Qui aurait pu prédire que Total amasserait des profits gargantuesques
grâce à la guerre au Moyen-Orient et à la spéculation ? À peu près tout
le monde. Pire : Total a amassé plus d’argent que ce que les analystes
prédisaient. «
Total a dépassé les attentes », résume
BFM Bourse,
citant l’analyse de la Royal Bank of Canada. Bilan : 5,8 milliards de
dollars de bénéfices pour le premier trimestre 2026, c’est-à-dire 5
milliards d’euros. Soit une hausse de 51 % en un an.
« Totalenergies a pleinement profité des avantages de la hausse des prix du pétrole brut, ainsi que d’une solide performance commerciale », a écrit la banque britannique Barclays dans une récente note.
Les actionnaires de la multinationale pétrolière peuvent se réjouir :
1,5 milliard de dollars de rachats d’actions pour le deuxième trimestre
ont été annoncés. TotalEnergies est coutumier de tels profits. En 2023,
le groupe pétrolier avait amassé 19 milliards d’euros de bénéfices,
soit le record absolu pour une entreprise capitaliste française.
Profiteur de guerre un jour, profiteur de guerre toujours. Pendant que
les Français serrent la ceinture tous les jours, renoncent à se
déplacer, doivent ralentir voire carrément cesser leur activité
professionnelle car consommatrice d’essence, toujours plus chère à la
pompe, Total et ses actionnaires se gavent sur leur dos. Ce n’est ni une
affirmation militante, ni une déformation de propos : c’est un constat,
factuel, précis, désormais chiffré pour la période.
Depuis le premier jour de la guerre, LFI alerte : les prix à la pompe
et ainsi les marges des raffineurs-pétroliers doivent être bloqués.
Bilan : le gouvernement protège Total et ses profits tout en présentant
des mesures qui sont de véritables usines à gaz, le RN propose des
mesures qui feraient perdre de l’argent à l’État (baisse de la TVA) et
les prix à la pompe ne baissent toujours pas. « Quand va-t-on
arrêter de nous prendre pour des imbéciles ? Quand la macronie va-t-elle
cesser de prendre le peuple pour une vache à lait au bénéfice de
Blackrock et des actionnaires de Total ? », a fustigé Manuel
Bompard, en réagissant aux chiffres publiés par Total. Retour sur
quelques contre-vérités et solutions pour sortir de la crise. Notre
article.
Une inflation alimentée par les marges
L’explication dominante de l’inflation repose sur un schéma simple :
la hausse des coûts (énergie, matières premières) se transmettrait
mécaniquement aux prix. Mais cette lecture est aujourd’hui largement
contestée.
Plusieurs institutions internationales, dont le FMI et la Banque centrale européenne, reconnaissent désormais que les profits ont joué un rôle déterminant dans la hausse des prix récente.
Dans de nombreux secteurs, les entreprises ont non seulement répercuté
l’augmentation de leurs coûts, mais ont également élargi leurs marges.
Ce phénomène, parfois qualifié de « profit-led inflation », est
particulièrement visible dans l’énergie.
Les grandes compagnies pétrolières ont ainsi enregistré des profits
historiques depuis 2021. Le cas de TotalEnergies est emblématique :
après environ 6 milliards de dollars de profits en 2020, le groupe
dépasse 20 milliards en 2021, puis atteint un record proche de 38
milliards de dollars en 2022. En 2023, les profits restent au-dessus de
25 milliards, et encore supérieurs à 20 milliards en 2024. En deux ans,
les profits ont ainsi été multipliés par plus de six par rapport à la
période de crise sanitaire.
Dans ce cadre, les prix ne traduisent pas simplement une rareté, mais
aussi une capacité des acteurs dominants à imposer leurs conditions.
Cette dynamique est renforcée par des activités de trading
particulièrement lucratives : certaines opérations spéculatives auraient
généré près d’un milliard de dollars de gains en quelques jours lors
des tensions sur le détroit d’Ormuz.
Le blocage des prix : un outil économique éprouvé
Contrairement à une idée largement répandue, le blocage des prix n’a
rien d’une mesure exceptionnelle ou irréaliste. Il s’inscrit dans une
longue tradition d’intervention publique.
En France, le droit permet déjà de réglementer les prix en cas de
circonstances exceptionnelles. Ce levier a été utilisé à plusieurs
reprises : lors de la guerre du Golfe en 1990, après le passage du
cyclone Hugo en Guadeloupe, ou encore pendant la crise du Covid-19 avec
l’encadrement des prix des masques et du gel hydroalcoolique.
Ces expériences ont un point commun : elles n’ont pas conduit aux
pénuries souvent brandies comme épouvantail. Elles montrent au contraire
que l’intervention publique peut stabiliser les prix sans désorganiser
l’économie.
Dans les territoires d’outre-mer, le blocage des prix est même une
réalité permanente pour certains biens essentiels. À La Réunion, par
exemple, le prix du carburant est fixé administrativement chaque mois et
se situe autour de 1,50 € à 1,60 € le litre, sans provoquer de rupture
d’approvisionnement.
Des exemples internationaux qui se multiplient
La France n’est pas un cas isolé. Face à l’inflation, plusieurs pays ont déjà recours à des politiques de plafonnement ou d’encadrement des prix,
avec des modalités différentes mais une logique commune : protéger
directement les consommateurs plutôt que compenser a posteriori.
