Ces derniers mois, la Nouvelle France a
suscité de vives controverses nourries par des lectures aussi lacunaires
que fallacieuses du concept insoumis. Certains l’accusent de récuser
une France qu’ils seraient bien en peine de définir, d’autres lui
reprochent de fracturer le corps social selon des lignes ethniques, et
tous s’accordent à la draper de racialisme pour la discréditer.
C’est à cette question, et aux autres critiques soulevées dans l’article, que ce texte entend répondre. Un article initialement publié dans la revue Contretemps.
Comme le précise Vincent Bollenot, les
indigènes des colonies étaient pour la plupart des « sujets ». Rattachés
à l’État français par la nationalité, ils étaient dépourvus des droits
politiques et civils dont jouit le citoyen. Ce statut d’exception,
consacré par le sénatus-consulte de 1865, proclamait une inégalité de
droit et de fait : inégalité politique par l’exclusion du suffrage et le
déni de la plupart des droits politiques, inégalité fiscale par
l’assujettissement des indigènes à des impôts spéciaux tels que l’impôt
de « capitation » ou encore inégalité juridique par la promulgation, en
1881, du régime de l’indigénat qui instituait des « infractions
spéciales » aux indigènes[1].
S’affranchir de la condition subalterne de
sujet supposait un processus de naturalisation qui ne pouvait aboutir
qu’au prix du renoncement au « statut personnel », soit le reniement de
la communauté d’origine. Mais cet arrachement aussi coûteux fut-il, ne
suffisait pas à garantir l’accès à la citoyenneté, il s’en fallait de
loin.
En Algérie, exemple paradigmatique car
c’est en son sein que nombre de politiques coloniales ont été conçues
avant d’être étendues au reste de l’empire, on n’a compté que six mille
naturalisations d’« indigènes » musulmans pendant toute la période
coloniale. Si la nationalité était la norme, la citoyenneté était une
faveur qui rétribuait quelques « serviteurs de la France ».
Le profil de ces rares admis dans la
communauté des citoyens de plein droit est révélateur de la fonction
politique de ce dispositif. Il s’agissait en majorité de militaires à la
loyauté éprouvée sur le champ de bataille, et d’instituteurs
récompensés pour avoir répandu « la civilisation française dans les
campagnes algériennes »[2]. En somme, l’accès à la citoyenneté
nécessitait de participer à l’oblitération de la société précoloniale,
que ce soit par le sang versé ou l’acculturation forcée.
La comparaison de la Nouvelle France avec
la période coloniale nous paraît tout aussi surprenante que mal posée en
ce qu’elle risque, à son insu, de reconduire le cadre discursif
colonial. Car on ne saurait reconnaître dans la nationalité accordée aux
indigènes autre chose que le sceau de la sujétion forcée à une
puissance étrangère qui pille, violente, spolie, viole, massacre et se
prévaut de la force de la légalité et du droit.
Mobiliser la « francité coloniale » comme
analogue à la citoyenneté actuelle avalise involontairement la fiction
juridique coloniale qui se drape des atours de la mission civilisatrice
et travestit la violence en générosité. Cela occulte le fait que la
revendication de pleine citoyenneté posée par le discours de la Nouvelle
France est précisément le contraire du discours colonial puisqu’il
porte sur la demande d’égalité prononcée depuis les groupes dominés.
Il ne s’agit pour nous ni de passer sous
silence les ruptures et continuités entre ces deux périodes historiques
ni d’estomper l’écart entre l’égalité formelle et l’égalité effective.
Mais la rigueur intellectuelle, nécessaire à l’action politique, exige
de ne pas escamoter hâtivement leurs différences juridiques et
politiques au risque de manquer sa cible. Toutefois, là n’est pas encore
le cœur de l’erreur d’analyse de Vincent Bollenot.
Si nous prenons au sérieux l’histoire
impériale de la France comme nous y invite l’auteur, il convient
d’accorder autant d’importance au sujet collectif que constituaient les
colonisés hier qu’à celui que constituent les Français racisés
aujourd’hui. Or, c’est précisément ce que Bollenot a omis dans son
analyse. À ne raisonner qu’en termes de structures et de régimes de
domination, on efface les sujets politiques qui les subissent, et qui
demeurent pourtant la force motrice de l’histoire.
