Partout en France, les salles des meetings insoumis débordent avec un
afflux ininterrompu de nouveaux militants et sympathisants. Parmi leurs
motivations premières : rejoindre le seul mouvement qui fait bloc face à
l’extrême droite et ses violences, et la seule organisation politique
capable de battre le fascisme. Glisser un bulletin LFI dans l’urne lors
des élections municipales des 15 et 22 mars, c’est donner de la force à
l’antifascisme.
Ce renforcement de LFI s’effectue deux semaines après le début de
l’instrumentalisation de la mort du militant identitaire Quentin, par
l’extrême droite. L’objectif de cette opération politicienne à
l’initiative des fascistes et avec les faveurs de l’officialité
médiatique ? Diaboliser LFI pour tenter de neutraliser l’alternative au
système dominant, qui progresse chaque jour un peu plus, et tenter
d’effacer les violences de l’extrême droite.
Qu’est ce le fascisme ? Comment le combattre ? L’Insoumission publie
une analyse de Jean-Christophe Sellin, co-coordinateur du Parti de
Gauche et auteur de « Comprendre et vaincre le fascisme ».
L’actualité de la mort de Quentin Deranque amène à replacer ce décès
tragique dans un contexte précis et une perspective historique.
Ici, l’extrême droite est historiquement plus forte qu’ailleurs.
En effet, depuis un siècle, une partie de la bourgeoisie lyonnaise et
des notables locaux ont souvent flirté sinon épousé le fascisme.
Le PPF de Jacques Doriot y tient son congrès en 1942 pour appeler à
l’extermination des Juifs ; le parti antisémite, royaliste et catholique
intégriste l’Action Française (qui a récemment formé Quentin Deranque) y
regroupe aussi ses forces.
Klaus Barbie a sévi à Lyon, arrêtant et torturant Jean Moulin en
1943, déportant entre autres les enfants juifs d’Yzieu avec beaucoup de
complicités locales.
Lyon, c’est aussi le berceau de la droite intellectuelle nationaliste de l’après-guerre.
Les universités Lyon II et III sont le réacteur de l’extrême droite radicale à partir des années 1970.
Le GRECE (Groupement de Recherche et d’Études pour la Civilisation
Européenne) y est créé. Il regroupe des linguistes et professeurs de
lettres comme Jean Haudry, Jean-Paul Allard, Jacques Marlaud, Bernard
Notin, Jean Varenne et Pierre Vial, pour une conception racialiste
blanche et la supériorité de l’identité européenne.
Haudry et Vial rentreront au Conseil scientifique du Front National.
Les négationnistes Roques et Faurisson sont, eux aussi, issus de ces laboratoires universitaires.
Bruno
Gollnish, ancien numéro deux du FN, est aussi issu de l’institut
d’études indo-européennes d’Haudry, qui tente de légitimer l’idée d’une
race aryenne supérieure… Ça rappelle quelque chose.
Décidément, cela fait beaucoup de professeurs qui donnent une
légitimité « scientifique » racialiste à des milliers d’élèves pendant
des décennies.
À partir de 2015, les dirigeants locaux de Génération identitaire et
du Front National de la Jeunesse se déclarent « complémentaires ». Une
convergence qui se reproduit ensuite au niveau national avec une
porosité sur les listes électorales du FN/RN, chez les assistants
parlementaires, les entreprises de conseil et de communication.
En 2018, Lyon est choisi par Marion Maréchal pour y fonder l’Institut
des Sciences Sociales et Politiques (ISSEP), établissement privé
d’enseignement supérieur destiné à former les cadres de la « jeunesse
conservatrice ».
Depuis des années, des bars, des salles de sport et des locaux
fascistes organisaient la violence sinon la terreur dans le Vieux Lyon
avec ciblages au faciès ou anti-LGBT, des attaques de réunions et des
manifestations démocratiques. La présence de la Jeune Garde a fortement
contribué à réduire ces locaux et ces exactions. C’est un constat.
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| Jean Christophe Sellin |
À quoi sert le fascisme ?
Le fascisme est un mouvement politique global et réactionnaire au
service du capital, contre l’égalité et la citoyenneté. Il veut
domestiquer les classes populaires en s’attaquant aux conquêtes sociales
et aux libertés démocratiques dans leur ensemble. Il épouse la volonté
de changement des masses pour la canaliser dans une variante radicale du
conservatisme de droite.