En Europe, la Croatie a mis en place dès 2021 un système de
plafonnement des prix des carburants, régulièrement ajusté par le
gouvernement en fonction de l’évolution des cours internationaux.
Concrètement, un prix maximum est fixé pour l’essence et le diesel,
révisé toutes les deux semaines. Ce mécanisme a permis de contenir
significativement les hausses pour les ménages, tout en assurant une
certaine stabilité sur le marché intérieur. Selon plusieurs analyses
économiques, cette politique a contribué à limiter l’inflation
énergétique par rapport à d’autres pays européens exposés aux mêmes
chocs.
La Hongrie a été encore plus loin en instaurant, entre 2021 et 2023,
un gel des prix sur plusieurs produits essentiels, notamment les
carburants et certains biens alimentaires de base comme la farine, le
sucre ou l’huile. Le prix de l’essence a ainsi été fixé à un niveau
administré (480 forints par litre pendant une longue période), bien en
dessous des prix de marché. Si cette politique a suscité des critiques,
notamment de la part des institutions européennes, elle a permis dans un
premier temps de freiner la transmission de l’inflation internationale
aux ménages. Elle illustre surtout une chose : même dans une économie
intégrée au marché européen, il est possible d’intervenir directement
sur les prix.
De son côté, la Grèce a adopté une approche différente mais
complémentaire. Plutôt que de fixer directement les prix, le
gouvernement a choisi d’encadrer strictement les marges des entreprises,
notamment dans les secteurs de l’énergie et de la distribution. Les
entreprises ne peuvent pas augmenter leurs marges au-delà d’un certain
niveau par rapport à une période de référence, sous peine de sanctions.
Ce dispositif vise explicitement à lutter contre les comportements
opportunistes et la spéculation, en empêchant les entreprises de
profiter de la crise pour augmenter leurs profits.
Ces expériences montrent que le blocage ou l’encadrement des prix
peut prendre des formes variées : prix maximum, encadrement des marges,
subventions ciblées ou combinaison de ces instruments. Mais elles
reposent toutes sur un même principe : empêcher que les chocs
internationaux, qu’ils soient liés à une guerre, à des tensions
géopolitiques ou à des perturbations d’approvisionnement, ne se
traduisent automatiquement par une dégradation du niveau de vie.
Surtout, ces politiques apportent un démenti empirique à un argument
souvent avancé dans le débat public : celui selon lequel toute
intervention sur les prix conduirait mécaniquement à des pénuries ou à
une désorganisation du marché.
Le cœur du problème : la formation des prix
Si le blocage des prix suscite autant de résistance, ce n’est pas
seulement pour des raisons techniques. C’est parce qu’il remet en cause
une hypothèse centrale du néolibéralisme : celle selon laquelle les prix
seraient le résultat neutre de la rencontre entre l’offre et la
demande.
Dans la réalité, les prix sont largement déterminés par des
stratégies d’entreprises, notamment dans les secteurs concentrés. Dans
l’énergie, la distribution ou l’agroalimentaire, quelques grands groupes
disposent d’un pouvoir de marché suffisant pour fixer leurs marges.
La théorie économique elle-même reconnaît ce phénomène à travers le
concept de « mark-up » : les entreprises fixent leurs prix en appliquant
une marge sur leurs coûts. Lorsque la concurrence est faible ou que la
demande est captive, ces marges peuvent augmenter sans contrainte.
Le blocage des prix intervient précisément à ce niveau. Il ne vise
pas à nier les coûts, mais à limiter la capacité des acteurs dominants à
transformer une situation de crise en opportunité de profit.
Le blocage des prix : une mesure économique… et politique
Le blocage des prix ne se résume pas à une mesure technique de
régulation. Il pose une question fondamentale : celle du contrôle
démocratique de l’économie.
En période de crise, laisser les prix se fixer librement revient
souvent à transférer le coût des chocs sur les ménages. À l’inverse,
intervenir sur les prix, c’est assumer un choix politique : protéger le
pouvoir d’achat et limiter les rentes.
Cela implique également de repenser le rôle de l’État. Non plus comme
simple correcteur des défaillances du marché, mais comme acteur capable
de structurer les conditions de production et de distribution.
Dans certains cas, cela peut aller plus loin : encadrement des
marges, réquisition de stocks, voire nationalisation temporaire
d’acteurs stratégiques. L’histoire économique montre que ces outils ont
déjà été mobilisés lorsque les enjeux le justifiaient.
De la nécessité de reprendre le contrôle
La question du blocage des prix dépasse donc largement celle de l’inflation actuelle. Elle renvoie à un choix de société.
Dans une économie marquée par la concentration des entreprises et la
financiarisation, les prix ne sont plus de simples signaux économiques.
Ils deviennent des instruments de pouvoir. Les encadrer, c’est
rééquilibrer ce pouvoir.
Face aux crises énergétiques et climatiques à venir, cette question
sera de plus en plus centrale. La transition écologique elle-même
suppose de planifier, d’investir et, dans certains cas, de réguler les
prix pour orienter les comportements.
Le blocage des prix apparaît ainsi comme un outil parmi d’autres pour
reprendre la main sur l’économie. Non pas contre le marché en tant que
tel, mais contre ses dérives lorsqu’il cesse de servir l’intérêt général
Sources:linsoumission.fr