Édouard Philippe / LCI. Le 8 décembre 2025, Édouard Philippe était invité sur le plateau de LCI pour l’émission « Objectif 2027 ». Entre ses propositions sur un « état d’urgence narco’ » et son annonce d’abstention sur le budget de la Sécurité sociale, c’est un échange glaçant qui a marqué les esprits. Questionné par Jean-Michel Aphatie pour savoir si la colonisation était un crime, l’ancien Premier ministre a répondu sans hésitation : « Non ».
Et comme si cette déclaration ne suffisait pas, Darius Rochebin, le présentateur, y a trouvé prétexte à sourire : « Ahah ! Voici donc le droitomètre de Jean-Michel Aphatie ! ». Des millions de morts, des terres volées, des cultures détruites, des traumatismes intergénérationnels… et le présentateur trouve matière à plaisanter. Édouard Philippe, candidat déclaré à la présidentielle 2027, vient d’afficher en prime time son idéologie néocoloniale décomplexée. Et les médias lui offrent une tribune complice.
Quand le droit international est foulé aux pieds en prime time
Édouard Philippe n’a manifestement pas pris connaissance des textes juridiques internationaux qui encadrent ces questions. Ou alors, il les ignore délibérément. Car la réalité juridique est sans appel : l’esclavage et la colonisation sont reconnus comme crimes contre l’humanité par les instances internationales les plus éminentes.
Le Parlement européen : une reconnaissance historique
Le 19 juin 2020, à l’initiative de l’eurodéputé réunionnais Younous Omarjee, le Parlement européen a adopté à une large majorité (493 voix pour, 104 contre et 67 abstentions) une résolution historique reconnaissant l’esclavage et la traite négrière comme crimes contre l’humanité.
Dans son discours, Younous Omarjee a déclaré que les théories de hiérarchisation des races sont nées en Europe pour justifier les conquêtes, l’esclavage, la colonisation et l’Holocauste. La résolution invite les institutions et les États membres de l’UE à reconnaître officiellement les injustices du passé et les crimes contre l’humanité commis contre les personnes noires et les personnes de couleur.
Mais le Parlement européen ne s’est pas arrêté là. Comme le rapporte Agence Europe, en mars 2019, le Parlement européen avait déjà appelé à des réparations pour les crimes contre l’humanité commis pendant le colonialisme européen.
La Conférence de Durban : une reconnaissance mondiale
Bien avant la résolution européenne, la communauté internationale s’était prononcée. Lors de la Conférence mondiale contre le racisme de Durban en 2001, l’esclavage et le colonialisme ont été reconnus comme « crimes contre l’humanité » dans la déclaration finale adoptée par plus de 160 nations.
Comme le précisent les Nations Unies, « les États ont convenu que l’esclavage et la traite des esclaves constituent un crime contre l’humanité et qu’il aurait toujours dû en être ainsi. Ils ont également reconnu que le colonialisme a engendré le racisme et la discrimination raciale ».
La déclaration de Durban affirme sans ambiguïté : « La Conférence reconnaît que l’esclavage et le commerce des esclaves, y compris le commerce transatlantique, ont été des tragédies épouvantables dans l’histoire de l’humanité, que ces pratiques constituent un crime contre l’humanité » et que « le colonialisme a entraîné le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance qui y est associée ».
La loi Taubira : la France, pionnière en 2001
Le 21 mai 2001, la France adoptait la loi Taubira. La République française devenait ainsi le premier pays au monde à reconnaître par une loi que « la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du XVᵉ siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité ».
Cette loi ne sort pas de nulle part. Comme le rappelle le Centre international de recherche sur les esclavages, lors de son audition à l’Assemblée nationale le 18 février 1999, Christiane Taubira avait affirmé : « Nous sommes là pour dire que la traite et l’esclavage furent et sont un crime contre l’humanité ; que les textes juridiques ou ecclésiastiques qui les ont autorisés, organisés percutent la morale universelle
Le Statut de Rome : la définition internationale du crime contre l’humanité
Pour comprendre la gravité des propos d’Édouard Philippe, il faut se référer au Statut de Rome de la Cour pénale internationale, adopté le 17 juillet 1998 et entré en vigueur le 1ᵉʳ juillet 2002.
L’article 7 du Statut de Rome définit les crimes contre l’humanité. Parmi les 15 formes énumérées figurent : le meurtre, la réduction en esclavage, la déportation ou le transfert forcé de population, l’emprisonnement, la torture, le viol, la persécution de tout groupe ou de toute collectivité identifiable pour des motifs d’ordre politique, racial, national, ethnique, culturel, religieux.
Pour aller plus loin : Trump s’attaque au Procureur de la Cour Pénale internationale
Massacres de populations entières, appropriation de terres, déportations massives, travail forcé, destruction systématique de cultures et de langues, violences sexuelles massives, famines organisées : la colonisation coche toutes les cases de la définition du crime contre l’humanité selon le droit international.
