Face à ces capitaines d’industrie, la patronne de la boutique Rassemblement National, Marine Le Pen. Ce dîner mondain, loin des oreilles indiscrètes, a permis à la présidente du RN de défendre son programme devant cette camarilla de grands patrons, réunis sous le nom officieux d’Entreprise et Cité : les participants avaient interdiction de dévoiler le détail des conversations. Mais le contenu des conversations semble avoir eu le même but que des récentes déclarations publiques de poids lourds du RN : rassurer le patronat français, dans l’espoir de prendre et d’exercer le pouvoir en 2027. Évidemment au détriment des classes populaires que l’extrême droite prétend représenter.
Ce lundi 20 avril, grosse offensive médiatique de Bardella et de ses fidèles dans la presse des milliardaires : sa rencontre avec le syndicat patronal, le MEDEF, annoncée en grande pompe dans les mêmes médias la semaine dernière, a enfin eu lieu. Comme il assume davantage que Marine Le Pen son orientation ultra-libérale, le président du RN a le mérite de rendre claire sa ligne politique pour 2027. Sur le fond, rien ne change avec celle des macronistes : austérité, saccage des services publics, broyage des salariés, des précaires, politique raciste, réactionnaire… Le tout assaisonné de petits articles de presse autour de l’événement pour bien faire passer le message : le RN a bien choisi une politique ultralibérale, la même que depuis 20 ans en somme.
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Un banal déjeuner entre patrons et politiques
C’est en conquérant que Bardella s’est vu aller à cette rencontre avec le bureau exécutif du MEDEF. « « C’est à eux d’apporter leurs idées, insiste Jordan Bardella. Je ne compte pas me faire auditionner sur le programme du RN tous les trois mois. » » confie-t-il à France Info.
Drôle de conquérant que celui qui se rend… en terrain conquis. Car vu les prises de position de Jordan Bardella et de ses sbires ces dernières années, il y a fort à parier que les idées du RN et du MEDEF sont parfaitement alignées : « Je crois dans la liberté d’entreprise, a-t-il fanfaronné en marge du déjeuner, on a besoin de redonner de la liberté à ceux qui créent et qui innovent ». De quoi faire trembler ces messieurs-dames du MEDEF, à rebours total et absolu des discours néolibéraux et capitalistes des deux dernières décennies !
Plus tôt dans la matinée de lundi, Jordan Bardella, conjointement avec Marine Le Pen, a publié une déclaration annonçant le début de travaux pour leur « grand projet d’ordonnance de simplification » de l’économie française. À la manœuvre, Alexandre Loubet, député de la Moselle, Ambroise de Rancourt, proche collaborateur de Le Pen et caution « souverainiste-étatiste » de cette farce, et François Durvye, nouveau conseiller spécial de Bardella et ancien bras-droit du milliardaire Pierre-Edouard Stérin. Mais à lire le communiqué, la partition est déjà écrite : sous couvert de « moins de normes » au « coût exorbitant », le RN se met au service du capitalisme français pour casser le code du travail, les services publics et mettre le peuple à genoux face au patronat.
Voici donc de quoi Bardella va discuter avec le MEDEF : moins d’un débat de fond, car les participants sont déjà d’accord, il s’agit pour eux de savoir comment mettre en place leur projet politique et économique commun. Bardella a donc beau jeu de se présenter en interlocuteur « exigeant » : à vaincre sans péril, on évite les ennuis.
Face à Bardella, le MEDEF ménage toutes ses options
Le bureau exécutif du MEDEF ne voit pas le problème à un tel déjeuner de travail avec l’extrême droite : l’un des participants ne comprend pas « que ce déjeuner crée un tel pataquès ». La ligne du patronat, pour chaque entrevue avec le RN : « on ne leur parle que d’économie, le reste ne nous regarde pas ». Que le programme raciste, xénophobe, autoritaire de Bardella et Le Pen ne concerne pas les fleurons économiques français, ce n’est guère surprenant sociologiquement.
Outre une adhésion personnelle aux idées nauséabondes de l’extrême droite, les cadres du MEDEF n’auront pas manqué la progression du vote RN jusque chez les chefs d’entreprise, un vote avant cela acquis aux macronistes.
Comme le MEDEF ne s’occupe que des « problèmes économiques », pourquoi traiterait-il le RN différemment des autres partis libéraux sur le plan économique, d’un Attal, d’un Glucksmann ou d’un Edouard Philippe ? Cette focalisation sur ces seuls « problèmes économiques », en plus de ne pas se positionner sur le racisme ou les libertés publiques, offre au MEDEF l’avantage de faire sauter le cordon sanitaire entre le RN et le reste des partis : il n’y a qu’une différence de degré entre eux, pas de nature. L’enjeu des capitalistes est donc de désigner parmi leurs candidats qui sera le plus à même de gérer leur économie.
Et Bardella a déjà commencé à donner des gages concrets de son allégeance : ses députés se sont par exemple prononcés contre le blocage du prix de l’essence au détriment des classes populaires et moyennes, proposé par LFI. Quelques jours après que Le Pen ait trinqué avec le PDG de Total, l’inverse aurait fait mauvais genre !
Pour aller plus loin : Le Rassemblement national contre le blocage des prix : protéger Total plutôt que les Français
Un véritable retournement de veste du patronat ?
Un temps séduit par Macron, Bernard Arnault semble changer d’écurie. Son « optimisme » quant au début du deuxième mandat de Trump outre-Atlantique en disait déjà long sur l’agenda politique de « l’homme le plus riche de France -voire du monde- ». Outre sa présence au dîner du CAC 40 qui a reçu Marine Le Pen le 7 avril, la grotesque opération de communication sur « l’idylle » de Bardella avec une princesse Bourbon en dit aussi long : c’est Paris Match, propriété dudit Arnault, qui a révélé le scoop !