Le fascisme ne se réduit pas nécessairement au racisme, même si, dans
la période actuelle avec des réalités démographiques et géopolitiques
nouvelles, l’utilisation du racisme est dominante pour diviser le peuple
de manière perverse et artificielle.
Le fascisme représente un phénomène spécifique autonome et multiforme
qui appelle une réponse politique précise et de haut niveau, car une
puissante bataille idéologique et culturelle est à l’œuvre.
Des puissances médiatiques colossales comme les chaînes en continu de
magnats industriels et de réseaux sociaux planétaires donnent une
caisse de résonance au brouillage des repères, au retournement des
principes et au renversement des paradigmes.
Les fascistes deviennent ainsi des victimes. Les colonisés sont
caractérisés comme terroristes, l’Islam n’est plus une religion mais un
mal de société et la France Insoumise est accusée de tous les maux.
Voilà ce qui circule en boucle et en bandeau sur les médias Bolloré
jusqu’au service public contaminé par la puanteur ambiante.
Ceux qui dédiabolisent l’extrême droite au sein du bloc bourgeois et
diabolisent la France Insoumise sont des irresponsables. Irrresponsables
comme en décembre 1932 / janvier 1933 en Allemagne, comme le dit
l’historien Chapoutot.
Quand on est républicain, quand on est de gauche, l’antifascisme est un impératif.
C’est bien un impératif catégorique de remettre à l’ordre du jour un
combat contre l’inacceptable en mettant des mots sur une réalité. En
effet, toute une ambiance politico-médiatique nous explique que le
fascisme n’existe plus, et que l’antifascisme serait un fantasme et une
agitation stérile devant un ennemi qui n’existe plus.
Oui, il y a des fascistes aujourd’hui et des expériences fascistes
sont menées actuellement ; donc le fascisme existe et l’antifascisme se
doit d’exister.
L’antifascisme est une volonté de combattre le fascisme et de
l’empêcher d’accéder au pouvoir. Il prend sa source dans le combat
contre les fascismes historiques de Mussolini, Hitler, Franco, Salazar,
mais aussi des dictatures latino-américaines.
L’antifascisme, c’est d’abord un acte d’auto-défense de millions de
gens pour la survie mais aussi une volonté de vivre dans un monde de
liberté.
L’antifascisme est nourri et illustré par les récits des militant-e-s
antifascistes et des centaines de milliers de réfugiés qui ont fui les
dictatures et qui ont irrigué la société de leurs témoignages et de
leurs expériences. Des enseignements objectifs en sont tirés.
Et le fascisme aux États-Unis, en Israël et en Inde nous confirme que
le danger est bien contemporain et nous mord déjà la nuque.
Historiquement, le fascisme, c’est la destruction de toutes les
libertés démocratiques (droit d’association, liberté de la presse,
regroupement en syndicats indépendants du pouvoir, liberté de pensée et
de création, liberté de conscience et de culte).
C’est aussi le racisme, et les discriminations liées au genre et à
l’orientation sexuelle. Le fascisme, c’est la négation de l’égalité
femme-homme et notamment du principe que les femmes doivent librement
disposer de leur corps.
Le fascisme, c’est enfin la volonté de nier la lutte de classe et de
réprimer des syndicalistes. Le FN/RN ne manque jamais une occasion de
dénoncer les grèves, les blocages d’usine et les mouvements sociaux. Il
ne vote jamais les avancées sociales et la taxation du capital à
l’Assemblée nationale. Il est le chien de garde du système capitaliste.
Néanmoins, l’antifascisme ne peut se réduire à la lutte pour la
démocratie dans la société telle qu’elle est, où souvent les droits et
libertés ont déjà été grignotés ou attaqués. Ce serait une forme de
statu quo insatisfaisant.
Jacques Chirac a certes battu Jean-Marie Le Pen au deuxième tour des
présidentielles de 2002, mais en 1991, en stigmatisant les étrangers
avec la formule « le bruit et l’odeur » et ayant mis en œuvre nombre de
dispositions anti-immigrés, il avait préparé le terrain idéologique du
fascisme.
Si l’antifascisme est né dans l’autodéfense ouvrière et démocratique,
il se doit bien sûr de conforter cet aspect fondamental, mais il a
surtout l’impératif d’être un mouvement large, pas seulement limité à
quelques militants d’avant-garde antifas aguerris.
Il s’agit de lutter contre le fascisme dans tous ses aspects et pas seulement contre les fascistes.