Le Statut de Rome précise également que « les crimes relevant de la compétence de la Cour ne se prescrivent pas » et que « l’ordre de commettre un génocide ou un crime contre l’humanité est manifestement illégal ».
Quand un présentateur plaisante face aux crimes contre l’humanité
Au-delà de l’ignorance juridique qu’elle révèle, la séquence télévisée est profondément choquante par sa légèreté. Ce qui aurait dû être un moment de confrontation intellectuelle sérieuse s’est transformé en sketch grotesque.
Jean-Michel Aphatie pose la question sérieusement : « La colonisation est-elle un crime ? », Édouard Philippe répond “Non” avec une assurance déconcertante. Aphatie, resté sérieux, conclut alors : « On se demandait si Édouard Philippe était de gauche ou de droite, je crois que j’ai ma réponse ! ».
Et c’est là que survient le moment le plus choquant. Darius Rochebin, le présentateur de l’émission, éclate de rire. Un rire franc, sonore : « voici donc le droitomètre de Jean-Michel Aphatie ».
Relisons bien la séquence : un ancien Premier ministre vient de nier que la colonisation, ses millions de morts, ses massacres, ses déportations, ses viols systématiques, ses destructions culturelles, soit une série de crimes. Et le présentateur rigole.
Ce rire n’est pas nerveux. Ce n’est pas un malaise. C’est un rire de complicité, le rire de quelqu’un qui trouve la situation amusante, qui transforme une question morale et historique fondamentale en simple anecdote de plateau télé.
Darius Rochebin traite les crimes contre l’humanité de la colonisation comme une blague de fin de soirée. Il plaisante alors qu’il devrait interroger, confronter, rappeler le droit. Il plaisante alors que son rôle de journaliste serait de contextualiser, de rappeler les résolutions internationales, de questionner la légitimité d’un tel discours.
Au lieu de cela, il transforme la négation des souffrances de millions de personnes en sketch humoristique. En « droitomètre ». Comme si nier les crimes contre l’humanité n’était qu’un simple marqueur politique, au même titre qu’une opinion sur la fiscalité.
La complicité médiatique dans toute son horreur
Cette séquence révèle le rôle des médias dans la normalisation des discours néocoloniaux. Darius Rochebin n’est pas un débutant. C’est un journaliste expérimenté, ancien présentateur du 20h de France 2, aujourd’hui sur LCI. Et cet homme rigole face à la négation de crimes contre l’humanité.
Son rire n’est pas innocent. Il signifie : « Ce n’est pas si grave. C’est même drôle. On peut en plaisanter. » Il banalise, il dédramatise, il transforme l’inacceptable en acceptable.
Imaginons un instant qu’un homme politique dise sur un plateau : « Non », à la question : « la Shoah est-elle un crime contre l’humanité ? » Le présentateur rirait-il ? En ferait-il un “droitomètre” humoristique ? Non. Il y aurait un tollé immédiat, une suspension, des excuses publiques.
Mais pour la colonisation, apparemment, on peut rire. On peut minimiser. On peut transformer des millions de morts en anecdote politique. Cette différence de traitement est elle-même révélatrice du racisme structurel qui persiste dans notre société. Certaines victimes méritent le respect absolu. D’autres peuvent être l’objet de plaisanteries télévisées.
Darius Rochebin, par son rire, devient complice. Complice de la banalisation. Complice du négationnisme colonial. Complice d’un système médiatique qui permet à des hommes politiques de nier impunément les crimes contre l’humanité reconnus par le droit international.
Puisqu’Édouard Philippe et le plateau de LCI semblent l’avoir oublié, rappelons quelques faits historiques documentés :
Les massacres de masse
- En Algérie, les historiens estiment entre 500 000 et 1 million le nombre de victimes algériennes de la conquête coloniale entre 1830 et 1875
- Au Congo belge, entre 1885 et 1908, le régime de Léopold II a causé la mort d’environ 10 millions de Congolais
- En Namibie, le génocide des Hereros et des Namas par l’Allemagne coloniale (1904-1908) a exterminé 80% de ces population
- En Palestine, depuis 1948 et encore aujourd’hui avec le génocide en cours depuis deux ans
L’appropriation des terres et des richesses
La colonisation n’était pas une « mission civilisatrice ». C’était un système organisé de pillage. Les terres arables ont été confisquées. Les ressources naturelles ont été exploitées au seul profit des métropoles. Les économies locales ont été détruites pour servir les intérêts coloniaux.
La destruction culturelle et linguistique
Des langues ont été interdites. Des pratiques culturelles ont été criminalisées. Des systèmes éducatifs ancestraux ont été anéantis. C’est ce qu’on appelle un ethnocide : la destruction méthodique de l’identité d’un peuple.