Pour aller plus loin : Jordan Bardella & Maria Carolina Bourbon des Deux-Siciles : la grande évasion (fiscale)
Côté MEDEF, on renonce au peu de façade morale qu’on prétendait revêtir. Son président Patrick Martin, en 2024 avait timidement qualifié Bardella de « danger pour l’économie » (pas pour la démocratie ou la fraternité et l’égalité républicaine, évidemment). Aujourd’hui, il ne s’encombre plus d’un masque moral et invite Le Pen à sa table et ses bras droits font de même avec Bardella.
Pour accélérer son rapprochement avec le patronat, Bardella a recruté comme conseiller spécial François Durvye, ex-bras droit de Pierre-Edouard Stérin. Celui-là même qui a été missionné pour préparer le grand plan anti-normes du RN pour cet été, et ses récentes interventions ont de quoi mettre en appétit les fonds de pension : coupes budgétaires massives, privatisations, et surtout retraite par capitalisation. Celle-là même qui avait massivement mobilisé le peuple contre elle en 2019-2020, au point de faire reculer le gouvernement de l’époque ! Qui pourra encore dire que le RN est du côté des classes populaires, hormis les derniers lieutenants aigris de l’aile « souverainiste » du RN ?
Mais plus que sur le plan programmatique, Durvye, en quittant Stérin pour Bardella, apporte au RN son carnet d’adresse, riche en contacts des plus gros chefs d’entreprises du pays. Dans Le Parisien, il se vante d’avoir « de plus en plus d’appels entrants » de patrons voulant parler au RN : derrière les dîners mondains et coups d’éclat dans la presse, la convergence des intérêts se fait d’abord en coulisse. Et pour preuve, selon le nouveau conseiller spécial du RN, son travail de lobbying a permis que plus de la moitié des patrons du CAC 40 ont échangé avec Le Pen et/ou Bardella. De belles perspectives de la part de celui qui se voit déjà ministre de l’Économie en cas de victoire du RN !
Une Bardella-mania couverte par une presse aux ordres
Alors que Le Parisien brosse un portrait complaisant de François Durvye, que Paris Match dépeint la « romance » de Bardella avec la pire noblesse régurgitée par l’Ancien Régime, L’Opinion, organe de presse par excellence des chefs d’entreprise, publie un compte-rendu glacial du dîner de Le Pen avec le CAC 40, début avril. Le point commun entre ces trois médias ? Leur propriétaire, Bernard Arnault, qui sait jouer de la carotte et du bâton avec le RN : câliner d’une main, griffer de l’autre. Autrement dit, le RN n’a pas donné assez de garanties au patronat.
Du côté de Libération, l’organe de la sociale-démocratie, le haut-parleur de François Hollande, on adopte une belle posture morale. On y regrette une époque où le MEDEF dénonçait le FN : un patronat qui certes appuie déjà de tout son poids pour détruire l’État social, le code du travail et broyer les travailleurs, mais qui sait adopter une posture convenable, acceptable pour le centre gauche. Ce centre-gauche bourgeois qui ne comprend pas la nécessité historique et matérielle des capitalistes à s’en remettre à l’extrême droite pour maintenir ses intérêts : pour lui, seule la morale compte.
Des limites à la normalisation du RN ?
La tactique de passer pour proche du peuple tout en rassurant le patronat est vieille à l’extrême droite. Johann Chapoutot a bien rappelé la manière avec laquelle Hitler faisait le tour des syndicats patronaux allemands pour présenter son programme économique, pour faciliter son arrivée au pouvoir. La même pirouette est reproduite par le RN aujourd’hui, et se retrouve normalisé par le haut, dans les cercles de pouvoir et d’influence.
Auprès d’un nombre croissant de grands patrons, le RN et son champion Bardella sont les plus à même de gérer la pénurie : le peuple continuera à se serrer la ceinture pour que les mêmes se gavent, dans un régime toujours plus raciste et autoritaire. D’autant que le FN/RN est historiquement ultra-libéral : qu’on pense à l’admiration de Jean-Marie Le Pen pour Ronald Reagan ou Margaret Thatcher.
Mais l’extrême droite n’a pas encore appris toutes ses leçons de ses maîtres. Comme à son habitude, le parti lepéniste, malgré un vent médiatique et sondagier en poupe, peine encore à trouver un prêteur pour financer sa campagne présidentielle (aussi du fait de l’incertitude sur la condamnation ou non en appel de Marine Le Pen sur l’affaire des assistants parlementaires). Les banques françaises se montrent frileuses. Et à l’étranger ? Un ambassadeur des États-Unis, émissaire de Trump a rencontré Le Pen et Bardella, et s’est montré peu enthousiaste quant à leur programme économique.
Le RN a encore des efforts à fournir vis-à-vis du patronat. Autrement dit, son programme n’est pas encore assez néolibéral, malgré les efforts déployés ces dernières années pour se « crédibiliser ». Et si, pour les capitalistes, le RN n’avait pas encore assez sacrifié, et devait fournir une nouvelle offrande ? Et si le grand patronat attendait du RN un candidat moins sulfureux qu’une Marine Le Pen pour porter ses intérêts ? En fin de compte, le dernier signal que Bardella devrait fournir pour devenir pour de bon la coqueluche du CAC 40 pourrait être de se débarrasser de Le Pen avant 2027.
Sources:linsoumission.fr (Par Alexis Poyard






