Bien loin de l’image « proche du peuple » qu’ils aiment à se donner,
Bardella et Le Pen multiplient, en vue de la présidentielle 2027, les
rencontres avec la fine fleur du patronat français. Ce 7 avril, Marine
Le Pen avait déjà rencontré le fer de lance du CAC 40 : on y a trouvé
pêle-mêle l’un des fils Bolloré, la directrice générale d’
Engie, le PDG de
Total Patrick Pouyanné, le président du groupe
Renault, et même le richissime patron de
LVMH,
Bernard Arnault. C’est la première fois que Bernard Arnault rencontrait
Le Pen. Un cap est franchi, quoique très symbolique : les capitalistes
français et le RN multiplient les roucoulades, et Bernard Arnault était
déjà très enthousiaste au début du deuxième mandat Trump.
Face à ces capitaines d’industrie, la patronne de la boutique Rassemblement National, Marine Le Pen. Ce dîner mondain, loin des oreilles indiscrètes, a permis à la présidente du RN de défendre son programme devant cette camarilla de grands patrons, réunis sous le nom officieux d’Entreprise et Cité
: les participants avaient interdiction de dévoiler le détail des
conversations. Mais le contenu des conversations semble avoir eu le même
but que des récentes déclarations publiques de poids lourds du RN :
rassurer le patronat français, dans l’espoir de prendre et d’exercer le
pouvoir en 2027. Évidemment au détriment des classes populaires que
l’extrême droite prétend représenter.
Ce lundi 20 avril, grosse offensive médiatique de Bardella et de ses
fidèles dans la presse des milliardaires : sa rencontre avec le syndicat
patronal, le MEDEF, annoncée en grande pompe dans les mêmes médias la
semaine dernière, a enfin eu lieu. Comme il assume davantage que Marine
Le Pen son orientation ultra-libérale, le président du RN a le mérite de
rendre claire sa ligne politique pour 2027. Sur le fond, rien ne change
avec celle des macronistes : austérité, saccage des services publics,
broyage des salariés, des précaires, politique raciste, réactionnaire…
Le tout assaisonné de petits articles de presse autour de l’événement
pour bien faire passer le message : le RN a bien choisi une politique
ultralibérale, la même que depuis 20 ans en somme.
Pour aller plus loin : La mue ultra-libérale du RN : comment Marine Le Pen et Jordan Bardella ont-ils pactisé avec les milliardaires ?
Un banal déjeuner entre patrons et politiques
C’est en conquérant que Bardella s’est vu aller à cette rencontre avec le bureau exécutif du MEDEF. «
« C’est à eux d’apporter leurs idées, insiste Jordan Bardella. Je ne
compte pas me faire auditionner sur le programme du RN tous les trois
mois. » » confie-t-il à France Info.
Drôle de conquérant que celui qui se rend… en terrain conquis. Car vu
les prises de position de Jordan Bardella et de ses sbires ces
dernières années, il y a fort à parier que les idées du RN et du MEDEF
sont parfaitement alignées : « Je crois dans la liberté d’entreprise, a-t-il fanfaronné en marge du déjeuner, on a besoin de redonner de la liberté à ceux qui créent et qui innovent
». De quoi faire trembler ces messieurs-dames du MEDEF, à rebours total
et absolu des discours néolibéraux et capitalistes des deux dernières
décennies !
Plus tôt dans la matinée de lundi, Jordan Bardella, conjointement avec Marine Le Pen, a publié une déclaration
annonçant le début de travaux pour leur « grand projet d’ordonnance de
simplification » de l’économie française. À la manœuvre, Alexandre
Loubet, député de la Moselle, Ambroise de Rancourt, proche collaborateur
de Le Pen et caution « souverainiste-étatiste » de cette farce, et
François Durvye, nouveau conseiller spécial de Bardella et ancien
bras-droit du milliardaire Pierre-Edouard Stérin. Mais à lire le
communiqué, la partition est déjà écrite : sous couvert de « moins de normes » au « coût exorbitant
», le RN se met au service du capitalisme français pour casser le code
du travail, les services publics et mettre le peuple à genoux face au
patronat.
Voici donc de quoi Bardella va discuter avec le MEDEF : moins d’un
débat de fond, car les participants sont déjà d’accord, il s’agit pour
eux de savoir comment mettre en place leur projet politique et
économique commun. Bardella a donc beau jeu de se présenter en
interlocuteur « exigeant » : à vaincre sans péril, on évite les ennuis.
