La mort récente d’un militant d’extrême droite à Lyon a relancé le
débat sur la violence politique en France. Dans l’espace médiatique et
politique, certains ont immédiatement tenté d’imposer une lecture
simpliste : celle d’une symétrie entre les violences « des deux extrêmes
». C’est le cas du Parti socialiste, et notamment d’Olivier Faure et
François Hollande. Bardella a demandé la rupture avec LFI. Le PS l’a
exécuté en reprenant les mots de l’extrême droite, et en faisant une
équivalence entre fascisme et antifascisme.
Pourtant, les travaux des chercheurs et les données disponibles
racontent une réalité beaucoup plus claire et beaucoup moins commode
pour ce récit. Depuis quarante ans, la violence politique meurtrière en France provient très majoritairement de l’extrême droite.
Regarder les faits en face est indispensable. Non seulement pour
comprendre la réalité, mais aussi pour défendre la démocratie. Face à la
menace fasciste, et l’irresponsabilité du Parti socialiste dans la
période, LFI a proposé un front antifasciste au second tour des
élections municipales. Notre article.
Une montée générale des violences politiques
Les violences politiques existent depuis longtemps en France, mais
elles ont connu une intensification ces dernières années. La sociologue
Isabelle Sommier, professeure de sociologie politique à l’université
Paris-1 Panthéon-Sorbonne et spécialiste de ces questions, a dirigé
plusieurs travaux majeurs sur le sujet, notamment l’ouvrage Violences politiques en France de 1986 à nos jours.
Avec ses collègues, elle a constitué une base de données recensant
les épisodes de violence politique en France. Les résultats sont
éclairants : 5 500 épisodes de violence ont été recensés entre 1986 et
2016, et plus de 2 300 depuis 2016.
Ces épisodes recouvrent des situations variées : agressions,
affrontements entre groupes militants, dégradations ou violences lors de
mobilisations sociales. Cette hausse s’explique en partie par la
succession de crises sociales qui ont traversé le pays ces dernières
années : mobilisations contre les lois travail, mouvement des gilets
jaunes, manifestations contre la réforme des retraites, mobilisations
antivaccins ou encore mouvements agricoles.
Mais cette augmentation globale ne signifie pas que toutes les
violences se ressemblent. Les modes d’action diffèrent profondément
selon les camps politiques.
Selon Isabelle Sommier, les groupes d’extrême droite utilisent massivement l’agression directe contre des personnes.
Pour aller plus loin : Marche (suprémaciste) blanche : un défilé néonazi déguisé en hommage à Quentin Deranque
Regarder sur X
Les agressions racistes, marqueur historique de l’ultradroite
Les recherches montrent que la violence d’extrême droite vise très
souvent des personnes plutôt que des symboles ou des biens. Et surtout,
elle cible massivement certaines catégories de la population.
Selon Isabelle Sommier, sept agressions d’ultradroite sur dix visent
des personnes de couleur ou supposées telles. Les autres visent des
adversaires politiques : militants antiracistes, antifascistes,
militants de gauche ou personnes LGBT.
Ce type de violences s’inscrit dans une tradition bien connue : celle
des ratonnades, ces expéditions punitives menées par des groupes
racistes contre des personnes perçues comme étrangères. Ces pratiques
existent depuis plusieurs décennies dans les milieux néonazis et
skinheads. Elles se sont ensuite diffusées dans différentes mouvances de
l’extrême droite radicale.
Cette violence ne se limite malheureusement pas aux agressions. Elle a
aussi fait des morts. Selon les travaux d’Isabelle Sommier, sur les 57
morts liées à des violences entre groupes politiques entre 1986 et 2017,
52 sont imputables à la droite radicale.
D’autres recensements aboutissent à des constats similaires. Le
collectif antifasciste La Horde a établi une liste documentant 48
personnes tuées par l’extrême droite en France depuis 1986.
En 1995, Ibrahim Ali, jeune rappeur marseillais de 17 ans, est abattu
par des militants du Front national alors qu’il rentrait d’une
répétition. La même année, Brahim Bouarram est jeté dans la Seine par
des skinheads lors d’un défilé du Front national à Paris. En 2013,
Clément Méric, étudiant et militant antifasciste, meurt à Paris après
une agression de militants néonazis.
Ces crimes rappellent une réalité souvent minimisée : l’extrême
droite n’est pas seulement une force électorale. C’est aussi un milieu
politique dans lequel la violence est une pratique militante.
