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mercredi 20 mai 2026

Ingérences israéliennes, rapport caviardé, société Blackcore : comment une puissance étrangère a tenté de façonner les élections françaises.

 Ingérences. Les municipales de mars 2026 resteront dans les annales de la République. Pour la première fois à une telle échelle, un scrutin local français a été la cible d’une opération d’ingérence numérique étrangère coordonnée, visant trois candidats de La France insoumise : Sébastien Delogu à Marseille, François Piquemal à Toulouse, David Guiraud à Roubaix. Ce 19 mai 2026, Le Canard enchaîné révèle que le rapport public sur ces ingérences a été caviardé par le président de la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques.

Viginum a identifié l’officine Blackcore, des proches de Benjamin Nétanyahu et d’anciens agents du renseignement israélien comme auteurs de l’opération. Reuters, Libération et Haaretz en ont confirmé les ramifications. La conférence de presse du 20 mai à Paris, réunissant Piquemal, Delogu et leurs avocats, marque désormais l’entrée de cette affaire pour ce qu’elle est, un scandale d’État. Notre article

L’opération : trois candidats, trois villes, un même commanditaire

Le 10 mars 2026, Viginum publie sa première alerte : plusieurs sites et comptes sur les réseaux sociaux, « présentant des caractéristiques d’inauthenticité », ciblent des candidats LFI aux municipales. Le 9 mars, Le Monde avait déjà documenté le dispositif : un faux média local toulousain dénigrant François Piquemal, un « Blog de Sophie » visant Sébastien Delogu à Marseille, et un troisième site, intitulé « L’alternative 2026 », se présentant frauduleusement comme une consigne de vote islamiste favorable aux candidats insoumis.

Les trois sites partagent le même thème WordPress, des images générées par intelligence artificielle via Gemini, et des noms de domaine enregistrés auprès du même fournisseur situé aux Bahamas. Un cluster de faux comptes amplificateurs, dont une partie localisée en Asie, a relayé ces contenus. À Marseille, l’opération prend aussi une dimension physique : des affiches dotées de QR codes renvoyant au « Blog de Sophie » sont placardées dans les rues de la ville, mêlant désinformation analogique et numérique.

Le 20 mars, une deuxième alerte Viginum signale qu’une nouvelle opération vise David Guiraud à Roubaix, arrivé largement en tête du premier tour avec 46,64 % des voix. Deux pages Facebook aux contenus falsifiés, présentant des « marqueurs techniques étrangers », diffusent des accusations contre le député du Nord avant le second tour.

Les trois candidats ciblés, Delogu, Piquemal et Guiraud, partagent un profil commun : ce sont des figures de proue de l’opposition aux opérations militaires israéliennes à Gaza. Jean-Luc Mélenchon déclare sur X : « Les services de renseignement de notre pays soupçonnent l’entreprise israélienne BlackCore d’ingérences contre nous pendant la campagne municipale. Trois candidats LFI ont été visés : Sébastien Delogu, François Piquemal et David Guiraud. Résultat : des milliers de messages diffusés pour mentir, les traîner dans la boue. Nous demandons au gouvernement une loi permettant de combattre les ingérences étrangères. »

Le 19 mars à Toulouse : le traquenard de la cérémonie Merah

Dans ce contexte saturé d’opérations numériques, la journée du 19 mars 2026 constitue un moment à part. Ce jour-là, square Charles-de-Gaulle, à deux pas du Capitole, Toulouse commémore comme chaque année les sept victimes des attentats terroristes islamistes du 19 mars 2012 : Imad Ibn Ziaten, Abel Chennouf, Mohamed Legouad, Jonathan Sandler, ses fils Gabriel et Arié, et Myriam Monsonégo. Une cérémonie de mémoire et de recueillement républicain. Cette année, elle se transforme en séquence de violence.

À peine François Piquemal, candidat LFI en campagne pour le second tour prévu le 22 mars, s’avance-t-il pour déposer une gerbe aux côtés des députés insoumis Hadrien Clouet et Anne Stambach-Terrenoir que les insultes fusent : « Dehors, LFI ! », « Antijuif ! », « Vous n’avez rien à faire ici, honte à vous, le parti de l’islamisme ! ». Le candidat et ses colistiers sont menacés de mort. Un ancien élève du collège-lycée Ozar Hatorah présent aux côtés de la délégation de gauche est lui aussi menacé de mort. Des insultes homophobes et des menaces de viol sont proférées. C’est « la première fois que ça se passe comme ça », confirme à l’AFP l’attachée de presse de François Piquemal, Inès Djelida.

Ce qui s’est passé en coulisses aggrave les soupçons. Le protocole de la cérémonie avait été modifié cette année pour isoler physiquement les élus de gauche. Quand Piquemal et ses collègues s’avancent pour le dépôt de gerbe, plusieurs adjoints au maire de Toulouse (Nicole Yaderni, Cécile Dufraisse, Bertrand Serp) ainsi que le président du CESER Jean-Louis Chauzy leur tournent ostensiblement le dos. Jean-Luc Moudenc, maire sortant et organisateur de la cérémonie, n’intervient pas pour rétablir le calme. « Rien n’empêchait Jean-Luc Moudenc, dès les premiers sifflets, de prendre le micro, d’appeler au calme et à la dignité : il ne l’a pas fait », dénonce François Briançon, colistier socialiste de Piquemal, contraint de quitter les lieux sous escorte de la police municipale, le visage marqué.

