. En vue des élections municipales, La France
insoumise se prépare à une étape cruciale de son histoire. Les insoumis
seront présents dans plus de 500 communes, dans la totalité des villes
de plus de 100 000 habitants, dans plus de 80 % des communes de plus de
30 000 habitants, jusque dans les plus petits villages. Nombreux sont
les candidat·es déterminé·es à défendre localement le programme de
l’Avenir en commun. En témoigne la multiplication des meetings de
lancement de campagne suscitant un engouement populaire : Rennes, La
Courneuve, Perpignan, Metz,
Pour porter haut la nécessité de démocratiser la commune, LFI défend
notamment deux mesures majeures : l’instauration du référendum
d’initiative citoyenne (RIC), défendu depuis longue date par le
mouvement insoumis, mesure centrale du mouvement des Gilets jaunes ;
également la mise en place d’un référendum révocatoire pour les élus.
Théorie de l’Ère du Peuple par Jean-Luc Mélenchon, communalisme insoumis
: comment les insoumis comptent-ils passer de la théorie à la pratique
du pouvoir dans les communes ? .
Les insoumis se réfèrent à la théorie de l’Ère du peuple, dernièrement développée par Jean-Luc Mélenchon dans Faites mieux !.
Pour la comprendre, il faut revenir sur un basculement fondamental :
l’Humanité est passée d’un à huit milliards d’habitants sur Terre en
moins de deux siècles. Par conséquent, la vie urbaine s’est imposée
partout, avec des connexions toujours plus vastes et complexes.
Pourquoi s’agit-il d’une rupture importante ? Car pendant 99 % de
l’histoire humaine, les individus vivaient en autonomie et consommaient
ce qu’ils produisaient. Chacun se reposait sur soi-même, sa famille, son
village, sa tribu. À l’inverse, la survie dépend aujourd’hui d’une
immense chaîne d’interdépendances. L’homo urbanus reproduit son
existence grâce à des millions d’anonymes reliés par les réseaux,
c’est-à-dire « l’ensemble des infrastructures par lesquelles
s’organisent la circulation et la distribution du nécessaire, matériel
et immatériel ».
Il ne s’agit pas de décrire ici uniquement les métropoles : même dans
un village de 100 habitants, qui peut vivre sans eau courante, sans
transport, sans collecte des déchets, sans commerce ? Les réseaux
forment la relation sociale essentielle de l’époque.
Mais voilà que ce rapport n’est pas neutre. Le fait urbain produit la
question de la circulation et du stockage autant que celle de
l’accumulation et du contrôle. Ce n’est pas un hasard si le capitalisme
est apparu en ville. Son histoire peut se résumer à celle des tentatives
réussies pour surmonter ses crises inéluctables. La géographie critique
de David Harvey montre que l’urbanisation joue un rôle crucial pour
recycler du capital et créer de la rareté : les grands projets inutiles,
l’étalement urbain et la financiarisation ont pour cause commune la
marchandisation de l’espace.
Ainsi, le néolibéralisme dérégulé exclut le peuple et accroît les
inégalités pour les rendre profitables. Dans les beaux quartiers, les
ultra-riches vivent coupés du reste du monde, dans des « gated
communities », où ils jouissent de réseaux faits sur mesure pour eux.
Les autres sont repoussés loin des centres, dans les quartiers
populaires et périphériques ultra-dépendants des réseaux collectifs, qui
deviennent une source de profits quand ils sont privatisés. Alors, les
puissants les monopolisent et pour y accéder, il faut payer. Quand ce
n’est plus assez rentable, ils disparaissent. Pour eux le monopole et
pour les autres le désert, à défaut du péage. C’est le capitalisme
tributaire : on paie pour avoir accès à ce qui est vital.
Pour aller plus loin : Municipales 2026 – À Rennes, les Insoumis font le vœu de gagner l’hôtel de ville
L’Ère du peuple : des révoltes urbaines au processus constituant
Mais cette production de l’espace est également porteuse d’un conflit
d’appropriation autour du contrôle (public ou privé) et de l’accès
(gratuit, payant ou inexistant) aux réseaux du collectif. Ce rapport de
force ne supprime pas la lutte des classes mais l’étend à tous les
aspects de la vie quotidienne et dessine les contours de deux classes :
l’oligarchie (ceux qui possèdent les réseaux) et le peuple (ceux qui en
dépendent).