Face à Bardella, le MEDEF ménage toutes ses options
Le bureau exécutif du MEDEF ne voit pas le problème à un tel déjeuner
de travail avec l’extrême droite : l’un des participants ne comprend
pas « que ce déjeuner crée un tel pataquès ». La ligne du patronat, pour chaque entrevue avec le RN : « on ne leur parle que d’économie, le reste ne nous regarde pas
». Que le programme raciste, xénophobe, autoritaire de Bardella et Le
Pen ne concerne pas les fleurons économiques français, ce n’est guère
surprenant sociologiquement.
Outre une adhésion personnelle aux idées nauséabondes de l’extrême
droite, les cadres du MEDEF n’auront pas manqué la progression du vote
RN jusque chez les chefs d’entreprise, un vote avant cela acquis aux
macronistes.
Comme le MEDEF ne s’occupe que des « problèmes économiques »,
pourquoi traiterait-il le RN différemment des autres partis libéraux sur
le plan économique, d’un Attal, d’un Glucksmann ou d’un Edouard
Philippe ? Cette focalisation sur ces seuls « problèmes économiques »,
en plus de ne pas se positionner sur le racisme ou les libertés
publiques, offre au MEDEF l’avantage de faire sauter le cordon sanitaire
entre le RN et le reste des partis : il n’y a qu’une différence de
degré entre eux, pas de nature. L’enjeu des capitalistes est donc de
désigner parmi leurs candidats qui sera le plus à même de gérer leur économie.
Et Bardella a déjà commencé à donner des gages concrets de son
allégeance : ses députés se sont par exemple prononcés contre le blocage
du prix de l’essence au détriment des classes populaires et moyennes,
proposé par LFI. Quelques jours après que Le Pen ait trinqué avec le PDG
de Total, l’inverse aurait fait mauvais genre !
Pour aller plus loin : Le Rassemblement national contre le blocage des prix : protéger Total plutôt que les Français
Un véritable retournement de veste du patronat ?
Un temps séduit par Macron, Bernard Arnault semble changer d’écurie. Son « optimisme » quant au début du deuxième mandat de Trump outre-Atlantique en disait déjà long sur l’agenda politique de « l’homme le plus riche de France -voire du monde- ».
Outre sa présence au dîner du CAC 40 qui a reçu Marine Le Pen le 7
avril, la grotesque opération de communication sur « l’idylle » de
Bardella avec une princesse Bourbon en dit aussi long : c’est Paris Match, propriété dudit Arnault, qui a révélé le scoop !
Pour aller plus loin : Jordan Bardella & Maria Carolina Bourbon des Deux-Siciles : la grande évasion (fiscale)
Côté MEDEF, on renonce au peu de façade morale qu’on prétendait
revêtir. Son président Patrick Martin, en 2024 avait timidement qualifié
Bardella de « danger pour l’économie » (pas pour la démocratie
ou la fraternité et l’égalité républicaine, évidemment). Aujourd’hui,
il ne s’encombre plus d’un masque moral et invite Le Pen à sa table et
ses bras droits font de même avec Bardella.
Pour accélérer son rapprochement avec le patronat, Bardella a recruté
comme conseiller spécial François Durvye, ex-bras droit de
Pierre-Edouard Stérin. Celui-là même qui a été missionné pour préparer
le grand plan anti-normes du RN pour cet été, et ses récentes
interventions ont de quoi mettre en appétit les fonds de pension :
coupes budgétaires massives, privatisations, et surtout retraite par capitalisation.
Celle-là même qui avait massivement mobilisé le peuple contre elle en
2019-2020, au point de faire reculer le gouvernement de l’époque ! Qui
pourra encore dire que le RN est du côté des classes populaires, hormis
les derniers lieutenants aigris de l’aile « souverainiste » du RN ?
Mais plus que sur le plan programmatique, Durvye, en quittant Stérin
pour Bardella, apporte au RN son carnet d’adresse, riche en contacts des
plus gros chefs d’entreprises du pays. Dans Le Parisien, il se vante d’avoir « de plus en plus d’appels entrants
» de patrons voulant parler au RN : derrière les dîners mondains et
coups d’éclat dans la presse, la convergence des intérêts se fait
d’abord en coulisse. Et pour preuve, selon le nouveau conseiller spécial
du RN, son travail de lobbying a permis que plus de la moitié des
patrons du CAC 40 ont échangé avec Le Pen et/ou Bardella. De belles
perspectives de la part de celui qui se voit déjà ministre de l’Économie
en cas de victoire du RN !