François Piquemal parle d’un « traquenard ». Le SNJ de France Télévisions, dans un communiqué du 21 avril, estime que l’événement « a été instrumentalisé pour en faire un traquenard politique prémédité et organisé » et exige que France Télévisions s’explique sur son traitement de l’information après le 19 mars. Piquemal, Clouet et Stambach-Terrenoir déposent plainte. Cette cérémonie se tient quatre jours après le premier tour, au cœur d’une campagne de l’entre-deux-tours rendue explosive par deux semaines de faux sites, de faux comptes et de dénigrement numérique coordonné.


Le lien

    
















Blackcore, Galacticos, SNI Digital : les rouages d’une officine de guerre informationnelle

L’enquête publiée par Libération en partenariat avec le journal israélien Haaretz, et confirmée par une source informée du dossier auprès de l’AFP, permet de nommer les structures impliquées. Viginum a identifié l’officine Blackcore, liée à des proches de Benyamin Netanyahou et à d’anciens membres des services de renseignement israéliens, comme étant à l’origine de l’opération.

Blackcore se présente comme une « entreprise d’élite spécialisée dans l’influence, le cyber et les technologies, conçue pour l’ère moderne de la guerre de l’information ». Son site Internet est désormais hors ligne. Son nom de domaine n’a été enregistré qu’en août 2025, mais elle se prévaut de quinze ans d’expérience. Elle ne figure pas dans le registre israélien des entreprises. Libération et Haaretz, en étudiant les sous-domaines Internet liés à Blackcore, les font remonter vers deux sociétés israéliennes : Galacticos Ltd. et SNI Digital, toutes deux placées sous la direction du même homme, Doron Afik.

Cette entité n’est cependant que « la porte d’entrée d’une entreprise beaucoup plus complexe », selon une source sécuritaire citée par l’AFP. L’écosystème de faux comptes amplificateurs utilisé pour diffuser les attaques est par ailleurs lié au lobby pro-israélien Elnet, enregistré en France et en Europe, dont le directeur exécutif parisien est Arié Bensemhoun. Ce cluster de comptes « a, par le passé, rendu visible des publications d’Elnet sur les réseaux sociaux », selon l’enquête initiale du Monde.

François Piquemal note : « Ce n’est pas la première fois que l’on a des menaces, du harcèlement en ligne de la part d’officines d’extrême droite israélienne ». Manuel Bompard, coordinateur national de LFI, cite les responsables et exige des comptes des autorités : « Si, comme l’envisage l’enquête du Monde, le gouvernement israélien est à l’initiative de cette opération, les autorités françaises doivent condamner cette ingérence. Les élections ne sont pas un terrain de jeu pour les agents des gouvernements étrangers, ni pour les barbouzes et autres agences d’influence ».

21 mars, veille du second tour : la publicité illégale en pleine période de réserve

L’opération atteint son paroxysme le 21 mars 2026, veille du second tour toulousain, en pleine période de réserve électorale. Des encarts publicitaires mensongers, associant François Piquemal à la mouvance islamiste, sont diffusés pendant plusieurs heures sur le site de La Dépêche du Midi, mais aussi sur les applications Vinted, Candy Crush, et sur un site de paris en ligne. Ces publications violent le code électoral, qui interdit toute communication à caractère électoral la veille d’un scrutin.

La Dépêche du Midi, précisant qu’elle avait confié la gestion de ses espaces publicitaires à une régie tierce, dénonce une « publication haineuse qui nuit au bon déroulement de la démocratie » et dépose plainte. Viginum est alerté. Une enquête judiciaire pour diffamation est ouverte. François Piquemal dépose plainte sur le fondement du code électoral.

Le lendemain, le 22 mars, Jean-Luc Moudenc est réélu avec 53,87 % des voix contre 46,13 % pour la liste d’union de la gauche. Le 28 mars, les avocats de François Piquemal (Marion Ogier, Clara Gandin, Lionel Crusoé et Xavier Sauvignet) déposent un recours en annulation devant le tribunal administratif. Leur communiqué l’affirme : « Pour la première fois à une telle échelle, les élections municipales en France ont été marquées par des ingérences numériques étrangères, documentées par le nouvellement créé Réseau de coordination et de protection des élections ».

Le rapport caviardé : quand le gouvernement étouffe les alertes de ses propres services 

La révélation du Canard enchaîné du 19 mai 2026 fait franchir à l’affaire un nouveau seuil. Selon l’hebdomadaire, le rapport public sur les ingérences israéliennes a été caviardé par le Président de la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques (CNCCFP). François Piquemal l’annonce sur Twitter à 18h12 : « Nouvelles révélations aujourd’hui : selon Le Canard enchaîné, le rapport public sur les ingérences israéliennes a été caviardé par le Président de la Commission Nationale des Comptes de Campagne et des financements politiques ».