En témoignent les révoltes urbaines observables dans le monde entier
sur les questions du droit au logement, des moyens de transport, de
l’accès à internet, des violences policières… Elles produisent une
conscience politique commune avec des oppositions avancées. Les
éruptions révolutionnaires d’aujourd’hui passent donc par des
revendications urbaines qui posent un dilemme : extraire du profit ou
répondre aux besoins collectifs ? Car les réseaux ne peuvent jamais être
les deux à la fois très longtemps.
Là où l’oligarchie défend un intérêt particulier – celui de la caste
–, le peuple défend un contenu collectiviste et universel, celui de
retrouver le contrôle sur sa vie. Le droit à la ville appelle à une
autre organisation de la cité, de la société et donc à un autre monde.
C’est pourquoi l’accès aux réseaux, leur contenu et leur contrôle
forment un enjeu social et politique global, jamais très éloigné de
l’exigence démocratique : l’intervention de toutes et tous, le
débordement des structures politiques et l’auto-organisation populaire
sont des actes de souveraineté qui ouvrent un espoir de bifurcation pour
la civilisation.
La Révolution de 1789 a provoqué un souffle dont les retombées sont
encore visibles, à l’image du mouvement des Gilets jaunes, cette
insurrection d’un genre nouveau. La France insoumise se définit comme le
mouvement de la révolution citoyenne. Elle est révolutionnaire car elle
s’appuie sur la mobilisation populaire aspirant à l’abolition des
privilèges ; et citoyenne car elle appelle à une radicalisation des
institutions démocratiques. Les deux convergent vers le processus
constituant avec les tâches de planification écologique et d’extension
des biens communs et des droits de la nouvelle France. Dans ce cadre, la
6e République n’est pas un à-côté de la stratégie révolutionnaire, elle
est son vecteur politique et définit l’existence même du peuple comme
acteur de l’histoire.
Il ne faut pas se tromper : l’Assemblée constituante ne correspond
pas à un comité de spécialistes et d’experts en chambre. Il ne s’agit
pas de changer les règles du jeu sur un coin de table, mais de prendre
le pouvoir. Le processus constituant prend forme à partir du
ruissellement révolutionnaire, c’est-à-dire des luttes préexistantes, de
la vie associative, militante ou non, et même des réseaux de proches…
Cette buée sur la vitre se transforme en condensat au niveau du
quartier, puis de la ville. La rivière vient de sursauts
insurrectionnels imprévisibles : l’action politique consiste à
stabiliser les points d’appui et de passages disponibles pour l’action.
La place du mouvement insoumis n’est pas de diriger la mobilisation,
mais d’en être un acteur stratégique et tactique, l’outil qui fait
passer la révolution d’une phase à l’autre, lui évite de s’ensabler et
l’amène au dénouement. Après la phase instituante du peuple qui se
définit comme tel, il y a la phase destituante : « qu’ils s’en aillent
tous ! », « dégage ! », « démission ! ». Elle contient néanmoins un
moment de transcroissance des revendications de l’immédiat vers le
pouvoir politique dont la réussite aboutirait à la convocation d’une
assemblée : la phase constituante. La campagne municipale ne peut
s’investir pour autre chose qu’une articulation avec ce projet.
Le communalisme insoumis comme laboratoire de la révolution citoyenne
Beaucoup de réseaux essentiels sont gérés au niveau des communes :
l’eau, les déchets, les transports en commun, les routes, les écoles, la
culture. Les municipalités ne correspondent pas juste à la prochaine
élection, mais au champ de bataille où s’opposent l’oligarchie et le
peuple. C’est pourquoi Cécile Gintrac, Manuel Menal, Allan Popelard et
Antoine Salles-Papou ont développé le concept de communalisme insoumis :
les communes préparent la révolution citoyenne par des radicalités concrètes.