Un autre monde (sans le fascisme) est possible
Le mouvement antifasciste est le bien commun de toutes et tous ceux
qui veulent faire vivre les droits et libertés démocratiques, le
mouvement social, la solidarité, l’internationalisme contre chacune des
politiques fascistes proposées ou en œuvre.
C’est aussi dans le positif que l’antifascisme doit se profiler, avec
en perspective une société débarrassée de l’exploitation, de
l’oppression et de la discrimination, donc du fascisme.
L’antifascisme à construire est un vaste mouvement social et
culturel, populaire et intellectuel à la fois. Il doit donner à voir une
autre réalité des rapports sociaux et humains, s’appuyant sur les
associations, les luttes, les coopératives, les espaces de convivialité
et de solidarité, les lieux de création, l’éducation populaire pour se
former aux enjeux historiques et politiques.
Il est urgent de serrer les rangs et de mener une bataille culturelle
en rupture avec l’ordre capitaliste, raciste et patriarcal établi.
L’antifascisme est une contre-culture par rapport à l’idéologie
dominante et au vent mauvais qui souffle sur la planète.
Depuis quarante ans, le rapport de force n’est pas en faveur du camp
social et démocratique. Cette dégradation objective du rapport de forces
entre les classes sociales, c’est plus de 20 % de la valeur ajoutée
passés des poches du Travail à celles du Capital. Cela s’est traduit sur
les salaires, les statuts, la protection sociale et la dégradation des
services publics. La bombe à fragmentation libérale a atomisé les
individus, des territoires et des solidarités. La dégradation des
politiques d’intérêt général a une incidence culturelle. L’idée du bien
commun et de l’engagement collectif perd du terrain, laissant la place à
une forme de résignation et d’individualisme.
Dans cette situation, la première chose à faire est de reprendre
confiance dans la possibilité collective d’agir et de regagner des
positions politiques et idéologiques pour renverser le rapport de
forces.
Bien sûr, l’activité du mouvement social et la lutte de classe sont
essentielles pour unifier les classes populaires et les citoyens.
L’unité du peuple sur ses besoins sociaux, ses préoccupations
écologiques et ses exigences démocratiques est le meilleur rempart au
fascisme.
Pour un front unique populaire
La politique du front unique populaire permet de penser les
interactions sociales dans leurs diversités, d’apporter matériellement
des conditions et des méthodes de luttes à même de détruire le
capitalisme et toutes ses manifestations, de la plus anodine à la plus
brutale. Lors des combats contre la classe dominante et les forces
réactionnaires, la division est un facteur de défaite.
C’est une dimension stratégique : le peuple, peu importe son origine
ou ses croyances réelles ou supposées, peu importe son genre et son
orientation sexuelle, s’unifie dans l’action contre la logique du
capitalisme en crise.
Il est plus que nécessaire d’unifier les opprimé-es, qu’ils et elles
vivent dans des villes ou des campagnes. La manière dont les luttes
communiquent entre elles, se coordonnent et se centralisent est un
facteur de déstabilisation du bloc bourgeois au pouvoir.
S’organiser, c’est déjà résister. Résister, c’est indiquer que la
peur peut changer de camp. Il est aussi essentiel de mener une bataille
culturelle pour la sixième République et de renforcer les rangs des
luttes contre le racisme et toutes les formes d’oppressions où qu’elles
soient.
L’objectif est de créer une alternative politique de gauche.
Les circonstances sont à chaque fois uniques et différentes. Elles
impliquent un programme approprié aux réalités et à leurs
développements. Pour autant, la complexité et l’ampleur de la tâche ne
doivent pas paralyser. Bien au contraire. Voici les tâches pour un front
unique populaire :
• Former les militant-e-s et organiser des événements.
• Mettre en place des cadres de réflexions et d’action pour la laïcité.
•
Participer aux initiatives nationales et locales pour l’égalité des
droits, pour le droit des étrangers et la lutte contre les violences
policières et pénitentiaires.
• Lancer et construire un front unique exemplaire antiraciste et antifasciste.
• Travailler nationalement comme localement et sur tous les plans aux conditions d’une autodéfense unitaire et démocratique.
Comme l’écrivait Daniel Guérin : « À partir du moment où le
fascisme marche vers le pouvoir, le mouvement ouvrier ne dispose plus
que d’une seule ressource : s’emparer avant lui du pouvoir. »
Sources:linsoumission.fr (Par Jean-Christophe SELLIN, co-coordinateur du Parti de Gauche
Auteur de « Comprendre et vaincre le fascisme ». Un monde nouveau