Pour aller plus loin : « Peur de servir de tremplin à LFI » – Le pouvoir macroniste tente d’enterrer les ingérences israéliennes contre les insoumis

Il ne s’agit plus seulement d’une opération étrangère contre des élus français. Un responsable d’une institution indépendante de la République aurait délibérément amputé un rapport officiel pour en effacer les conclusions les plus compromettantes. Clémence Guette, députée LFI, formule la question que la démocratie impose : « Rappelons que dans cette affaire, Viginum a déjà identifié la société Blackcore, des proches de Netanyahou, et des anciens membres des renseignements israéliens comme à l’origine de l’attaque. Pourquoi cette omerta ? Pourquoi tenter d’étouffer cette affaire ? »

Un arsenal législatif sous-dimensionné face à une menace systémique qui va croître

La loi du 25 juin 2024, issue de la proposition de Sacha Houlié (Renaissance), votée sans La France insoumise, crée un registre des représentants d’intérêts étrangers tenu par la HATVP. Ses lacunes sont aujourd’hui mesurables à l’aune des faits : elle ne couvre ni les sociétés de conseil en influence numérique comme Blackcore, ni les lobbies de type Elnet, ni les prestataires de campagnes coordonnées. Loin de l’ambition du Foreign Agents Registration Act américain de 1938, elle ne prévoit aucune obligation d’enregistrement pour les acteurs qui ont opéré contre les candidats insoumis.

Viginum dispose de 60 personnels effectifs pour 2026, après une rallonge obtenue en cours d’exercice, alors que l’objectif de 65 ETPT (équivalent temps plein annuel travaillé) inscrit dans la loi de programmation militaire n’est toujours pas atteint. Le rapport sénatorial sur le PLF 2025 jugeait cette stagnation « inquiétante alors que les manipulations de l’information continuent de croître quantitativement et qualitativement du fait également de l’intelligence artificielle ». À l’échelle européenne, la première amende DSA infligée à Twiter par la Commission européenne, 120 millions d’euros le 5 décembre 2025, n’a pas empêché le réseau de servir de caisse de résonance aux opérations d’amplification liées à Elnet.

Les exigences insoumises : restaurer la souveraineté du scrutin, protéger la démocratie 

La conférence de presse du 20 mai place sur l’agenda de la présidentielle 2027 ce sujet. La France insoumise l’affirme avec fermeté : aucun compromis ne sera acceptable avec les puissances qui tentent de dicter les élections. La transparence doit remplacer le secret d’État utilisé comme paravent de l’impunité. Les services chargés de défendre la démocratie doivent être indépendants du gouvernement et placés sous contrôle démocratique. Les agents étrangers d’influence doivent être nommés, enregistrés, sanctionnés. François Piquemal l’a rappelé lors d’une question orale au gouvernement ce mercredi 20 mai : « Que fait le gouvernement ? Allez-vous convoquer l’ambassadeur israélien pour demander des explications ? Allez-vous déposer un projet de loi pour assurer notre souveraineté démocratique ? »

Les institutions qui caviardent les rapports d’ingérence doivent rendre des comptes. Les ingérences documentées exigent une riposte diplomatique immédiate, sans calcul politicien. Les mots de Clémence Guette valent programme : « Demande est faite de vérité et de justice. Il est demandé que toutes les mesures soient prises contre les ingérences étrangères. Aucune exception. »


 


2027 : garantir l’intégrité du scrutin présidentiel

L’affaire Delogu-Piquemal-Guiraud a dépassé l’histoire de trois élus pris pour cibles. Elle est le laboratoire grandeur nature des menaces qui pèsent sur le scrutin présidentiel de 2027, moins de dix mois après les révélations du 19 mai 2026.

La question n’est plus académique. Elle est opérationnelle : comment la France peut-elle garantir que les urnes de 2027 ne seront pas contaminées par des opérations de désinformation coordonnées, des faux sites d’information, des comptes inauthentiques amplificateurs, des publicités illégales et des ingérences géopolitiques visant à modifier le comportement électoral ?

Le scrutin présidentiel de 2027 sera le premier test grandeur réelle d’une démocratie libérale face à l’arsenal numérique de puissances étrangères. La République française doit y répondre non par la censure ou la répression, mais par la transparence, la traçabilité, la responsabilité et la poursuite des auteurs. Trois candidats LFI ont porté plainte, des journaux internationaux ont enquêté, Le Canard enchaîné a révélé un caviardage institutionnel. La balle est dans le camp de l’État. La question posée est aussi simple que fondamentale : un gouvernement qui caviarde ses propres rapports d’ingérence étrangère est-il capable de défendre la souveraineté du peuple lors du scrutin qui le jugera ?

Pour en savoir plus, retrouvez la conférence de presse retransmise sur YouTube de ce mercredi 20 mai : https://www.youtube.com/watch?v=2FEF_RVpO9A&feature=youtu.be

Sources:linsoumission.fr (Par Kayser Léolo)


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