Une Bardella-mania couverte par une presse aux ordres
La presse patronale marche sur un fil à propos de cette séquence.
Comme le RN tente un numéro d’équilibriste en tenant un discours «
pro-business » (sic.) et en même temps vaguement «
social/souverainiste
», le patronat mise en conscience sur une possible victoire du RN en
2027 et veut protéger ses intérêts, tout en critiquant un programme
économique «
ambigu », «
irresponsable » et «
incompétent ».
Alors que Le Parisien brosse un portrait complaisant de François Durvye, que Paris Match dépeint la « romance » de Bardella avec la pire noblesse régurgitée par l’Ancien Régime, L’Opinion, organe de presse par excellence des chefs d’entreprise, publie un compte-rendu glacial
du dîner de Le Pen avec le CAC 40, début avril. Le point commun entre
ces trois médias ? Leur propriétaire, Bernard Arnault, qui sait jouer de
la carotte et du bâton avec le RN : câliner d’une main, griffer de
l’autre. Autrement dit, le RN n’a pas donné assez de garanties au
patronat.
Du côté de Libération,
l’organe de la sociale-démocratie, le haut-parleur de François
Hollande, on adopte une belle posture morale. On y regrette une époque
où le MEDEF dénonçait le FN : un patronat qui certes appuie déjà de tout
son poids pour détruire l’État social, le code du travail et broyer les
travailleurs, mais qui sait adopter une posture convenable,
acceptable pour le centre gauche. Ce centre-gauche bourgeois qui ne
comprend pas la nécessité historique et matérielle des capitalistes à
s’en remettre à l’extrême droite pour maintenir ses intérêts : pour lui,
seule la morale compte.
Des limites à la normalisation du RN ?
La tactique de passer pour proche du peuple tout en rassurant le
patronat est vieille à l’extrême droite. Johann Chapoutot a bien rappelé
la manière avec laquelle Hitler faisait le tour des syndicats patronaux
allemands pour présenter son programme économique, pour faciliter son
arrivée au pouvoir. La même pirouette est reproduite par le RN
aujourd’hui, et se retrouve normalisé par le haut, dans les cercles de pouvoir et d’influence.
Auprès d’un nombre croissant de grands patrons, le RN et son champion
Bardella sont les plus à même de gérer la pénurie : le peuple
continuera à se serrer la ceinture pour que les mêmes se gavent, dans un
régime toujours plus raciste et autoritaire. D’autant que le FN/RN est
historiquement ultra-libéral : qu’on pense à l’admiration de Jean-Marie
Le Pen pour Ronald Reagan ou Margaret Thatcher.
Mais l’extrême droite n’a pas encore appris toutes ses leçons de ses
maîtres. Comme à son habitude, le parti lepéniste, malgré un vent
médiatique et sondagier en poupe, peine encore à trouver un prêteur
pour financer sa campagne présidentielle (aussi du fait de
l’incertitude sur la condamnation ou non en appel de Marine Le Pen sur
l’affaire des assistants parlementaires). Les banques françaises se
montrent frileuses. Et à l’étranger ? Un ambassadeur des États-Unis,
émissaire de Trump a rencontré Le Pen et Bardella, et s’est montré peu enthousiaste quant à leur programme économique.
Le RN a encore des efforts à fournir vis-à-vis du patronat. Autrement
dit, son programme n’est pas encore assez néolibéral, malgré les
efforts déployés ces dernières années pour se « crédibiliser ». Et si,
pour les capitalistes, le RN n’avait pas encore assez sacrifié, et
devait fournir une nouvelle offrande ? Et si le grand patronat attendait
du RN un candidat moins sulfureux qu’une Marine Le Pen pour porter ses
intérêts ? En fin de compte, le dernier signal que Bardella devrait
fournir pour devenir pour de bon la coqueluche du CAC 40 pourrait être
de se débarrasser de Le Pen avant 2027.
Sources:linsoumission.fr (Par Alexis Poyard