Alors que la canicule frappe de plein
fouet la France et l’Europe (le continent se réchauffant le plus vite de
la Terre), ceux qui en souffrent sont toujours les mêmes : les plus
précaires, ceux aux conditions de travail les plus difficiles comme les
ouvriers du BTP. Pourtant, les liens entre exposition à la chaleur et la
hausse des accidents sont établis. Face à cette situation, le camp
présidentiel patauge, ne propose rien. Pire, Emmanuel Macron et ses
sbires ont fait disparaître les CHSCT, indispensables pour la sécurité
des travailleurs en entreprise.
Quelle est la réalité des conditions des
travailleurs par vagues de fortes chaleurs ? Quelles professions sont
les plus touchées ? Quelles solutions apporteraient un gouvernement
insoumis en 2027 ? L’insoumission s’est entretenue avec l’euro-député LFI Anthony Smith. Entretien.
« L’urgence est désormais de repenser
profondément l’organisation du travail pendant les épisodes de canicule :
pauses supplémentaires payées, horaires aménagés, renforcement des
équipes, décalage des travaux aux heures les moins chaudes, télétravail
lorsque cela est possible, limitation du temps d’exposition. » – Anthony Smith
Sylvain Noel, rédacteur en chef de
l’Insoumission : Que dire des conditions de travail des ouvriers et des
salariés pendant les vagues de chaleur ?
Anthony Smith :
Aujourd’hui, ni le patronat ni le gouvernement ne prennent véritablement
la mesure du danger que représentent les fortes chaleurs pour les
travailleur.euse.s. Pourtant, le lien entre exposition à la
chaleur et augmentation des accidents, des malaises, des atteintes
cardiovasculaires ou de la mortalité est scientifiquement établi.
L’Organisation internationale du travail
estime déjà que plus de 2,4 milliards de travailleur.euse.s dans le
monde sont exposés à des chaleurs excessives, avec plus de 22,85
millions d’accidents du travail liés à la chaleur chaque année.
L’Agence européenne Eurofound rappelle de son côté que 23 % des
travailleur.euse.s européen.ne.s sont exposé.e.s à des températures
élevées pendant au moins un quart de leur temps de travail, et plus de
35 % dans l’agriculture, l’industrie et la construction.
Bien sûr, il faut renforcer la prévention : accès à l’eau, information, équipements adaptés, espaces de repos. Mais cela ne suffit plus.
L’urgence est désormais de repenser profondément l’organisation du
travail pendant les épisodes de canicule : pauses supplémentaires
payées, horaires aménagés, renforcement des équipes, décalage des
travaux aux heures les moins chaudes, télétravail lorsque cela est
possible, limitation du temps d’exposition.
Il faut aussi donner de vrais pouvoirs aux
inspectrices et inspecteurs du travail afin qu’ils puissent suspendre
immédiatement une activité dangereuse, par exemple sur un chantier,
lorsque les conditions climatiques mettent en danger la santé ou la vie
des travailleur.euse.s sans perte de salaire pour ces derniers.
Les députés insoumis ont déposé plusieurs propositions de loi en ce sens à l’Assemblée nationale.
Au Parlement européen également, une résolution a été déposée pour
permettre l’arrêt du travail en cas de fortes chaleurs et renforcer la
protection des travailleur.euse.s face aux événements climatiques
extrêmes.
À l’inverse, le gouvernement continue de refuser des mesures réellement contraignantes.
Le décret du 27 mai 2025 relève davantage de la communication que d’une
véritable protection des salariés : il ne fixe aucune température
maximale de travail, ne crée aucun droit automatique à l’arrêt de
l’activité et laisse encore largement les travailleur.euse.s dépendre du
bon vouloir de l’employeur.
Des représentants syndicaux du secteur de
la construction alertent pourtant depuis des années sur des situations
extrêmes : la Fédération Construction, évoque par exemple des
températures atteignant jusqu’à 75°C mesurées sur des chantiers routiers
en plein été. Elle rappelle également qu’environ 50 % des
accidents du travail dans le secteur de la construction sont liés à des
malaises, dans un contexte où la chaleur peut fortement aggraver les
risques.
L’inspection du travail rappelle également qu’au-delà de 38°C, les risques d’accidents augmentent fortement. Certaines études évoquent une hausse pouvant atteindre 10 % des accidents du travail lors de fortes chaleurs.
Pour aller plus loin : Canicule et hécatombe – Les propositions des Insoumis pour protéger le peuple
Sylvain Noel : Quels sont les professions les plus touchées ?
Anthony Smith : On pense
évidemment d’abord aux métiers physiquement pénibles exercés en
extérieur : bâtiment, travaux publics, couverture, agriculture,
logistique ou voirie. Les travailleur.euse.s y sont massivement exposés, parfois en plein soleil pendant plusieurs heures.
Mais les fortes chaleurs touchent en réalité une multitude de professions.
Les ouvrières et ouvriers travaillant sur
des lignes de production industrielles sont exposés à des températures
extrêmement élevées à proximité des machines et des « points chauds ».
Les caissières et caissiers de petits commerces ou supermarchés
travaillent souvent dans des locaux mal ventilés, sans climatisation ni
protections adaptées. Les enseignants, les personnels
scolaires et les élèves subissent également des températures parfois
insupportables dans des établissements qui sont de véritables passoires
thermiques.
Les secteurs directement exposés comme la construction ou l’agriculture sont évidemment parmi les plus touchés.
Mais les effets des fortes chaleurs concernent aussi des secteurs «
indirectement » exposés : restaurants, crèches, hôpitaux, transports ou
services d’aide à la personne.