Une radicalisation récente de l’extrême droite
Les chercheurs observent par ailleurs un durcissement des violences
d’extrême droite ces dernières années. Selon Isabelle Sommier, huit
décès ont été attribués à la droite radicale depuis 2022, contre un seul
attribué à la gauche radicale.
Cette évolution s’inscrit dans un contexte politique particulier. La
stratégie de « dédiabolisation » du Rassemblement national a marginalisé
certains militants les plus radicaux. Beaucoup d’entre eux ont trouvé
un nouvel espace politique dans les milieux proches d’Éric Zemmour et du
parti Reconquête.
Parallèlement, les groupes d’extrême droite se sont restructurés.
Aujourd’hui, l’ultradroite française se compose d’une mosaïque de
courants : néofascistes, nationalistes révolutionnaires, identitaires,
néonazis ou encore mouvements réactionnaires comme l’Action française ou
Civitas.
Malgré leurs différences, ces groupes convergent souvent autour d’un
même imaginaire politique : celui du « grand remplacement », théorie
complotiste selon laquelle l’immigration menacerait l’identité
européenne. Cette vision nourrit un climat de radicalisation et
légitime, chez certains militants, le recours à la violence.
Une menace reconnue à l’échelle européenne
La montée de l’extrême droite violente n’est pas un phénomène
uniquement français. Plusieurs institutions de sécurité européennes
alertent depuis plusieurs années sur ce danger.
Les services de renseignement européens et des organisations
internationales comme Interpol soulignent depuis plusieurs années que
l’extrémisme violent d’extrême droite constitue aujourd’hui l’une des
principales menaces terroristes sur le continent.
Les attentats commis ces dernières années par des militants
suprémacistes ou néonazis (en Norvège, en Allemagne, aux États-Unis ou
en Nouvelle-Zélande) illustrent cette radicalisation internationale. Ces
mouvements fonctionnent de plus en plus en réseau, notamment via
Internet et les réseaux sociaux. Les idéologies, les symboles et les
stratégies circulent désormais à l’échelle transnationale.
La France n’échappe pas à cette dynamique. Certaines villes, comme
Lyon, sont historiquement des bastions de la droite radicale. Depuis le
XIXᵉ siècle, différents groupes nationalistes et réactionnaires y ont
développé des structures militantes. Plus récemment, des organisations
comme le GUD ou le Bastion social y ont été particulièrement actives.
Dans ce contexte, l’antifascisme s’est lui aussi structuré localement.
Construire un front antifasciste et antiraciste
Face à ces violences, l’antiracisme ne peut pas être réduit à une
posture morale abstraite. Il constitue une réponse politique à un danger
bien réel.
Depuis les années 1980, plusieurs mouvements antifascistes se sont
constitués pour répondre à la montée de l’extrême droite : Ras l’Front,
No Pasaran ou encore les Scalp (Sections carrément anti-Le Pen). Leur
objectif était clair : empêcher la banalisation des idées racistes et
documenter les violences de l’extrême droite. La nécessité d’un front
démocratique contre le racisme et l’extrême droite reste plus actuelle
que jamais.
C’est dans cet esprit que la France insoumise a lancé une campagne
nationale contre le racisme, associant mobilisation politique, travail
intellectuel et initiatives citoyennes. Dans ce cadre, l’Institut La
Boétie a organisé le 14 février dernier un colloque consacré à la lutte
contre les idées reçues sur l’immigration. Face à la banalisation des
discours xénophobes et à la montée des violences racistes, ces espaces
de réflexion jouent un rôle essentiel.
C’est aussi dans cet esprit que la France insoumise a proposé un front antifasciste au second tour des élections municipales.
Nommer le danger pour défendre la démocratie
Dans le débat public, certains responsables politiques cherchent
aujourd’hui à mettre sur le même plan toutes les formes de violence
politique. Cette stratégie d’équivalence est trompeuse.
Les données scientifiques sont claires : la violence politique
meurtrière en France est très majoritairement le fait de l’extrême
droite. Ignorer cette réalité revient à invisibiliser les victimes et à
banaliser les idéologies qui ont conduit à ces crimes. Les 48 personnes
tuées par l’extrême droite en France depuis 1986 ne doivent pas être
oubliées.
Leur mémoire rappelle une vérité simple : la lutte contre le racisme
et l’extrême droite n’est pas seulement un combat idéologique. C’est
aussi un combat pour l’antiracisme, la dignité et la démocratie.
Et dans un contexte international marqué par la montée des
nationalismes autoritaires, la construction d’un front antifasciste et
antiraciste apparaît plus que jamais comme une nécessité pour la société
française.
Sources:linsoumission.fr (Par Elias Peschie