Le samedi 23 mars 2019, lors d’une manifestation des Gilets jaunes à Nice, Geneviève Legay a été grièvement blessée par une charge policière. La porte-parole d’Attac avait été violemment projetée au sol. Six ans après les faits, le face-à-face judiciaire reprend pour obtenir justice.
Ce mercredi 25 février, le commissaire Rabah Souchi comparaît devant la cour d’appel de Lyon pour avoir ordonné la charge policière ayant renversé Geneviève Legay, militante d’Attac devenue le visage de la répression des Gilets jaunes. Entre une condamnation historique en première instance et un déni institutionnel persistant, ce procès dépasse le cas individuel pour devenir celui d’un système face à ses propres violences. Notre article.
Un rassemblement pour la mémoire de Geneviève Legay et la justice
Ce mercredi 25 février, dès 8 h du matin, la place du Palais de Justice de Lyon s’est animée d’une ferveur militante. Devant les « 24 colonnes », des syndicalistes de Sud, des Gilets jaunes, des membres d’Attac ou encore des militants de La France insoumise (LFI) se sont réunis pour demander justice pour Geneviève Legay et l’ensemble des victimes de violences policières. Pour ces manifestants et manifestantes, le temps n’efface rien : ils sont venus rappeler la violence inouïe de la répression subie par les manifestants pacifistes durant le mouvement des Gilets jaunes.
Une charge qui a bien failli tuer
L’affaire remonte à mars 2019, en plein mouvement des Gilets jaunes. Geneviève Legay, alors porte-parole d’ATTAC 06, est violemment renversée au sol lors d’une charge policière à Nice ordonnée par le commissaire Rabah Souchi. Grièvement blessée, elle devient malgré elle le symbole de la répression sanglante de ce mouvement social.
Pourtant, dans les jours qui suivent, l’institution fait bloc. Du procureur au président de la République, la version officielle nie tout contact physique avec la police. Christian Estrosi, à l’époque maire de Nice, affirme alors qu’elle a simplement « trébuché ».
Plus troublant encore, alors que son pronostic vital est engagé, la militante reçoit trois visites de policiers tentant de lui faire dire qu’elle a été bousculée par un journaliste. Emmanuel Macron avait déclaré de manière cynique et méprisante : « Quand on est fragile, on ne se rend pas dans des lieux définis comme interdits ». Comme si, lorsqu’une personne vieillit, elle n’était plus citoyenne. Geneviève Legay lui répondra publiquement dans une lettre ouverte. (1)
Une condamnation historique en première instance
En première instance, Rabah Souchi a été condamné à six mois de prison avec sursis. Si cette peine peut paraître dérisoire, d’autant que le commissaire Souchi exerce toujours ses fonctions et a même été promu en tant que directeur adjoint de la police municipale de Nice (800 agents), elle constitue néanmoins une victoire symbolique majeure. Selon ATTAC, une telle condamnation d’un officier pour des violences policières n’était pas arrivée depuis environ 70 ans.
C’est contre cette décision pénale que le commissaire a fait appel le 13 mars 2024. L’enjeu dépasse le cas individuel : cette condamnation doit faire jurisprudence pour les autres victimes de violences policières. Rappelons que le pronostic vital de Geneviève Legay a été engagé.
Briser le silence sur la répression du mouvement des Gilets jaunes
Au-delà du cas de Geneviève Legay, ce procès en appel vise à médiatiser une réalité souvent passée sous silence. L’objectif est de mettre en lumière l’ensemble des violences policières. Non seulement celles que subissent les manifestants, mais également les violences policières racistes subies dans les quartiers populaires quotidiennement.
L’appel à Lyon : une journée d’audience
L’audience se déroule toute la journée. Grâce aux différentes auditions et témoignages, elle permet de préciser de nombreux éléments.
Si le préfet des Alpes-Maritimes avait pris un arrêté d’interdiction de la manifestation, la dispersion devait se faire « sans mesures coercitives, ni ordre de charge ».
À Nice, place Garibaldi, une centaine de manifestants était présente. Rabah Souchi a ordonné une charge sur cette centaine de manifestants pacifistes sans proportionnalité ni nécessité. Ce même jour, 35 personnes furent placées en garde à vue. La plupart des manifestants étaient des personnes âgées. Des journalistes étaient également présents. Le dispositif policier était impressionnant puisque 165 forces de l’ordre étaient présentes pour seulement 100 manifestants.
Geneviève Legay, gilet jaune tenant à la main son drapeau de la paix, s’adresse aux forces de l’ordre : « Vous êtes des humains comme nous mais vous ne vous occupez pas des voleurs et des bandits qui mettent l’argent dans des paradis fiscaux. » Du côté du commissaire Souchi, l’ambiance n’est pas la même, il ordonna par exemple avec brutalité : « On n’est pas là pour discuter avec les gens, on est là pour triquer du manifestant ».
Les streets médics empêchés de porter secours
Alors que Geneviève Legay était au sol au milieu de son sang. Les streets medics, des personnes présentes en manifestation pour effectuer des soins si nécessaire, ont été empêchés de porter secours et de soigner. Pour qu’elle soit prise en charge, il a fallu attendre l’arrivée des pompiers 10 minutes plus tard.
Un ordre brutal et disproportionné
La fille de Geneviève Legay, qui n’était pas présente au moment des faits, témoigne de violences psychologiques que leur famille a subies suite à cette agression. Elle a par exemple été retardée de voir sa mère à l’hôpital le jour même car cette dernière était considérée comme terroriste.
Le commissaire exprime désormais certains remords, preuve que la charge qui aurait pu causer la mort n’aurait pas laissé la place à un refoulement sans violence : « J’ai de la compassion, elle aurait pu être ma maman, aujourd’hui je ferai dix fois différemment. »
Mais le mal a été fait. D’autant que l’usage de la force est encadré par le Code de procédure pénale et par le Code de sécurité intérieure. La Cour devra déterminer si l’ordre de charge était manifestement illégal, mais il devait en tous les cas être proportionné. D’autant que le Code de déontologie impose une obligation de discernement, de nécessité et de proportionnalité.
Le délibéré aura lieu fin juin
À l’issue de cette audience chargée en émotion, la justice a mis sa décision en délibéré. Le verdict de la cour d’appel de Lyon sera rendu le 29 juin, à 13 h.
Pour Geneviève Legay et ses soutiens, l’attente continue, avec l’espoir que la justice confirme la responsabilité du commandement policier et mette fin à une impunité jugée inacceptable par les organisations de défense des droits humains, et ce pour toutes les victimes de la répression aveugle du mouvement des Gilets jaunes.
Julia Pallano et Arthur Abbatucci
(1) La lettre ouverte termine le livre de Geneviève Legay intitulé Celle qui n’était pas sage