Dans les transports par exemple, certaines
études montrent une hausse d’environ 7 % des accidents de la route lors
des épisodes de fortes chaleurs. Dans les métiers du soin et
du care, exercés majoritairement par des femmes, les effets de la
chaleur sont majoritairement différés : fatigue extrême, dégradation des
conditions de travail, surcharge physique et psychologique dans des
établissements souvent mal adaptés aux canicules.
Les travailleur.euse.s précaires,
intérimaires, saisonnier.e.s ou sous-traitant.e.s sont souvent les plus
vulnérables, car ils disposent de moins de moyens pour exercer leur
droit de retrait ou refuser une tâche dangereuse.
Face au dérèglement climatique, ce sont
désormais l’ensemble des postes de travail qui doivent être repensés
pour protéger la santé des travailleur.euse.s.
« De la même manière, un arrêt
cardiaque ou un malaise survenu pendant une canicule ne sera pas
systématiquement reconnu comme lié aux températures extrêmes. » – Anthony Smith
Sylvain Noel : Combien de morts ou de blessés au travail sont-ils dus chaque année à la canicule ? Quels exemples ?
Anthony Smith : Depuis
peu, Santé publique France et la Direction générale du travail publient
des données sur les accidents et décès liés aux fortes chaleurs. Mais ces chiffres restent très largement sous-estimés.
Pourquoi ? Parce que beaucoup de décès provoqués ou aggravés par la chaleur ne sont pas officiellement comptabilisés comme tels.
Un salarié qui chute d’une toiture sous 40°C sera souvent enregistré
comme victime d’une chute de hauteur, et non comme victime de la chaleur.
De la même manière, un arrêt cardiaque ou un malaise survenu pendant
une canicule ne sera pas systématiquement reconnu comme lié aux
températures extrêmes.
Santé publique France identifie officiellement seulement entre 5 et 7 décès professionnels liés à la chaleur chaque année. Mais ces chiffres ne reflètent qu’une partie très limitée de la réalité.
Les chiffres disponibles montrent néanmoins déjà une réalité alarmante. Santé publique France a recensé plusieurs dizaines de décès au travail liés à la chaleur ces dernières années. Mais l’ampleur réelle est probablement bien supérieure.
Au niveau mondial, l’Organisation
internationale du travail estime que l’exposition à des chaleurs
excessives provoque chaque année plus de 22,85 millions d’accidents du
travail.
Les fortes chaleurs augmentent fortement
les risques de déshydratation, de perte de vigilance, de malaises, de
chutes, d’accidents liés à l’utilisation de machines ou de véhicules,
ainsi que les risques cardiovasculaires et rénaux.
Ces drames ne sont pas des fatalités climatiques.
Ce sont aussi des conséquences directes d’une organisation du travail
qui continue trop souvent à faire passer la production avant la santé
des travailleur.euse.s.
Les sapeurs-pompiers eux-mêmes alertent
aujourd’hui sur des conditions devenues intenables avec le dérèglement
climatique : multiplication de nouveaux types de feux extrêmement
difficiles à maîtriser, équipements de protection très lourds et
particulièrement chauds, absence de pièces rafraîchies dans les centres
de secours, et limitation du matériel et des véhicules lors des épisodes
de chaleur extrême.
Contrairement à d’autres professions, les pompiers ne disposent pas d’un véritable droit de retrait.
On demande donc à des travailleur.euse.s de première ligne d’intervenir
dans des conditions de plus en plus dangereuses sans que les moyens
matériels et humains suivent réellement. Il faut également
repenser la façon dont on répond aux incendies : l’eau utilisée pour
éteindre les feux est potable, dans un contexte de fortes chaleurs où
les réserves d’eau sont extrêmement limitées, et alors que d’autres
solutions existent (par exemple, des bâches qui permettent d’étouffer
les feux dans des cas de petits incendies, comme des feux de véhicule).
Sylvain Noel : Que propose LFI pour mettre un terme à ce fléau ?
Anthony Smith : La France
insoumise défend des mesures immédiates, contraignantes et protectrices
pour adapter le travail au dérèglement climatique. Une proposition de loi portée par Mathilde Panot prévoit notamment :
- l’interdiction, sauf exceptions, de soumettre un salarié à une activité professionnelle lors d’une vigilance rouge canicule ;
- la limitation à six heures par jour du temps de travail lors d’une vigilance orange ;
- un droit au télétravail lorsque cela est possible ;
- des pauses régulières sans perte de salaire au-delà d’un certain seuil de température ;
- l’obligation pour l’employeur de mettre à disposition des espaces
rafraîchis, de l’eau potable, des zones ombragées ou ventilées et,
lorsque nécessaire, des douches ;
- le pouvoir pour l’inspection du travail d’arrêter temporairement une activité dangereuse ;
- une indemnisation des salariés en cas d’arrêt du travail lié aux conditions climatiques.
Ces mesures ont été complétées par une
proposition de loi déposée par Hadrien Clouet, qui fixe notamment une
température maximale de 33°C dans les locaux de travail intérieurs,
conformément aux recommandations de l’INRS, ainsi qu’une majoration
salariale au-delà de la cinquième heure travaillée en période de forte
chaleur.
Enfin, une autre proposition portée par
Antoine Léaument prévoit un congé rémunéré pour les salariés vivant ou
travaillant dans une zone touchée par une catastrophe naturelle ou un
événement climatique extrême.
L’objectif global est simple : protéger la
santé et la vie des travailleur.euse.s face à des épisodes climatiques
qui vont devenir de plus en plus fréquents et violents. Aucun
impératif de rentabilité ne devrait justifier qu’un salarié mette sa
vie en danger pour travailler sous des températures extrêmes.
Sources:linsoumission.fr