympathisants PS et écologistes, en particulier,
peuvent représenter des effectifs très faibles, parfois de l’ordre de
quelques dizaines d’individus. Cela rend les comparaisons du type « 14 %
chez les sympathisants PS » ou « 21 % chez les écologistes » très…
fragiles. La critique est donc simple : un résultat de sous-échantillon
politique publié sans qu’on connaisse ses bases en nombre de personnes
ne devrait jamais être commenté comme un fait avéré. Voyons cela
d’encore plus près.
Le groupe « sympathisants de gauche » est politiquement hétérogène.
Le sondage agrège les sympathisants de gauche en un bloc : FI – PCF – PS
– EELV. Dans ce bloc, Jean-Luc Mélenchon est jugé « un atout » par 39 %
et « un handicap » par 55 %. Mais ce groupe mélange des électorats dont
les rapports à Mélenchon sont structurellement opposés à l’instant où
on les interroge : sympathisants LFI très favorables, sympathisants PS
et écologistes beaucoup plus distants aujourd’hui.
Ce choix d’agrégation produit mécaniquement une lecture défavorable :
on ne mesure pas seulement la capacité de Mélenchon à mobiliser le
peuple de gauche ; on mesure aussi l’hostilité d’appareils et
d’électorats concurrents au sein du champ de gauche. C’est une limite
désastreuse pour l’analyse qui se fait à partir de telles bases.
La présidentielle ne se gagne pas uniquement par l’approbation des
sympathisants de partis déjà constitués ; elle se joue aussi dans le
rapport aux abstentionnistes, aux classes populaires, aux jeunes, aux
5,5 millions de primo-votants en 2027, aux périphéries et aux électeurs
peu ou pas affiliés.
Pour aller plus loin : « L’urgence, c’est le blocage des prix des carburants » – L’interview de Jean-Luc Mélenchon face à La Tribune Dimanche
Voyez ensuite le libellé de la question. Il n’est pas du tout neutre ! La question posée est : « Jean-Luc
Mélenchon vient d’annoncer sa candidature à l’élection présidentielle
de 2027. Diriez-vous que Jean-Luc Mélenchon est un atout ou un handicap
pour faire gagner la gauche en vue de l’élection présidentielle ? » Ce libellé doit être analysé. D’abord, l’expression « vient d’annoncer sa candidature
» installe un cadrage d’actualité immédiate, potentiellement
conflictuel, et active les réactions médiatiques récentes plutôt qu’un
jugement stratégique de moyen terme. Ensuite, l’opposition « atout /
handicap » est très binaire et fortement connotée.
Elle force une lecture instrumentale de Mélenchon : non pas « souhaitez-vous sa candidature ? », « pensez-vous qu’il peut être au second tour ? », « peut-il défendre les classes populaires ? », mais « est-il un handicap ?
». Le terme est dur, disqualifiant, et pousse à une réponse négative
chez les électeurs déjà exposés à un cadrage médiatique critique.
Enfin, « faire gagner la gauche » suppose que le but
stratégique de 2027 serait d’abord l’unification symbolique de la gauche
existante. Or la force de Mélenchon et de LFI repose aussi sur une
autre hypothèse stratégique : construire un bloc populaire majoritaire
au-delà du périmètre partisan traditionnel de la gauche, en mobilisant
abstentionnistes, jeunes, quartiers populaires, salariés précarisés,
électeurs anti-libéraux et classes populaires urbaines. La question
teste donc moins la stratégie réelle de LFI qu’une norme d’acceptabilité
dans le champ partisan de gauche.
Ce sondage sur Mélenchon ne fournit pas les croisements qui
permettraient de trancher scientifiquement les interprétations. Dans ce
domaine qualitatif manquent notamment une évaluation du niveau de
politisation des sondés, leur intérêt pour la présidentielle et de leur
opinion exprimée sur les enjeux sociaux. Cette absence est centrale. Un
score global défavorable peut masquer un profil très fort dans des
segments électoralement stratégiques.
Par exemple, si Mélenchon est rejeté par une partie des sympathisants
PS âgés mais très puissant chez les jeunes, les actifs précaires, les
électeurs populaires urbains ou les anciens abstentionnistes, le
diagnostic politique change complètement.
Finalement le résultat le plus important n’est pas le 18 % national !
Ce que le sondage montre malgré lui en faveur de Mélenchon c’est
d’abord qu’il reste ultra-dominant dans son propre camp ! Le résultat
décisif est que 83 % des sympathisants LFI considèrent Mélenchon comme
un atout. C’est un niveau d’adhésion interne exceptionnel. Il montre que
Mélenchon n’est pas un candidat subi par son socle : il reste, pour
l’électorat insoumis, le leader naturel, le mieux identifié, le plus
légitime et le plus mobilisateur.
Or dans une présidentielle, la première condition d’une dynamique est
la solidité du noyau électoral. Sur ce point, le sondage est très
favorable à Mélenchon : il dispose d’une base extrêmement consolidée.
Les autres figures de gauche peuvent être plus « acceptables » dans
certains segments, mais très peu disposent d’un tel niveau. Les atouts
reconnus à Mélenchon sont précisément ceux d’un grand candidat
présidentiel. Le sondage indique que les principaux atouts de Mélenchon
sont : ses talents d’orateur : 60 % dans l’ensemble des Français ; son
expérience : 41 % ; sa volonté de vraiment changer les choses : 30 % ;
son équipe : 28 %.