En cela, il s’agit de prolonger l’histoire du mouvement communal,
débuté au XIᵉ siècle lorsque les villes ont gagné leur autonomie par
rapport au pouvoir féodal. Les communes sont alors des laboratoires de
la République jusqu’à la Révolution française qui institue la
municipalité comme cadre de l’expression de la souveraineté.
L’expérience de la Commune de Paris en 1871 correspond aussi à un espace
de conquête démocratique. Enfin, les municipalismes socialiste et
communiste du XXᵉ siècle ont expérimenté de nombreux dispositifs,
généralisés plus tard (services publics, comités d’habitants, vie
associative, éducation populaire).
Mais pour s’inscrire dans ce rôle préfiguratif, il faut se
débarrasser de certaines des habitudes locales. Depuis les années 1990,
il y a une vision dépolitisante de cet échelon avec un récit hors des
clivages, technique et consensuel. L’intercommunalité est un vieux
projet de la technocratie française qui a créé des structures éloignées
de la surveillance populaire. C’est ici que l’idée de coalition centrale
entre la droite et la gauche, réalisée plus tard par le macronisme, a
été inventée.
Pour y remédier, des dispositifs de participation ont été recommandés
: conseils de quartier, jurys citoyens, budgets participatifs, réunions
de concertation, conseils de la jeunesse. Ces derniers sont pour
l’essentiel des échecs. Ces espaces s’avèrent déconnectés, dévoyés et
contrôlés. Ce sont davantage les groupes favorisés disposant du temps,
du capital et des ressources qui participent.
L’intervention populaire doit donc renouer avec ses origines
contre-hégémoniques si elle ne veut pas se transformer en instrument de
domination. En Espagne, des villes ont alloué un budget participatif
dont la force s’est intensifiée à proportion des crédits réservés. Sous
Ada Colau, le conseil municipal de Barcelone adressait une série de
questions à une assemblée de citoyens tirés au sort et représentatifs de
la population. Après auditions et délibérations, le conseil devait
adopter les propositions en l’état.
En France, il pourrait s’agir de donner du pouvoir aux conseils de
quartier en confiant un droit de veto sur une décision avec un nombre
minimal d’habitants, ou un droit de pétition. Il est également possible
d’adopter des mesures visant à adapter les horaires des réunions à la
vie professionnelle et familiale ou à proposer des solutions de garde et
des alternatives numériques.
Le succès du projet dépend en outre de la vitalité du tissu
associatif. À rebours du tournant autoritaire qui censure, réprime et
baisse les subventions, il s’agit d’encourager l’auto-organisation en
substituant les appels à projets à des conventions pluriannuelles
d’objectifs ou de moyens, et en instaurant des jurys citoyens pour
extraire les collectifs du clientélisme.
Enfin, les communes insoumises doivent forger une nouvelle génération
de droits démocratiques qui préparent la culture de l’intervention
populaire. Cela passe par l’organisation de référendums d’initiative
citoyenne et la possibilité de se soumettre à un référendum révocatoire.
Ainsi, les communes de la révolution citoyenne anticiperaient sur les
nouveaux droits citoyens de la 6ᵉ République et prépareraient le pays à
l’entrée dans un nouvel âge de la démocratie.
Cela ne signifie pas qu’il serait possible de faire la révolution
citoyenne dans une seule commune, ni dans l’addition de toutes les
communes. Ses tâches nécessitent des ressources financières, juridiques
et politiques qui se situent au niveau du gouvernement de l’État. Les
municipalités insoumises ont un rôle d’expérimentation et de
préparation. Les mesures de rupture permettent de construire une culture
démocratique avancée.
Mais elles ne sont qu’une étape qui nécessite un projet politique
global de politisation des affaires, éloigné des dimensions trop
techniques et procéduristes. La démocratie risque toujours de se faire
capter par les personnes les plus aisées. Elle doit être pensée en lien
avec les luttes existantes, aller chercher les gens autrement, se
laisser déborder par la mobilisation populaire et aider la tâche
révolutionnaire.
Une fois La France insoumise au pouvoir et le processus constituant
enclenché, les communes organiseront le débat autour de la 6e République
en tenant les cahiers de doléances et en organisant leur remontée.
Voilà en somme ce que représente pour les insoumis l’échelon communal.
Sources:linsoumission.fr (Par Lilian Davy)