Le travail forcé
Le travail forcé en situation coloniale n’était rien d’autre qu’une forme d’esclavage. Des millions de personnes ont été contraintes au travail dans des conditions inhumaines, pour construire des infrastructures servant uniquement aux intérêts coloniaux.
Un ancien Premier ministre qui ignore – ou méprise – le droit
Édouard Philippe n’est pas n’importe qui. C’est un ancien Premier ministre de la République française, un homme qui a exercé les plus hautes fonctions de l’État entre 2017 et 2020, un agrégé de lettres classiques et docteur en droit.
Que cet homme, avec ce parcours, nie que la colonisation soit un crime, est révélateur d’un mépris profond pour les victimes et leurs descendants, pour le droit international, pour les avancées mémorielles de ces dernières décennies, pour les populations des Outre-mer, dont beaucoup d’ancêtres ont directement subi la colonisation.
Sa position entre en contradiction totale avec la loi Taubira de 2001, la résolution du Parlement européen de 2020, la déclaration de Durban de 2001, le Statut de Rome
Un candidat à la présidentielle 2027 qui assume le néocolonialisme
Car voilà le contexte qui rend cette séquence encore plus grave : Édouard Philippe se prépare à candidater à l’élection présidentielle de 2027. L’ancien Premier ministre, qui a créé son parti Horizons en 2021, multiplie les apparitions médiatiques dans le cadre de sa campagne.
Et c’est dans ce contexte de pré-campagne présidentielle qu’il vient affirmer, sur un grand média national, que la colonisation n’est pas un crime.
Mesurons bien ce que cela signifie : un homme qui brigue la plus haute fonction de l’État, qui voudrait représenter TOUS les Français, nie publiquement les crimes contre l’humanité reconnus par le droit international. Un homme qui pourrait potentiellement devenir président de la République et représenter la France sur la scène internationale, alors même que le Parlement européen et l’ONU ont reconnu ces crimes.
Un homme qui pourrait avoir à parler au nom de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Guyane, de La Réunion, de Mayotte, de la Nouvelle-Calédonie – tous ces territoires dont les populations ont directement subi la colonisation et ses conséquences. Comment pourrait-il incarner la République pour eux ?
L’arnaque est là, en pleine lumière : Édouard Philippe se positionne comme un homme « modéré », « raisonnable », « républicain ». Mais derrière le costume trois-pièces et la cravate se cache un néocolonialisme décomplexé. C’est un homme qui, en 2025, peut nier tranquillement que des millions de morts, des terres volées, des cultures détruites constituent un crime.
Ce n’est pas un « dérapage ». C’est un positionnement idéologique assumé, affiché en pleine campagne présidentielle. Édouard Philippe veut que les Français sachent exactement ce qu’il pense. Et ce qu’il pense, c’est que la colonisation, finalement, « ça allait ». Que s’approprier les terres d’un autre peuple, le massacrer, le réduire en esclavage, détruire sa culture… “mouais, ça va”.
Les réactions : entre indignation et mobilisation
Sur les réseaux sociaux, les militants anticolonialistes, les associations antiracistes et les défenseurs des droits humains ont immédiatement réagi. Le tweet d’Andrée Taurinya, députée LFI de la Loire, dénonçant ces propos a été largement partagé, cristallisant l’indignation collective.
Beaucoup ont pointé l’incompatibilité entre ces propos et toute fonction politique nationale, a fortiori la présidence de la République.
Comment un homme qui nie les crimes contre l’humanité de la colonisation pourrait-il représenter dignement tous les Français, y compris ceux des Outre-mer et les descendants des peuples colonisés ? Comment pourrait-il parler au nom de la Martinique, de la Guadeloupe, de La Réunion, de Mayotte ?
Comment un journaliste qui rigole face à cette négation pourrait-il continuer à prétendre à l’impartialité et à la rigueur professionnelle ? Darius Rochebin devrait-il présenter des émissions politiques après avoir banalisé par son rire la négation de crimes contre l’humanité ?
Pourtant, le silence assourdissant de nombreux responsables politiques face à cette déclaration est frappant. Où sont les prises de position fermes des autres partis ? Où sont les condamnations claires ? Où sont les appels à la responsabilité médiatique ?
Ce que nous devons retenir
Le 8 décembre 2025, Édouard Philippe a nié en direct que la colonisation soit un crime. Darius Rochebin en a plaisanté. Le silence des autres responsables politiques est assourdissant.
Trois scandales en un : un ancien Premier ministre foule aux pieds le droit international. Un présentateur télé transforme les crimes contre l’humanité en sketch humoristique. Un candidat présidentiel affiche son néocolonialisme décomplexé sans que personne ne bronche.
La colonisation n’est pas un sujet de débat. C’est un crime contre l’humanité reconnu par le droit international.
Nous n’oublierons ni les propos, ni le rire, ni le silence des autres.
Sources:linsoumission.f






