Pour porter haut la nécessité de démocratiser la commune, LFI défend notamment deux mesures majeures : l’instauration du référendum d’initiative citoyenne (RIC), défendu depuis longue date par le mouvement insoumis, mesure centrale du mouvement des Gilets jaunes ; également la mise en place d’un référendum révocatoire pour les élus. Théorie de l’Ère du Peuple par Jean-Luc Mélenchon, communalisme insoumis : comment les insoumis comptent-ils passer de la théorie à la pratique du pouvoir dans les communes ? .
Dans les communes, la nouvelle condition urbaine, ses réseaux et ses inégalités
Les insoumis se réfèrent à la théorie de l’Ère du peuple, dernièrement développée par Jean-Luc Mélenchon dans Faites mieux !. Pour la comprendre, il faut revenir sur un basculement fondamental : l’Humanité est passée d’un à huit milliards d’habitants sur Terre en moins de deux siècles. Par conséquent, la vie urbaine s’est imposée partout, avec des connexions toujours plus vastes et complexes.
Pourquoi s’agit-il d’une rupture importante ? Car pendant 99 % de l’histoire humaine, les individus vivaient en autonomie et consommaient ce qu’ils produisaient. Chacun se reposait sur soi-même, sa famille, son village, sa tribu. À l’inverse, la survie dépend aujourd’hui d’une immense chaîne d’interdépendances. L’homo urbanus reproduit son existence grâce à des millions d’anonymes reliés par les réseaux, c’est-à-dire « l’ensemble des infrastructures par lesquelles s’organisent la circulation et la distribution du nécessaire, matériel et immatériel ».
Il ne s’agit pas de décrire ici uniquement les métropoles : même dans un village de 100 habitants, qui peut vivre sans eau courante, sans transport, sans collecte des déchets, sans commerce ? Les réseaux forment la relation sociale essentielle de l’époque.
Mais voilà que ce rapport n’est pas neutre. Le fait urbain produit la question de la circulation et du stockage autant que celle de l’accumulation et du contrôle. Ce n’est pas un hasard si le capitalisme est apparu en ville. Son histoire peut se résumer à celle des tentatives réussies pour surmonter ses crises inéluctables. La géographie critique de David Harvey montre que l’urbanisation joue un rôle crucial pour recycler du capital et créer de la rareté : les grands projets inutiles, l’étalement urbain et la financiarisation ont pour cause commune la marchandisation de l’espace.
Ainsi, le néolibéralisme dérégulé exclut le peuple et accroît les inégalités pour les rendre profitables. Dans les beaux quartiers, les ultra-riches vivent coupés du reste du monde, dans des « gated communities », où ils jouissent de réseaux faits sur mesure pour eux. Les autres sont repoussés loin des centres, dans les quartiers populaires et périphériques ultra-dépendants des réseaux collectifs, qui deviennent une source de profits quand ils sont privatisés. Alors, les puissants les monopolisent et pour y accéder, il faut payer. Quand ce n’est plus assez rentable, ils disparaissent. Pour eux le monopole et pour les autres le désert, à défaut du péage. C’est le capitalisme tributaire : on paie pour avoir accès à ce qui est vital.
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L’Ère du peuple : des révoltes urbaines au processus constituant
Mais cette production de l’espace est également porteuse d’un conflit d’appropriation autour du contrôle (public ou privé) et de l’accès (gratuit, payant ou inexistant) aux réseaux du collectif. Ce rapport de force ne supprime pas la lutte des classes mais l’étend à tous les aspects de la vie quotidienne et dessine les contours de deux classes : l’oligarchie (ceux qui possèdent les réseaux) et le peuple (ceux qui en dépendent).
En témoignent les révoltes urbaines observables dans le monde entier sur les questions du droit au logement, des moyens de transport, de l’accès à internet, des violences policières… Elles produisent une conscience politique commune avec des oppositions avancées. Les éruptions révolutionnaires d’aujourd’hui passent donc par des revendications urbaines qui posent un dilemme : extraire du profit ou répondre aux besoins collectifs ? Car les réseaux ne peuvent jamais être les deux à la fois très longtemps.
Là où l’oligarchie défend un intérêt particulier – celui de la caste –, le peuple défend un contenu collectiviste et universel, celui de retrouver le contrôle sur sa vie. Le droit à la ville appelle à une autre organisation de la cité, de la société et donc à un autre monde. C’est pourquoi l’accès aux réseaux, leur contenu et leur contrôle forment un enjeu social et politique global, jamais très éloigné de l’exigence démocratique : l’intervention de toutes et tous, le débordement des structures politiques et l’auto-organisation populaire sont des actes de souveraineté qui ouvrent un espoir de bifurcation pour la civilisation.
La Révolution de 1789 a provoqué un souffle dont les retombées sont encore visibles, à l’image du mouvement des Gilets jaunes, cette insurrection d’un genre nouveau. La France insoumise se définit comme le mouvement de la révolution citoyenne. Elle est révolutionnaire car elle s’appuie sur la mobilisation populaire aspirant à l’abolition des privilèges ; et citoyenne car elle appelle à une radicalisation des institutions démocratiques. Les deux convergent vers le processus constituant avec les tâches de planification écologique et d’extension des biens communs et des droits de la nouvelle France. Dans ce cadre, la 6e République n’est pas un à-côté de la stratégie révolutionnaire, elle est son vecteur politique et définit l’existence même du peuple comme acteur de l’histoire.