Si l’on reprend l’exemple des
naturalisations en Algérie, l’élément saillant tient en réalité bien
moins à la rareté des admissions qu’à celle, plus marquée encore, des
demandes. De 1870 à 1919, seuls quelques 2000 Algériens musulmans ont
entrepris la démarche car, sous le joug colonial, la naturalisation
valait trahison. Pour reprendre les mots du sociologue Abdelmalek Sayad,
c’était « une sorte d’acte “contre nature” (socialement et
politiquement) » qui « équivalait à se désolidariser de la condition de
colonisé »[3]. Et pour cause, le colonisé algérien ne voulait pas se
fondre dans le corps national de l’Empire qui le dominait, il n’aspirait
qu’à sa libération nationale et au départ du colon de ses terres.
C’est là que se loge le clivage le plus
irréductible entre la condition des colonisés, citoyens ou non, et
l’expérience des Français racisés. Ces derniers sont français dans leur
citoyenneté comme dans leur conscience, ils ne revendiquent d’autre
horizon que la reconnaissance sans réserve de ce qu’ils sont déjà, et
réclament que les principes républicains qui ont tant failli à l’égard
de leurs grands-parents cessent enfin de leur faire défaut. Il n’est, à
cet égard, pas anodin que 95 % des descendants d’immigrés déclarent se
sentir chez eux en France, soit 2 points de plus que les personnes sans
ascendance migratoire[4].
En somme, la nouveauté réside aussi dans
les modes de subjectivation que la différence d’expérience produit : la
conscience de soi des colonisés se constitue à l’extérieur et en
opposition à la France, tandis que celle des Français racisés se forge
dans la revendication d’une égalité réelle au sein de la communauté
politique française. Qui a participé à la marche contre l’islamophobie
de 2019 ou aux manifestations contre les violences policières en 2020 et
y a vu le nombre de drapeaux français, comprendra bien que la
revendication nationale est devenue un mode de politisation de
l’antiracisme pour soi.
Nouvelle France, nouveau roman national ?
Nos détracteurs ont souvent soutenu que la
Nouvelle France était « un roman national » dressé en miroir de celui
de l’extrême droite. Le procédé est connu : il vise à nous enfermer dans
un narratif ethniciste ou alors nationaliste et imprégné de nostalgie
coloniale et, ce faisant, disqualifier le concept insoumis[5]. Rappelons
de prime abord que la Nouvelle France ne porte pas uniquement sur le
fait migratoire. Elle décrit les grands bouleversements qu’a connus le
pays depuis 1958, année d’instauration de la Vᵉ République[6].
Par ailleurs, la nouveauté de ces
mutations tient souvent moins à leur apparition qu’à leur massification
et leur intensification. De ce fait, il ne s’agit ni de consacrer la
disparition d’une « vieille France », réelle ou fantasmée, ni d’établir
une rupture ontologique entre deux France opposées l’une à l’autre, mais
de proposer un contenu progressiste à l’idée de France, ne serait-ce
qu’en modifiant son rapport au temps : non plus une France définie par
son passé, mais plutôt tournée vers son futur. En cela, le travail sur
la Nouvelle France peut s’apparenter à un travail d’hégémonie, à la
construction du « national-populaire » » gramscien qui intègre les
différentes dimensions de la domination (sexisme, racisme, précariat,
etc.).
Si l’article de Bollenot se garde de
reprendre cette rengaine éculée, il n’en demeure pas moins que ses
critiques portent sur le même thème, celui de la « « France éternelle ».
Selon lui, « parler de “Nouvelle France” […] risque d’entériner
implicitement le roman national qui dresse le tableau rétrospectif d’une
France blanche, homogène et figée ». Mais que vaut cet argument une
fois énoncé ?
Prenons Vincent Bollenot au mot. Il pose
deux prémisses. D’une part, il postule que parler de « nouveauté » au
sens d’une présence accrue des populations racisées en France
reviendrait nécessairement à entériner l’idée d’une France blanche et
chrétienne. D’autre part, il affirme que cette « nouveauté » ne pourrait
être reconnue que dans le cadre d’« une vision […] spécifiquement
centrée sur l’Hexagone ».
