Rouen (Seine-Maritime), reportage
« À chaque changement de gouvernement, personne ne vous rappelle si vous n’êtes pas derrière en train de pousser. » Alors que des milliers de manifestants convergent à Rouen pour la manifestation intersyndicale du 18 septembre contre la politique d’austérité, Cyril Briffault ne décolère pas. Représentant CGT de la papeterie Chapelle Darblay, l’homme se bat pied à pied depuis maintenant six ans pour sauver son usine qui, avant l’annonce de sa fermeture en 2019, était la seule de France à produire du papier journal recyclé.
Il est l’une des figures emblématiques du mouvement pour le projet de reprise du site de Grand-Couronne, dans la banlieue de Rouen, par l’entreprise canadienne Fibre Excellence. Avec ou sans chasuble, plusieurs autres ex-employés du site étaient également présents dans le cortège. Bien qu’ils aient retrouvé du travail ailleurs, tous espèrent un jour entendre les machines qu’ils ont si bien connues ronfler à nouveau. Plus que l’usine et ses 185 emplois, ce sont 600 emplois indirects qui, selon la CGT, seraient créés par la remise en service de la papeterie.
Lire aussi : « On a tout donné » : ces travailleurs ont sauvé l’usine de papier journal 100% recyclé
Après la fermeture en 2020, l’usine, un temps promise à la destruction, a été sauvée en 2022 quand la Métropole de Rouen a fait usage de son doit de préemption pour acquérir le site et ses machines. Dans le même temps, un accord de principe avait été donné par le gouvernement de Jean Castex pour un soutien financier au plan de reprise. L’État s’est engagé à fournir une aide de 25 millions d’euros, ainsi qu’à rentrer au capital à hauteur de 27 millions d’euros.
L’État n’a pas joint les actes à la parole
Avec l’arrivée de Fibre Excellence en 2023 pour le rachat du site, l’affaire semblait s’acheminer vers une fin heureuse. Pourtant, deux ans plus tard, le projet est toujours au point mort. La faute à l’État, qui n’a pour le moment toujours pas joint les actes à la parole, dénoncent les anciens salariés. Aucun calendrier n’a été donné par le gouvernement pour la mise en œuvre de son soutien.
« Ils n’avaient pas grand-chose à faire, déplore Cyril Briffault. La CGT, les élus locaux, l’État décentralisé, ce sont eux qui ont fait tout le boulot. L’État n’avait plus qu’à dire “Oui, on y va, on s’assoit autour d’une table, je vous mets un référent et on avance”. »
« On a l’impression que tout le monde s’en fout »
Après un ultimatum fin 2024, prolongé jusqu’en mai de la part de Fibre Excellence, qui menaçait de se retirer, un nouvel accord a finalement été signé le 7 juin avec l’État.
« L’accompagnement était gagné au mois de juin, le document signé de la main des ministres présents, mais on a eu beau relancer et relancer, il ne se passe plus rien du tout », constate Cyril Briffault. Il craint qu’un nouveau délai causé par la chute du gouvernement de François Bayrou fasse définitivement perdre patience au repreneur canadien, auquel le maintien en l’état de l’usine coûterait 4,5 millions d’euros par an, selon la CGT.
« Ça fait deux ans qu’on vit ça, on connaît le schéma, s’agace le syndicaliste. On a l’impression que tout le monde s’en fout. J’arrive dans des réunions où le mec du ministère a une feuille blanche et nous dit : “Expliquez-moi, je ne connais pas le dossier.” ».
![]() |
| Anciens salariés de la papeterie Chapelle Darblay en attente d'un soutien de l'Etatafin de gaire redémarrer l'usine. (Guénolé Carré/Reporterre) |
Pour de nombreux anciens, l’incompréhension domine devant le risque de ne jamais voir l’usine redémarrer. « Les gouvernants mettent tout le temps l’écologie en avant, mais là, on avait une usine avec une implantation locale, une histoire, on recyclait tout, on faisait de l’électricité avec notre centrale biomasse et on avait un outil performant, dit Nicolas Binet, ancien directeur du comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail. Ça avait du sens quand j’allais travailler, de me dire : “Je travaille dans l’écologie.” »
|
Pourtant, l’espoir demeure chez les « Pap’Chap’ ». En aparté, un retraité glisse : « En 2018, quand on a fêté les 90 ans de l’usine, le mot d’ordre était : “On fête les 90 ans pour aller vers les 100 ans”. J’espère que les copains vont réussir. » Sources: reporterre.net |







