Quelle est la réalité des conditions des travailleurs par vagues de fortes chaleurs ? Quelles professions sont les plus touchées ? Quelles solutions apporteraient un gouvernement insoumis en 2027 ? L’insoumission s’est entretenue avec l’euro-député LFI Anthony Smith. Entretien.
« L’urgence est désormais de repenser profondément l’organisation du travail pendant les épisodes de canicule : pauses supplémentaires payées, horaires aménagés, renforcement des équipes, décalage des travaux aux heures les moins chaudes, télétravail lorsque cela est possible, limitation du temps d’exposition. » – Anthony Smith
Sylvain Noel, rédacteur en chef de l’Insoumission : Que dire des conditions de travail des ouvriers et des salariés pendant les vagues de chaleur ?
Anthony Smith : Aujourd’hui, ni le patronat ni le gouvernement ne prennent véritablement la mesure du danger que représentent les fortes chaleurs pour les travailleur.euse.s. Pourtant, le lien entre exposition à la chaleur et augmentation des accidents, des malaises, des atteintes cardiovasculaires ou de la mortalité est scientifiquement établi.
L’Organisation internationale du travail estime déjà que plus de 2,4 milliards de travailleur.euse.s dans le monde sont exposés à des chaleurs excessives, avec plus de 22,85 millions d’accidents du travail liés à la chaleur chaque année. L’Agence européenne Eurofound rappelle de son côté que 23 % des travailleur.euse.s européen.ne.s sont exposé.e.s à des températures élevées pendant au moins un quart de leur temps de travail, et plus de 35 % dans l’agriculture, l’industrie et la construction.
Bien sûr, il faut renforcer la prévention : accès à l’eau, information, équipements adaptés, espaces de repos. Mais cela ne suffit plus. L’urgence est désormais de repenser profondément l’organisation du travail pendant les épisodes de canicule : pauses supplémentaires payées, horaires aménagés, renforcement des équipes, décalage des travaux aux heures les moins chaudes, télétravail lorsque cela est possible, limitation du temps d’exposition.
Il faut aussi donner de vrais pouvoirs aux inspectrices et inspecteurs du travail afin qu’ils puissent suspendre immédiatement une activité dangereuse, par exemple sur un chantier, lorsque les conditions climatiques mettent en danger la santé ou la vie des travailleur.euse.s sans perte de salaire pour ces derniers.
Les députés insoumis ont déposé plusieurs propositions de loi en ce sens à l’Assemblée nationale. Au Parlement européen également, une résolution a été déposée pour permettre l’arrêt du travail en cas de fortes chaleurs et renforcer la protection des travailleur.euse.s face aux événements climatiques extrêmes.
À l’inverse, le gouvernement continue de refuser des mesures réellement contraignantes. Le décret du 27 mai 2025 relève davantage de la communication que d’une véritable protection des salariés : il ne fixe aucune température maximale de travail, ne crée aucun droit automatique à l’arrêt de l’activité et laisse encore largement les travailleur.euse.s dépendre du bon vouloir de l’employeur.
Des représentants syndicaux du secteur de la construction alertent pourtant depuis des années sur des situations extrêmes : la Fédération Construction, évoque par exemple des températures atteignant jusqu’à 75°C mesurées sur des chantiers routiers en plein été. Elle rappelle également qu’environ 50 % des accidents du travail dans le secteur de la construction sont liés à des malaises, dans un contexte où la chaleur peut fortement aggraver les risques.
L’inspection du travail rappelle également qu’au-delà de 38°C, les risques d’accidents augmentent fortement. Certaines études évoquent une hausse pouvant atteindre 10 % des accidents du travail lors de fortes chaleurs.
Pour aller plus loin : Canicule et hécatombe – Les propositions des Insoumis pour protéger le peuple
Sylvain Noel : Quels sont les professions les plus touchées ?
Anthony Smith : On pense évidemment d’abord aux métiers physiquement pénibles exercés en extérieur : bâtiment, travaux publics, couverture, agriculture, logistique ou voirie. Les travailleur.euse.s y sont massivement exposés, parfois en plein soleil pendant plusieurs heures.
Mais les fortes chaleurs touchent en réalité une multitude de professions.
Les ouvrières et ouvriers travaillant sur des lignes de production industrielles sont exposés à des températures extrêmement élevées à proximité des machines et des « points chauds ». Les caissières et caissiers de petits commerces ou supermarchés travaillent souvent dans des locaux mal ventilés, sans climatisation ni protections adaptées. Les enseignants, les personnels scolaires et les élèves subissent également des températures parfois insupportables dans des établissements qui sont de véritables passoires thermiques.
Les secteurs directement exposés comme la construction ou l’agriculture sont évidemment parmi les plus touchés. Mais les effets des fortes chaleurs concernent aussi des secteurs « indirectement » exposés : restaurants, crèches, hôpitaux, transports ou services d’aide à la personne.
Dans les transports par exemple, certaines études montrent une hausse d’environ 7 % des accidents de la route lors des épisodes de fortes chaleurs. Dans les métiers du soin et du care, exercés majoritairement par des femmes, les effets de la chaleur sont majoritairement différés : fatigue extrême, dégradation des conditions de travail, surcharge physique et psychologique dans des établissements souvent mal adaptés aux canicules.