Si l’on combine ces deux prémisses, on
aboutit donc à une conclusion qui ferait le bonheur de l’extrême droite :
celle d’une France hexagonale jadis blanche et chrétienne ! Voilà le
mirage de la « France éternelle » validé à condition de s’en tenir au
sol de l’hexagone. Ce n’est évidemment pas notre thèse mais la
conséquence du raisonnement de Bollenot. Nous nous doutons bien que ce
n’est pas là la conclusion à laquelle il voulait aboutir mais cette
démonstration par l’absurde sert à montrer en quoi son postulat de
départ est faux, puisqu’il conduit précisément à ce qu’il voulait
dénoncer.
Pour notre part, nous récusons avec force
le fantasme d’une « France éternelle » et, comme nous avons pu le dire à
de nombreuses reprises[7], nous considérons la France comme une nation
politique non pas ethnique, nous savons que sa terre est un creuset
d’immigration dont les ancêtres ne sont pas plus les Gaulois que les
Francs, les Burgondes, les Wisigoths, les Alamans, les Juifs, les
Arabes, les Vikings, les Roms et tant d’autres encore, et que sa langue
est une langue romane qui emprunte bien plus de mots à l’arabe qu’au
vocabulaire gaulois. La Nouvelle France ne se dresse pas en opposition à
cet état de fait, elle en est la continuité.
La Nouvelle France par-delà les polémiques
Il ne fait nul doute que les polémiques
successives autour de la Nouvelle France en ont obscurci la
compréhension pour certains et il est regrettable que cette confusion
n’ait pas épargné ceux qui, partageant nos luttes et préoccupations,
n’en ont qu’une lecture partielle. Car la Nouvelle France n’est ni
uniquement un « retournement du stigmate » ni une opération pour «
présenter sous un jour mélioratif l’état de fait de la présence en
France de différentes minorités politiques » comme l’écrit Vincent
Bollenot.
La Nouvelle France est avant tout un
concept politique qui vise à analyser la réalité du pays dans toute la
profondeur de son nouvel état historique. Elle entend penser la société à
partir des transformations du capitalisme, des nouvelles fractures
qu’il produit au sein des catégories populaires et des formes
renouvelées de domination. De ce fait, elle ne saurait être réduite à
une rhétorique de riposte contre l’extrême droite ou une énième liturgie
d’antiracisme moral sans portée transformatrice.
Cette démarche permet au contraire
d’orienter l’action politique à partir des réalités matérielles et des
contradictions structurantes de l’époque. Celles-ci se manifestent dans
différents registres : nouvelles conditions des femmes, nouvelles
conditions ouvrières, nouvelles conditions des jeunes, nouveaux liens
sociaux, nouvelle composition de la population ou encore nouvelles
migrations internes pour ne citer que celles-ci.
Par conséquent, lorsque Jean-Luc Mélenchon
mentionne les migrations internes, il ne s’agit nullement d’ « un
amalgame » avec les migrations en provenance de l’étranger mais de
restituer les différentes transformations constitutives de la Nouvelle
France. Leur évocation ne vise donc pas à minorer la domination raciste
par effet de comparaison. Si les migrations internes nous occupent,
c’est qu’elles permettent d’éclairer comment l’entrée de la majorité de
la population dans la civilisation urbaine a créé une dépendance
croissante aux réseaux et le développement du capitalisme tributaire[8].
Car malgré ce qu’en disent nos détracteurs, tout, dans la Nouvelle
France, n’est pas une affaire de migrations de l’étranger.
Nous partageons pleinement l’ambition de
l’auteur lorsqu’il appelle à « lutter contre la domination blanche en
articulation avec le démantèlement du patriarcat, de l’exploitation
capitaliste, du ravage écocidaire, de la domination validiste et de
toutes les formes d’exploitation et d’oppression ». C’est d’ailleurs
dans cette perspective qu’a été développé le concept de Nouvelle France
qui permet de penser l’articulation de ces différentes dominations de
1958 à nos jours.
Nous comprenons dès lors difficilement
qu’il nous reproche que notre concept « mêle une série d’éléments qui
n’ont pas forcément de rapport évident les uns avec les autres » tant
cette objection pourrait être adressée à son objectif déclaré. Pour
nous, l’action politique ne saurait être dissociée du travail de
réflexion sur le monde qu’elle entend transformer, c’est dans cette
exigence que s’inscrit la Nouvelle France.
Sources:linsoumission.fr (Par Imane El Hamzaoui)