Ces résultats sont très importants. Même dans une enquête globalement
défavorable, les Français reconnaissent massivement à Mélenchon des
qualités présidentielles rares : puissance oratoire, expérience,
capacité d’incarnation du changement. Chez les sympathisants de gauche,
la « volonté de vraiment changer les choses » monte à 40 %, et chez les
sympathisants LFI à 58 %. C’est politiquement considérable. Cela
signifie que Mélenchon n’est pas seulement identifié comme un tribun :
il est perçu par son cœur électoral comme celui qui peut rompre avec
l’ordre établi. Le « handicap » principal est un handicap « d’image »,
pas de fond programmatique.
La présidentielle française est une
élection d’incarnation, de conflictualité et de dynamique : Mélenchon a
déjà montré sa capacité à agréger un électorat large autour d’un récit
Le sondage liste comme principaux handicaps de Mélenchon « son
agressivité » : 64 %, « ses propos qui créent la polémique » : 60 %, «
ses difficultés à rassembler le reste de la gauche » : 27 %, « son
projet économique » : 16 % seulement. Ce point est essentiel. Le projet
économique de Mélenchon n’est cité que par 16 % des Français comme
handicap, et seulement 9 % des sympathisants de gauche.
Autrement dit, le rejet n’est pas d’abord programmatique. Il porte
principalement sur des dimensions d’image, de style, de conflictualité
et de cadrage médiatique dont la valeur objective n’existe pas, surtout
mesurée avec de telles lacunes. Mais si on le croit néanmoins, cela
reste pour LFI, une donnée plutôt favorable.
En effet on peut travailler une image, une campagne, une incarnation
collective, une séquence d’apaisement stratégique ; il est beaucoup plus
difficile de corriger un rejet massif du programme. La conclusion
favorable est claire : le socle idéologique et programmatique de
Mélenchon n’est pas disqualifié par l’opinion. Ce que le sondage pointe,
c’est surtout un problème d’acceptabilité médiatique alimentée par un
bashing permanent.
On ne peut cependant pas ignorer la contradiction majeure avouée
malgré lui par ce sondage : Mélenchon serait un « handicap », mais ses
qualités de campagne sont reconnues. Il y a donc une contradiction
interne dans les résultats. D’un côté, Mélenchon est présenté comme un
handicap pour « faire gagner la gauche ». De l’autre, les
répondants lui reconnaissent massivement les deux qualités les plus
utiles dans une présidentielle : savoir parler au peuple, avoir
l’expérience d’une campagne nationale.
Un candidat peut être contesté, clivant, surexposé ; mais s’il est
reconnu comme le meilleur orateur, comme expérimenté et comme porteur
d’une volonté de transformation, il possède des ressources
présidentielles que les candidats plus consensuels n’ont pas
nécessairement. Ceux qui croiront à la valeur de ce sondage devront donc
se poser la question stratégique : vaut-il mieux un candidat moins
rejeté mais moins incarné, ou un candidat plus clivant mais capable de
produire une dynamique de masse ?
Autre biais, et non des moindres, de ce sondage. Les adversaires de
Mélenchon pèsent artificiellement dans le jugement global. Le score
national de 70 % « handicap » additionne des électeurs de droite, du
centre, du RN, des sans parti, et une partie des sympathisants PS/EELV.
Il est donc logique qu’un leader de rupture soit jugé négativement par
ceux qui ne souhaitent pas son orientation politique. Le sondage montre
par exemple que Mélenchon est considéré comme un atout par seulement 5 %
des sympathisants Renaissance, 5 % des LR-UDI et 7 % des sympathisants
RN.
Mais cela ne prouve pas qu’il ne puisse pas être efficace
électoralement. Cela prouve qu’il structure une opposition. Un candidat
de rupture n’a pas vocation à être validé par les électeurs macronistes,
LR ou RN avant la campagne. Le sondage confirme en creux ce qui fait la
force de Mélenchon : il n’est pas un candidat tiède. Il polarise, il
structure, il mobilise. Il est massivement reconnu comme orateur,
expérimenté, porteur d’un changement réel.
Dans une présidentielle, ces dimensions comptent beaucoup plus qu’une
popularité molle. Car la présidentielle française est une élection
d’incarnation, de conflictualité et de dynamique. Mélenchon a déjà
montré sa capacité à agréger un électorat large autour d’un récit :
rupture sociale, souveraineté populaire, planification écologique, VIe
République, redistribution, défense des services publics, refus de
l’ordre néolibéral.
Le sondage ne mesure pas cette dynamique potentielle. Il photographie
un jugement à froid, dans un contexte médiatique défavorable, à partir
d’une formulation très chargée.
Ce qu’il faudrait demander à Ipsos pour rendre l’analyse «
scientifiquement » complète, il faudrait obtenir : d’abord les bases
brutes et pondérées de chaque sous-échantillon. Ensuite les résultats
par souvenir de vote Mélenchon 2022… Mais aussi les résultats par vote
NFP 2024. Le résultat par vote aux européennes 2024. Les résultats par
âge, CSP, diplôme, revenu, type de commune. Les résultats chez les
abstentionnistes de 2022 et 2024 et les primo-votants en indiquant leur
proportion dans le sondage. Et enfin les résultats selon la priorité
accordée au pouvoir d’achat, aux inégalités, à l’écologie ou à
l’immigration…
Sources:linsoumision.fr