Les travailleur.euse.s précaires, intérimaires, saisonnier.e.s ou sous-traitant.e.s sont souvent les plus vulnérables, car ils disposent de moins de moyens pour exercer leur droit de retrait ou refuser une tâche dangereuse.
Face au dérèglement climatique, ce sont désormais l’ensemble des postes de travail qui doivent être repensés pour protéger la santé des travailleur.euse.s.
« De la même manière, un arrêt cardiaque ou un malaise survenu pendant une canicule ne sera pas systématiquement reconnu comme lié aux températures extrêmes. » – Anthony Smith
Sylvain Noel : Combien de morts ou de blessés au travail sont-ils dus chaque année à la canicule ? Quels exemples ?
Anthony Smith : Depuis peu, Santé publique France et la Direction générale du travail publient des données sur les accidents et décès liés aux fortes chaleurs. Mais ces chiffres restent très largement sous-estimés.
Pourquoi ? Parce que beaucoup de décès provoqués ou aggravés par la chaleur ne sont pas officiellement comptabilisés comme tels. Un salarié qui chute d’une toiture sous 40°C sera souvent enregistré comme victime d’une chute de hauteur, et non comme victime de la chaleur. De la même manière, un arrêt cardiaque ou un malaise survenu pendant une canicule ne sera pas systématiquement reconnu comme lié aux températures extrêmes.
Santé publique France identifie officiellement seulement entre 5 et 7 décès professionnels liés à la chaleur chaque année. Mais ces chiffres ne reflètent qu’une partie très limitée de la réalité.
Les chiffres disponibles montrent néanmoins déjà une réalité alarmante. Santé publique France a recensé plusieurs dizaines de décès au travail liés à la chaleur ces dernières années. Mais l’ampleur réelle est probablement bien supérieure.
Au niveau mondial, l’Organisation internationale du travail estime que l’exposition à des chaleurs excessives provoque chaque année plus de 22,85 millions d’accidents du travail.
Les fortes chaleurs augmentent fortement les risques de déshydratation, de perte de vigilance, de malaises, de chutes, d’accidents liés à l’utilisation de machines ou de véhicules, ainsi que les risques cardiovasculaires et rénaux.
Ces drames ne sont pas des fatalités climatiques. Ce sont aussi des conséquences directes d’une organisation du travail qui continue trop souvent à faire passer la production avant la santé des travailleur.euse.s.
Les sapeurs-pompiers eux-mêmes alertent aujourd’hui sur des conditions devenues intenables avec le dérèglement climatique : multiplication de nouveaux types de feux extrêmement difficiles à maîtriser, équipements de protection très lourds et particulièrement chauds, absence de pièces rafraîchies dans les centres de secours, et limitation du matériel et des véhicules lors des épisodes de chaleur extrême.
Contrairement à d’autres professions, les pompiers ne disposent pas d’un véritable droit de retrait. On demande donc à des travailleur.euse.s de première ligne d’intervenir dans des conditions de plus en plus dangereuses sans que les moyens matériels et humains suivent réellement. Il faut également repenser la façon dont on répond aux incendies : l’eau utilisée pour éteindre les feux est potable, dans un contexte de fortes chaleurs où les réserves d’eau sont extrêmement limitées, et alors que d’autres solutions existent (par exemple, des bâches qui permettent d’étouffer les feux dans des cas de petits incendies, comme des feux de véhicule).
Sylvain Noel : Que propose LFI pour mettre un terme à ce fléau ?
Anthony Smith : La France insoumise défend des mesures immédiates, contraignantes et protectrices pour adapter le travail au dérèglement climatique. Une proposition de loi portée par Mathilde Panot prévoit notamment :
- l’interdiction, sauf exceptions, de soumettre un salarié à une activité professionnelle lors d’une vigilance rouge canicule ;
- la limitation à six heures par jour du temps de travail lors d’une vigilance orange ;
- un droit au télétravail lorsque cela est possible ;
- des pauses régulières sans perte de salaire au-delà d’un certain seuil de température ;
- l’obligation pour l’employeur de mettre à disposition des espaces rafraîchis, de l’eau potable, des zones ombragées ou ventilées et, lorsque nécessaire, des douches ;
- le pouvoir pour l’inspection du travail d’arrêter temporairement une activité dangereuse ;
- une indemnisation des salariés en cas d’arrêt du travail lié aux conditions climatiques.
Ces mesures ont été complétées par une proposition de loi déposée par Hadrien Clouet, qui fixe notamment une température maximale de 33°C dans les locaux de travail intérieurs, conformément aux recommandations de l’INRS, ainsi qu’une majoration salariale au-delà de la cinquième heure travaillée en période de forte chaleur.
Enfin, une autre proposition portée par Antoine Léaument prévoit un congé rémunéré pour les salariés vivant ou travaillant dans une zone touchée par une catastrophe naturelle ou un événement climatique extrême.
L’objectif global est simple : protéger la santé et la vie des travailleur.euse.s face à des épisodes climatiques qui vont devenir de plus en plus fréquents et violents. Aucun impératif de rentabilité ne devrait justifier qu’un salarié mette sa vie en danger pour travailler sous des températures extrêmes.
Sources:linsoumission.fr