Il ne faut pas se tromper : l’Assemblée constituante ne correspond pas à un comité de spécialistes et d’experts en chambre. Il ne s’agit pas de changer les règles du jeu sur un coin de table, mais de prendre le pouvoir. Le processus constituant prend forme à partir du ruissellement révolutionnaire, c’est-à-dire des luttes préexistantes, de la vie associative, militante ou non, et même des réseaux de proches… Cette buée sur la vitre se transforme en condensat au niveau du quartier, puis de la ville. La rivière vient de sursauts insurrectionnels imprévisibles : l’action politique consiste à stabiliser les points d’appui et de passages disponibles pour l’action.
La place du mouvement insoumis n’est pas de diriger la mobilisation, mais d’en être un acteur stratégique et tactique, l’outil qui fait passer la révolution d’une phase à l’autre, lui évite de s’ensabler et l’amène au dénouement. Après la phase instituante du peuple qui se définit comme tel, il y a la phase destituante : « qu’ils s’en aillent tous ! », « dégage ! », « démission ! ». Elle contient néanmoins un moment de transcroissance des revendications de l’immédiat vers le pouvoir politique dont la réussite aboutirait à la convocation d’une assemblée : la phase constituante. La campagne municipale ne peut s’investir pour autre chose qu’une articulation avec ce projet.
Le communalisme insoumis comme laboratoire de la révolution citoyenne
Beaucoup de réseaux essentiels sont gérés au niveau des communes : l’eau, les déchets, les transports en commun, les routes, les écoles, la culture. Les municipalités ne correspondent pas juste à la prochaine élection, mais au champ de bataille où s’opposent l’oligarchie et le peuple. C’est pourquoi Cécile Gintrac, Manuel Menal, Allan Popelard et Antoine Salles-Papou ont développé le concept de communalisme insoumis : les communes préparent la révolution citoyenne par des radicalités concrètes.
En cela, il s’agit de prolonger l’histoire du mouvement communal, débuté au XIᵉ siècle lorsque les villes ont gagné leur autonomie par rapport au pouvoir féodal. Les communes sont alors des laboratoires de la République jusqu’à la Révolution française qui institue la municipalité comme cadre de l’expression de la souveraineté. L’expérience de la Commune de Paris en 1871 correspond aussi à un espace de conquête démocratique. Enfin, les municipalismes socialiste et communiste du XXᵉ siècle ont expérimenté de nombreux dispositifs, généralisés plus tard (services publics, comités d’habitants, vie associative, éducation populaire).
Mais pour s’inscrire dans ce rôle préfiguratif, il faut se débarrasser de certaines des habitudes locales. Depuis les années 1990, il y a une vision dépolitisante de cet échelon avec un récit hors des clivages, technique et consensuel. L’intercommunalité est un vieux projet de la technocratie française qui a créé des structures éloignées de la surveillance populaire. C’est ici que l’idée de coalition centrale entre la droite et la gauche, réalisée plus tard par le macronisme, a été inventée.
Pour y remédier, des dispositifs de participation ont été recommandés : conseils de quartier, jurys citoyens, budgets participatifs, réunions de concertation, conseils de la jeunesse. Ces derniers sont pour l’essentiel des échecs. Ces espaces s’avèrent déconnectés, dévoyés et contrôlés. Ce sont davantage les groupes favorisés disposant du temps, du capital et des ressources qui participent.
L’intervention populaire doit donc renouer avec ses origines contre-hégémoniques si elle ne veut pas se transformer en instrument de domination. En Espagne, des villes ont alloué un budget participatif dont la force s’est intensifiée à proportion des crédits réservés. Sous Ada Colau, le conseil municipal de Barcelone adressait une série de questions à une assemblée de citoyens tirés au sort et représentatifs de la population. Après auditions et délibérations, le conseil devait adopter les propositions en l’état.
En France, il pourrait s’agir de donner du pouvoir aux conseils de quartier en confiant un droit de veto sur une décision avec un nombre minimal d’habitants, ou un droit de pétition. Il est également possible d’adopter des mesures visant à adapter les horaires des réunions à la vie professionnelle et familiale ou à proposer des solutions de garde et des alternatives numériques.
Le succès du projet dépend en outre de la vitalité du tissu associatif. À rebours du tournant autoritaire qui censure, réprime et baisse les subventions, il s’agit d’encourager l’auto-organisation en substituant les appels à projets à des conventions pluriannuelles d’objectifs ou de moyens, et en instaurant des jurys citoyens pour extraire les collectifs du clientélisme.
Enfin, les communes insoumises doivent forger une nouvelle génération de droits démocratiques qui préparent la culture de l’intervention populaire. Cela passe par l’organisation de référendums d’initiative citoyenne et la possibilité de se soumettre à un référendum révocatoire. Ainsi, les communes de la révolution citoyenne anticiperaient sur les nouveaux droits citoyens de la 6ᵉ République et prépareraient le pays à l’entrée dans un nouvel âge de la démocratie.
Cela ne signifie pas qu’il serait possible de faire la révolution citoyenne dans une seule commune, ni dans l’addition de toutes les communes. Ses tâches nécessitent des ressources financières, juridiques et politiques qui se situent au niveau du gouvernement de l’État. Les municipalités insoumises ont un rôle d’expérimentation et de préparation. Les mesures de rupture permettent de construire une culture démocratique avancée.
Mais elles ne sont qu’une étape qui nécessite un projet politique global de politisation des affaires, éloigné des dimensions trop techniques et procéduristes. La démocratie risque toujours de se faire capter par les personnes les plus aisées. Elle doit être pensée en lien avec les luttes existantes, aller chercher les gens autrement, se laisser déborder par la mobilisation populaire et aider la tâche révolutionnaire.
Une fois La France insoumise au pouvoir et le processus constituant enclenché, les communes organiseront le débat autour de la 6e République en tenant les cahiers de doléances et en organisant leur remontée.
Voilà en somme ce que représente pour les insoumis l’échelon communal.
Sources:linsoumission.fr (Par Lilian Davy)






